Olivier Adam
Des vents ordinaires

Ed. de l'Olivier
255p ; 20€

Personnages abîmés, littéralement cloués au sol par le manque, l'absence, la douleur… Olivier Adam n'a pas l'habitude de minauder, de transiger. Son sujet, c'est la faille, la falaise, les embruns, les tempêtes dans les têtes. Les angoisses qui assèchent, la peur qui ronge et délie… Ici encore, l'auteur dit une faille. Celle d'un père, qui à bout de force, emmène ses enfants loin du cocon familial déserté par la mère. Sarah a disparu sans laisser de trace. Doutes, remords, souvenirs, espoirs… Une vie en ruine et des enfants – Manon et Clément - ravagés par l'absence et l'incompréhension. Dans la cité malouine, seule la mer et les autres percent l'enfermement. La force de Paul est de s'appuyer sur cette rupture, pour être à nouveau. Par les autres, leurs histoires et leurs casseroles qui justement et paradoxalement viennent le désencombrer, le désenclaver. Une certaine mélancolie ou douceur balaie cette œuvre, fine, tendre, politique. L'air y insuffle une dimension nouvelle, un apaisement, un détachement, une maîtrise aussi. Celle d'un écrivain porté par la paternité et l'altérité. Ouvrir ce roman "hors-saison", c'est comme se balader l'hiver sur les côtes bretonnes: une bouffée de vrai qui bouscule et révèle.

M.M

Jean Teulé
Les lois de la gravité

Pocket
139 ; 5,40 euros

Une femme, mariée, trop tôt à un homme violent, le tue dix ans plus tôt en le poussant dans le vide et vient se dénoncer à quelques heures de la prescription. Il est vingt et une heure.
Face à elle, un jeune policier marginal, paumé lui aussi, va faire tout son possible pour ne pas l’arrêter. Il a jusqu’à minuit.
Étrange, cette femme qui au bout de dix ans, alors que l’enquête a conclu au suicide, veut coûte que coûte être incarcérée, punie. Poussée aussi par ses enfants, qui recouvrent les murs de sa chambre avec les photos d’identité du mort. Sordide.
Face à elle, ce policier plus habitué aux voyous des cités qu’aux épouses meurtrières, se dit qu’elle a peut-être rendu service à la société.
Ce huis clos ancre encore un peu plus leurs obsessions respectives. Elle, ne quitte pas sa valise pleine de sables colorés. L’unique souvenir agréable de sa pauvre vie. Lui, pour tenir ou faire avec, consomme une singulière mixture composée d’éther, de cachets vétérinaires et d’alcool.
Une histoire vraie où chaque protagoniste avance ses arguments, résiste à l’autre et s’enferme dans sa propre folie. Un combat oppressant à l’image de la misère ordinaire.
Il y aura donc une gagnante et un déçu !

M.J L-M

Ludmila Oulitskaïa
Daniel Stein, Interprète

Gallimard
514 p; 26€

Il est souvent besoin de "petites" histoires pour appréhender la grande. Histoire des totalitarismes, Histoire des religions du livre (judaïsme, christianisme), grandes questions théologiques ou grandes histoires d'amour …. Le dernier roman de la romancière russe est un patchwork de voix, un collage de noms, de personnages, de vérités.
KGB sous Brejnev, leçons sur les origines du judaïsme et du christianisme, récit des totalitarismes qui ont saigné le XXe siècle, correspondances personnelles narrant les joies et malheurs d'une vie… Le roman foisonne, enserre par la multiplicité des angles de vue, un sujet, réel et fantasmé: le frère Daniel Stein, né en Pologne en 1922 et mort en Israël en 1995. "Son destin est exceptionnel à plus d'un titre : il échappe miraculeusement à la déportation en se faisant passer pour un Allemand, puis se convertit au catholicisme, avant de s'installer en Israël dans un monastère près d'Haïfa."
" Je transforme les noms, j'introduis des personnages à moi, imaginaires ou à moitié inventés, je change tantôt le lieu de l'action, tantôt les dates, mais je tiens fermement les rênes, je m'efforce de ne pas partir dans tous les sens. C'est-à-dire que la seule chose qui m'intéresse, c'est la véracité absolue du récit". Vaste sujet que ce personnage, qui au gré de l'Histoire, de son histoire est parvenu "par son corps" à repousser les clivages identitaires, théologiques, nationaux. "Le gouffre qui sépare le judaïsme du christianisme, Daniel l'avait recouvert de son corps", interprète t'elle.
Ludmila Oulitskaïa, écoute, cherche, tâtonne. Rêve, réenchante, réécrit. Moussa, Hilda, Ewa, Esther ponctuent l'histoire pour que la chair et le sang imprègnent aussi l'Histoire. Qu'importe qu'ils soient réellement ou pas. Seule importe finalement la véracité du message. Le seul qui apaise son "grief envers dieu". "Croyez de la façon que vous voulez, c'est votre affaire personnelle, mais observez les commandements et comportez vous dignement". Un roman dense, vaste, entêtant tant il résume à lui seul les principaux conflits de la culture moderne. Et les voix innombrables avec lesquels ils peuvent êtres contés.

M.M