Fuck America
Edgar Hilsenrath
Ed. Attila.
Traduction de Jörg Stickan.
296 p; 19€
"1952. dans une cafétéria juive à l'angle de Broadway et de la 86e rue, Jacob Bronsky, tout juste débarqué aux Etats-Unis, écrit un roman sur son expérience du ghetto pendant la guerre: Le Branleur ! " Rongé par l'écriture, l'indigence et l'incompréhension dans lequel le plonge la société américaine – vénale et mercantile – Jacob Bronsky, double littéraire de l'auteur – s'épuise à reconstruire dans un livre sa mémoire du ghetto. De jobs miteux en fantasmes lubriques, des séquences kafkaïennes aux dialogues imaginaires… le livre prend forme à mesure que l'homme "s'informe" des différentes strates de "l'american way of live". La satire du rêve américain - "l'Amérique est un cauchemar" – premier niveau de lecture. En-deçà l'expérience du ghetto, le livre du narrateur dont seul parvient l'écho. Comme si "dans ce pays" où "la pauvreté et la solitude sont une infamie" restait une sorte d'inénarrable.
Edgar Hilsenrath multiplie avec une bonne dose d'aisance et de virtuosité différents degrés de narration. La prose est crue, drue, tranchante, désolée, habitée. Il y résonne des voix. Signifiantes et puissantes. Troublantes aussi. Il y a deux Jacob Bronsky. "Le premier Jacob Bronsky, mort avec les six millions et l'autre, et l'autre Jacob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions". Il est étonnant que ces voix-là aient été si longtemps confinées. Gageons que les éditions Attila - qui publieront en 2010 et 2011 Le Nazi et le Barbier et La Nuit sauront les faire porter.
M.M
New York, journal d'un cycle,
Catherine Cusset
Mercure de France
14,50 €; 133 p.
En roue libre
Pour son dernier ouvrage, Catherine Cusset nous emmène à New York. Son New York où elle vit avec son mari américain. Dans ce court roman en forme d'autoportrait, elle y détaille à la fois sa passion du vélo et sa difficulté à enfanter. Tout est donc histoire de cycle : celui du vélo et celui que connaît toute femme.
L'écriture est dynamique, le livre joliment illustré et on prend plaisir à découvrir sa vie au détour de ses balades à vélo dans la ville. Mais, la dernière page tournée, on reste un peu sur sa faim. Dommage pour ce coup de frein un peu brutal.
F.S.
Rien à craindre
Julian Barnes
Ed. Mercure de France
23 €, 302 p
A la vie, à la mort
Il en a peur, alors pourquoi ne pas en parler ? L'écrivain Julian Barnes a sorti en janvier dernier un livre qui n'est ni tout à fait une autobiographie, ni vraiment un essai. Dans "Rien à craindre", il s'interroge sur la religion, la mort, ce qu'il pourrait y avoir après... ou pas. Dès la première ligne, il pose le sujet : "Je ne crois pas en Dieu, mais il me manque". Et nous voilà partis pour une réflexion de haute volée - mais loin d'être inaccessible - où ses fulgurances intellectuelles rivalisent avec son humour.
Julian Barnes s'appuie sur les réflexions des grands écrivains : Flaubert bien sûr, mais aussi Montaigne, Tourgueniev, Stendhal, Jules Renard, Philip Larkin... Il en appelle même à son frère, éminent philosophe, pour ses réflexions mais aussi ses souvenirs. De ces ping-pong intellectuels, il puise des explications, du soutien, de nouvelles clés. Des témoignages fondamentaux pour ce thanatophobe athée qui ne peut s'empêcher de penser quotidiennement à la mort.
Evidemment, cette enquête reste sans conclusion définitive. A chacun de décider ce qu'il voudra en retenir. Certes, les doutes et les angoisses inhérents à tout être humain n'en seront pas apaisés pour autant mais le dernier tiers du livre – absolument brillant - est un pur moment de bonheur littéraire et intellectuel. Parfait pour se sentir plus vivant que jamais. Du très grand Julian Barnes.
F.S
Maman, ma sœur, Hermann et moi
Matthew Kneale
Éd. Belfond
234 p; 19 €
Difficile d’écrire un roman pour adultes en pensant comme un bonhomme de 9 ans. Matthew Kneale s’y emploie fort bien.
Dans Maman, ma sœur, Hermann et moi, les réflexions de l’auteur sont lucides, comme souvent chez les enfants, mais nourries par un affectif destructeur. Il nous plonge avec sobriété et pudeur dans la vie compliquée de ce petit bout d’homme qui doit assumer ses peurs et celles des siens, porter une mère à bout de bras, problèmes d’adultes compris et fuir sans cesse pour éviter le pire.
Mais quel pire ? N’est-il pas déjà là ?
Roman poignant parce que crédible ou inversement.
M.J
Juan Rulfo
Pedro Paramo
Folio
183 p ; 6,50€
Un classique contemporain de la littérature mexicaine ou latino-américaine, loué par Carlos Fuentes, Gabriel Gracia Marquez… Peu remarquée à sa parution, cette œuvre a acquis au fil du temps une renommée internationale. Pour cause. Dérouté, déstabilisé, porté… Balloté par la prose, le décloisonnement, la fantaisie d'un auteur qui porte les questionnements au débotté, au détour de l'évocation d'un paysage désolé, de personnages désertés. La quête du père, des origines mène Juan Préciado, bien au-delà des balises classiques de la vie et de la mort. Le lecteur claudique à sa suite tant la traversée l'amène dans des tranchées si peu usitées.
M.M
Sergio Pitol
La vie conjugale
Folio
151 p ; 5€
"Madame Bovary des tropiques" dit le bandeau de couverture… Madame Bovary ? Pas franchement. Le rapprochement semble un petit peu trop opportun. Non qu'il y ait là, un petit air classique. Certes Jacqueline rêve, fantasme, butine, aspire à, sans trop savoir pourquoi. Mais il y a chez cette femme, une perversité qui pousse le lecteur à chercher dans la clinique plus que dans la littérature ce qui se trame dans cette tête là. L'ironie dont fait preuve l'auteur rend cependant ce roman attachant. Sensuel aussi. Et finalement profondément triste.
M.M





































