Qui sont "les intellectuels précaires" ?
Ce terme recouvre les personnes qui travaillent dans les secteurs dits traditionnellement intellectuels, tels les métiers de l'enseignement, de la recherche, des médias, du livre, des entreprises culturelles… qui ne sont ni fonctionnaires, ni salariés en CDI mais vacataires, pigistes etc. Ce sont les itinérants des métiers de l'intellect.
A combien les estimez-vous ?
Les chiffres n'existent pas pour l'INSEE car il s'agit d'une catégorie très large qui couvre des statuts et des professions très différents. Nous n'avons pu calculer qu'un chiffre plancher à partir de ceux des métiers dans lesquels les précaires sont catégorisés, soit à peu près 250 000 personnes. Mais on estime qu'ils sont bien le double en réalité.
Votre livre a rencontré un fort écho en 2001. Huit ans plus tard, la situation a-t-elle évolué ?
Le nombre de précaire continue à augmenter. Il y a eu une petite baisse dans l'enseignement secondaire mais elle s'accentue et par le nombre et par le type de contrats proposés. Les pigistes qu'on rémunère en droits d'auteur, le statut de maître auxiliaire qui devient presque un luxe aujourd'hui au regard des contrats de vacataires proposés… Et le prix du travail continue de baisser. Bien souvent le calcul de revenu horaire des intellectuels précaires se situe en dessous du SMIC.
L'idée selon laquelle la précarité serait le prix à payer pour exercer ce type de métier semble assez répandue…
Oui. On est capable d'avoir pitié d'un précaire s'il s'agit de quelqu'un sans qualification particulière qui se bat pour se nourrir. On trouve injuste d'ajouter de la précarité à cette situation. Les intellectuels précaires apparaissent eux comme une population un peu bohème. Ils ont fait le choix d'un métier excitant alors qu'ils savaient que les conditions seraient difficiles. Mais le seul choix qu'ils ont fait à la base est celui du métier: historien, biologiste, architecte, journaliste… Ensuite seulement les conditions du marché et les offres d'emploi font qu'il existe peu de postes fixes à pourvoir. C'est une population très productive, multicarte et surtout indispensable au secteur pour lequel ils travaillent. 90¨% des guides de musés sont des précaires. Dans la presse, certains magazines sont réalisés à 90% par des pigistes etc. Il n'y a donc pas à les interroger sur le choix de faire ou non ces métiers-là.
Bien souvent le calcul de revenu horaire des intellectuels précaires se situe en dessous du SMIC
Vous écrivez "l'intello précaire est le modèle secret du patronat", qu'entendez-vous par là ?
C'est une population idéale pour les employeurs. Ils sont très qualifiés, très adaptables, ont des contrats à la commande. Comme tous les précaires, ils sont dans une variable d'ajustement permanent.
Comment expliquez-vous qu'ils ne se fédèrent pas davantage au travers de collectif, de syndicat etc.?
Il règne un très fort individualisme dans ces milieux car les gens se trouvent souvent en concurrence les uns vis à vis des autres. Nombreux sont ceux qui travaillent chez eux donc ils ne se connaissent pas. Il y a aussi un sentiment de honte. Les chercheurs à bac+ 8 par exemple qui ont toujours été premier de la promo et qui se retrouvent en CDD et gagnent à peine le smic… Enfin, il y a la peur. C'est une population terrifiée à l'idée de se montrer agressif vis-à-vis de ses employeurs. Des embryons de collectifs commencent à essaimer sur le net. Mais l'espoir naîtra aussi de l'action conjuguée de structures spécifiques et des syndicats.
Vous parlez d'une volonté de marginalisation des intellectuels…
On le voit bien dans le cas des chercheurs. Avant la réforme, une grande partie du budget de la recherche était gérée par les chercheurs eux-mêmes. Que l'état est un droit de regard est tout à fait légitime. Mais désormais, c'est l'Etat par le biais de l'ANR (Agence nationale de la recherche) qui va gérer les choix de la recherche française. Au lieu de financer des postes, des carrières, des labos, on va financer des projets de recherche sur trois ans auxquels seront liés des CDD. Ce qui se passe pour la recherche se passe de façon moins visible à grande échelle dans les secteurs de l'édition, de la presse etc. où les acteurs principaux se trouvent éloignés des sphères de décision. Bizarre que ça arrive partout au même endroit au même moment de la même manière… Dans le public comme dans le privé, aussi bien pour des journalistes que pour les architectes etc. Précariser les gens, c'est leur retirer une bonne partie de leur pouvoir, un bon moyen de contrer les idées en en circulation.
Les intellectuels sont-ils aujourd'hui perçus comme des menaces par les pouvoirs en place ?
Ce n'est pas limité à la droite. Les clivages ne sont pas si nets. Les ténors du PS ne sont pas montés au créneau sur ces questions là. Il y a une volonté de gagner la guerre des idées pour un libéralisme plus grand. Un autre exemple assez édifiant: sur les chiffres de la délinquance par exemple. Comment se fait-il que les chercheurs qui travaillent sur ces sujets n'arrivent pas à faire entendre leur voix face au pouvoir et donc aux chiffres officiels ? Il y a là un avantage politique certain.
Les nouveaux intellos précaires, Anne et Marine Rambach, Ed. Stock, 439p; 22,50€





















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