Mis à jour 18-02-2009 16:13

Quand la mort redonne vie

Dans l’ex-RDA, une ville désaffectée reprend vie grâce à la plastination de cadavres humains

Un quartier d’habitat rénové à Guben, la ville qui revit grâce au Plastinarium (photo en bas).

Un quartier d’habitat rénové à Guben, la ville qui revit grâce au Plastinarium (photo en bas).

Photo : Mathias Koenigschulte

Pour présenter les différentes parties d’un crâne, le préparateur Klaus Noack l’a préalablement fait exploser

Mathias Koenigschulte

Le train au départ de Berlin met deux heures pour arriver à Guben. Dans cette petite gare de province, l’unique sortie débouche sur une route toute droite, d’une centaine de mètres, au bout de laquelle deux choix s’offrent au regard. Un panneau sur la gauche pointe la direction de l’agence pour l’emploi. Sur la droite, un autre, orange vif, indique la nouvelle attraction de cette petite ville située sur les berges de la rivière Neisse : le Plastinarium du professeur Gunther von Hagens.


C’est en 1977 que cet anatomiste affublé d’un habituel feutre noir a inventé la plastination. La technique consiste à remplacer tous les liquides corporels d’un cadavre par des polymères permettant de conserver le corps humain pour une très longue durée, le rendant sec, non toxique et sans odeurs. Il appelle les résultats de “plastinats” et les présente au public dans des positions “artistiques” où les écorchés jouent au poker, aux échecs, ou chevauchent un vélo.


Le Plastinarium, qui a ouvert ses portes à Guben en novembre 2006, n’est pas seulement un musée. Les visiteurs peuvent également contempler comment les ouvriers transforment les cadavres en plastinats, laissent reposer les corps dans des bains de formol, scient les membres, ou trient les nerfs selon une mise en scène à la frontière entre le pseudo-scientifique et le grand-guignolesque.

Chômage et dépopulation
Pourtant, Guben a accueilli von Hagens comme un sauveur. Avant la réunification de l’Allemagne, l’économie de cette petite ville reposait essentiellement sur l’industrie textile, la fabrication de chapeaux et l’industrie de fibres chimiques. Depuis la chute du Mur, Guben connaît tous les problèmes propres aux villes de l’ex-RDA : une désindustrialisation massive, le chômage (20%), une dépopulation due à la migration de ses habitants vers l’Ouest (de 31 000 habitants en 1989, la ville est passée à 20 000 en 2007), et une forte popularité du parti d’extrême droite (NPD).


Au départ, le projet de Gunther von Hagens était de s’installer en Pologne. Il a dû reculer d’une part face à l’opposition de l’Eglise catholique et d’autre part à cause du passé de son père, ancien SS. Von Hagens s’est donc installé à Guben, à la suite de la proposition d’un habitant de la ville. Sans consulter quiconque, Wolfgang Teske a appelé le célèbre anatomiste pour lui proposer d’acheter pour un euro symbolique un gigantesque bâtiment à l’abandon depuis douze ans et voué à la destruction : une ancienne usine textile, qui faisait office de mairie jusqu’à ce que les subventions européennes financent un nouveau bâtiment. C’est là, entre les portraits de Lénine et de Marx, que von Hagens a commencé un immense chantier de rénovation sur plus 25 000 m2.

Mon travail est un pont entre l’art et la science. Je me situe du côté de la science et je regarde du côté de l’art.
Gunther von Hagens, scientifique et inventeur

300 emplois créés au total
Le “Plastinateur” s’est ensuite trouvé un allié de poids : le maire de la ville. Klaus-Dieter Hübner (FDP, libéral) a d’emblée vu en ce nouvel investisseur un bon moyen de donner un nouveau souffle à sa ville. A raison, puisque le Plastinarium a, depuis son ouverture, créé près de cent emplois, en envisage deux cents autres, attire les touristes et l’attention des médias sur la ville.


Devant la porte de l’immense bâtiment de brique rouge, les visiteurs font la queue. A l’intérieur, dans une ambiance chirurgicale, les Gubenois fraîchement employés affichent un visage heureux. Ils ont enfin trouvé leur place et semblent se trouver bien dans leur nouvelle profession. Gunther von Hagens explique que 30 à 40% de ses employés étaient RMistes de longue date. A présent, les Gubenois sont à nouveaux fiers de leur ville, “la ville des morts”. Franck F, employé du Plastinarium, explique avec enthousiasme : “A Cottbus (ville voisine), ils ont l’Energie Cottbus (un club de foot), nous, nous n’avions rien. Maintenant, nous avons le Plastinarium.”
 

Gunther von Hagens

Gunther von Hagens

Gunther von Hagens

Quasi inconnu des médias français, celui que l’on surnomme Dr. La Mort de l’autre côté du Rhin est  un habitué des gros titres des journaux allemands. En France, on l’évoque poliment comme le scientifique allemand qui a inventé la plastination, utilisée pour l’exposition “Our Body, à corps ouvert”.


Hagens est également un redoutable homme d’affaires et un maître en polémiques. Le médecin aurait usurpé son titre de professeur, et aurait, du temps où son usine était localisée en Chine, utilisé les corps de prisonniers politiques chinois pour les plastiner sans leur accord. Ce scandale l’a contraint à quitter la Chine pour venir s’installer en Europe. “Je ne veux travailler que sur des plastinats dont l’origine est sûre,” assure désormais von Hagens. Et les volontaires se pressent pour que leur dépouille finissent en “oeuvre d’art”: sept mille personnes se sont déjà proposées pour donner leur corps au Plastinarium.

» Dorothée Fraleux et Sonia Gonzalez préparent un film documentaire sur la ville

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