Mis à jour 07-01-2009 22:18
"Cuba, un régime en déliquescence"
Exilé en France depuis l’âge de neuf ans, Jacobo Machover a écrit plusieurs ouvrages sur Cuba. Dans son dernier livre, il donne la parole aux anciens prisonniers du régime…

Jacobo Machover
Photo : Jorinde Verpoorten
Vous sortez un livre au moment même où le régime cubain fête les 50 ans de la révolution. Quel est le but de cet ouvrage ?
Ce sont en quelque sorte des "contre-festivités" ! Ce livre est un travail de 25 ans. Cela fait 25 ans que je rencontre d’anciens prisonniers politiques, qui ont passé pour la plupart entre 20 et 30 ans en prison. Le but était de leur donner la parole, eux qui ne sont que rarement mis en avant. Depuis, certains sont décédés. Ce livre me tient donc particulièrement à cœur.
Pourquoi, selon vous, le régime castriste bénéficie-t-il d’une bonne image parmi les intellectuels européens ?
L’opinion a sans doute fait plus attention aux discours de Fidel Castro et du Che qu’à celui des opposants. On a vu la révolution cubaine comme une révolution romantique, sans en voir les autres aspects, plus obscurs. Pourtant, le régime n’a jamais caché les exécutions. Certains procès étaient même diffusés en direct à la télévision dans les premières années du régime, et ce jusqu’en 1989. Il n’y avait aucune possibilité de ne pas savoir. Mais il faut aussi souligner que certains ont dénoncé les crimes dès le début. Après, le régime a aussi su acheter des écrivains, des journalistes, des artistes, des universitaires en les invitant à Cuba, en leur offrant des séjours tous payés, voire en leur confiant des accompagnant(e)s… Cette stratégie est d’ailleurs toujours utilisée de nos jours.
Jacobo Machover est professeur à l’ESG et à l’Université d’Avignon
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels Cuba nostra, les secrets d’Etat de Fidel Castro (2005) et La Face cachée du Che (2007).
Pour votre livre, vous avez recueilli les témoignages de plus de 30 anciens détenus cubains. Qu’est-ce qui vous a marqué dans leur discours ?
Le plus frappant, c’est de voir que les prisonniers n’aiment pas parler de leur propre souffrance. Ils ont beaucoup de pudeur dans leur récit et parlent de leur traitement, des tortures qu’ils ont subies de manière très détachée. Ensuite, c’est de savoir que beaucoup considéraient la prison comme un ‘espace de liberté’. A l’extérieur, on craint tout le monde, y compris parfois les membres de sa famille. Dans la prison, on conquiert une certaine liberté, d’autant que rien ne peut être pire que ce traitement.
On sent dans ces témoignages qu’il y a eu plusieurs époques dans la répression. Peut-on dire que le régime s’est "assoupli" ?
Il y a eu des périodes de répression de basse intensité. Mais cela est presque plus dangereux car derrière arrive le coup de massue. Ainsi, entre 1998 et 2003 se sont développés des mouvements des Droits de l’Homme. On a alors cru à une libéralisation de parole, mais la rafle de 75 dissidents en 2003 a coupé court aux espoirs.
On a beaucoup parlé de réformes depuis l’arrivée au pouvoir de Raul Castro. Est-ce vraiment le cas ?
Déjà, il faut rappeler que Raul a toujours été au pouvoir. Le régime cubain a toujours été un pouvoir bicéphale. Je préfère parler dans ce cas de succession dynastique : il n’y a aucun indice de transition démocratique. Les réformes économiques annoncées n’en sont pas. Les rares forfaits de téléphone portable sont payés par les exilés, on a autorisé la possession d’ordinateurs mais sans Internet. Raul connaît très bien les évolutions de la société, sait tout sur l’opinion publique car il a contrôle la sécurité de l’Etat durant des années.
La Révolution cubaine est étroitement liée à Fidel et Raul Castro, qui sont tous les deux âgés. Comment imaginez-vous Cuba dans l’après-Castro ?
