Les pales de l’hélicoptère de combat rugissent dans le ciel sans nuage. Le caracal frôle les parois ocres, à la verticalité vertigineuse, et survole en rase-motte des plaines caillouteuses, d’où émergent çà et là de petites touffes d’herbe. Le vol, dit « tactique », n’est pas sans risque. Les quatre mitrailleurs qui occupent les flancs de l’appareil scrutent ce paysage désertique, truffé d’innombrables cachettes.

Nous sommes en Afghanistan, cinquième pays le plus pauvre de la planète, en guerre depuis 2001. Le ministre de la Défense Hervé Morin est venu passer le réveillon de la Saint Sylvestre avec les troupes françaises du camp de Tora, poste militaire avancé à 50 km à l’Est de Kaboul, dans le district de Surobi. C’est de là que sont partis les dix soldats français tombés dans une embuscade le 18 août dernier.

Une forteresse aux couleurs françaises
Véritable forteresse à la Vauban, avec son tracé en étoile, Tora est perché à 1400 mètres d’altitude, au cœur d’un cirque de montagnes, au croisement de plusieurs vallées. En guise de remparts, de gros blocs de cailloux superposés. A l’intérieur logent 352 militaires français – dont quatre femmes -, et 25 soldats de l’armée nationale afghane que les Français forment.


Sur la petite place centrale, faite de cailloux et de poussière, volent les drapeaux français, afghans et de l’Isaf (la force militaire sous commandement de l’Otan dans le cadre de laquelle les Français interviennent dans le pays depuis 2002). Tout autour, des véhicules blindés, des mortiers, un bunker – en cas d’attaque ennemie- et des préfabriqués blancs de 9m2, les logements. Chacun accueille entre quatre et six soldats.

Cinq douches pour 352 soldats
Les conditions de vie sont spartiates. Cinq douches, cinq toilettes, deux urinoirs. Aucun réverbère n’éclaire les allées du camp. A Tora, mieux vaut être discret. L’ennemi est invisible mais il est potentiellement partout. Nous sommes au cœur du « théâtre », pour reprendre l’expression militaire. Au cœur de la guerre. Et les soldats savent parfaitement quel est leur rôle. « Etre présent ici c’est lutter pour les droits de l’homme et de la femme, mais c’est aussi jouer une partie de notre propre sécurité, en France », a rappelé Hervé Morin.


Ils savent aussi à qui ils doivent donner la réplique. On les appelle « les insurgés », mélange flou de talibans, de bandits de grands chemins, de seigneurs de guerre trafiquants d’opium et de combattants djihadistes étrangers issus de la mouvance Al-Qaeda. Ils seraient entre 150 et 250 insurgés dans la vallée d’Uzbeen, à peine dix kilomètres au nord de Tora. « Nos adversaires ont pour eux de se battre sur leur propre terrain et d’être très endurants. Ils ont l’habitude de travailler par petits groupes et compensent la faiblesse de leurs effectifs en étant mobiles », explique le général Michel Stollsteiner, représentant du chef d’état-major des armées.

Sécuriser et reconstruire
La tache des militaires n’est donc pas aisée, et leur mission est multiple. Elle consiste, en plus de la garde du camp et des patrouilles de présence, à former l’armée afghane, à sécuriser les vallées et à aller à la rencontre des villageois de la région pour s’en faire des alliés. « On leur dit qu’il faut choisir un camp. S’ils choisissent le nôtre, on débloque l’aide au développement », expose le colonel Jean-Pierre Perrin, chef du bataillon français de la région de Kaboul. L’aide, menée en partenariat avec des ONG, peut prendre la forme de construction de routes et d’écoles, d’aménagement de cultures en terrasse, de distribution de nourriture et de vêtements. « Ici, on fait beaucoup de social », confirme Victor, grand blond de 24 ans. Ce Dunkerquois présent sur le théâtre depuis quatre mois se dit « frustré » : « Je peux pas dire que j’ai fait la guerre car je ne me suis pas retrouvé sous le feu. C’est pas que j’en aie envie mais… je suis au taquet. » A ses côtés, Alexandre, corse de 20 ans, partage sa déception : « On nous a dit qu’on venait ici pour chercher des talibans et, en fait, on fait de la garde ! »

Six mois de mission, c’est long
Ce n’est pas le cas de tout le monde. Depuis septembre, dix opérations de type « bataille », mobilisant 550 soldats, ont été menées dans la région. La dernière offensive, les 27et 28 décembre, aurait fait onze morts parmi les insurgés. Il a fallu attendre l’arrivée de nouveaux matériels (gilets pare-balles couvrant même les flancs, chaussures de trekking, drones, camions blindés…) pour que les Français retrouvent de l’assurance après le drame du 18 août.


La confiance a beau être là et le « job » très prenant (les militaires travaillent sept jours sur sept), la France est loin. En Afghanistan, la mission dure six mois. C’est long. Alors, pour éviter de trop réfléchir, « pas à ici, car ici on vit au jour le jour, mais au pays, à ma famille, à ma copine », Victor s’« occupe un max ». Il s’exerce dans la salle de musculation du camp, joue au poker en buvant « quelques binouzes, parfois avec les chefs », surfe sur le web –gratuit dans la base- et fait la guerre, mais en jeux vidéo. Son retour est prévu dans un mois. « C’est peu, mais c’est encore trop long ».