Fidel n’a pas vraiment organisé sa succession. Il a seulement légué le pouvoir à son frère. Raul, lui, n’a aucun successeur. Le régime est gérontocrate : tous les dirigeants ont autour de 80 ans. Et les plus jeunes ont été formatés par les frères Castro et sont presque plus dogmatiques que les anciens. On a parlé du Ministre des Affaires Etrangères Perez Roque, de Carlos Lage… Mais aucun n’a vraiment la légitimité. La Révolution cubaine a toujours eu besoin de figures. Une fois le Che, Fidel et Raul disparus, le régime pourra difficilement se maintenir. En fait, il est déjà en pleine déliquescence. La seule forme de révolte possible pour les Cubains, c’est la fuite.
Le livre
Cuba, Mémoires d’un naufrage, de Jacobo Machover
Editions Buchet-Chastel
243 pages, 20 euros
Craignez-vous des règlements de compte en cas de chute du régime ?
Je ne pense pas. Les Cubains ont une grande capacité à juger et pardonner. Il est très difficile de ne pas avoir été lié, de près ou de loin, au régime. Via les mobilisations de masse, la délation… Les gens essaieront de connaître la vérité, les responsabilités de chacun, mais je ne crois pas aux règlements de compte. La preuve : à Miami, chez les exilés, des victimes cohabitent avec leurs bourreaux. Les répresseurs sont devenus réprimés et ont à leur tour fui le pays. Je crois davantage à une sorte de réconciliation sur le modèle de la RDA, avec qui Cuba partage beaucoup de points communs.
Ces derniers mois, on a assisté à un phénomène intéressant : l’émergence de plusieurs blogs très critiques envers le régime (voir l'article sur les blogs cubains). Leurs auteurs n’ont pas été inquiétés ?
Des gens essaient en effet de conquérir leur espace de liberté. Et plus ils sont médiatisés, mieux c’est car le régime n’est pas imperméable aux critiques. Aujourd’hui, il peut difficilement s’attaquer à des personnes connues et reconnues comme Yoani Sanchez. Ce dont j’ai peur, en revanche, c’est que le régime les incite à partir, leur rende la vie impossible jusqu’à ce qu’ils s’exilent. Raul Castro, qui est un habile politicien, a par ailleurs toujours cherché à récupérer les contestations ou à les utiliser pour son image. Un exemple : il instrumentalise sa fille Mariela, qui est presque devenue la porte-parole des homosexuels, alors qu’ils les ont mis dans des camps pendant des années. Mais cela ne marche pas : Raul est au moins autant détesté que Fidel, en particulier chez les jeunes.
On le voit aussi dans le livre : le régime reste réceptif à ce qui se dit à l’extérieur. Comment expliquez-vous cela ?
C’est le symbole de la schizophrénie de Fidel Castro, qui disait que la révolution était "généreuse" et était convaincu de ce qu’il disait, mais, dans le même temps, faisait exécuter des dizaines d’opposants. Aujourd’hui, le régime a plus de détracteurs dans le monde que de supporters. Il doit donc faire attention à ce que l’on dit de lui. Il y attache une réelle importance. J’ai vu des représentants du gouvernement cubain insulter et frapper des militants des droits de l’Homme !
Que peut faire la communauté internationale pour libérer les prisonniers politiques ?
La première chose qu’elle aurait dû faire, c’est dénoncer la prise de pouvoir de Raul Castro. Cela a été une succession dynastique, comme en Corée du Nord ou comme Kabila. Raul a obtenu plus de 99% des voix – plus que Fidel lui-même. Et personne n’a protesté. Il faut arrêter de le recevoir comme un héros, comme ce fut le cas récemment au Brésil. La communauté internationale dénonce souvent les farces électorales. Pas à Cuba.
Obama peut-il modifier la donne ?
Il a appelé au dialogue en période de campagne, comme il l’a fait pour Ahmadinejad. Mais il va vite faire marche arrière. Il n’y pas de perspective de levée de l’embargo, qui a de toute façon du plomb dans l’aile : des restrictions ont été levées sur l’envoi de devises en 2004, et des importations de nourriture américaine sont autorisées.
Vous avez vu le film Che l’Argentin ? Qu’en pensez-vous ?
Je pense qu’il est plus dangereux que ce que l’on a vu jusqu’ici car il présente le Che comme une icône romantique et, en même temps, ne cache pas ses crimes. Cela me paraît difficilement compatible ! Sans compter qu’il y a plusieurs erreurs historiques.






