"Après avoir lu cette année environ 120 romans français, j'ai trouvé avec surprise beaucoup de diversité et beaucoup de véritables histoires. J'ai l'impression que le nombrilisme s'estompe", déclarait il y a peu Patrick Rambaud, membre et lauréat du prix Goncourt 1997. Fin novembre donc, la moisson des prix littéraires s'achève. Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, Interallié etc. ont été décernés. Dans cette kyrielle de prix – une spécificité française - que dit donc la tendance? Fi du nombrilisme et du germanopratisme façon Christine Angot? Des romans ficelés comme des pavés, dont la préciosité finissait par lasser? Des effets de styles et des confessions plus ou moins romancées de personnage du sérail? D'une façon générale, non. Parmi les 676 romans publiés en cette rentrée, il y eut parfois comme à l'accoutumée beaucoup de bruit pour… pas grand-chose. Mais de nombreuses belles perles, quelques pépites qui - une fois n'est pas coutume - ont su plaire aussi bien aux membres des différents jurys qu'aux lecteurs et professionnels du secteur. Les voix du mondes – le sens, le sujet, le narrateur, le héros - bref, tout ce qui compose l'histoire – ont été réapprouvés par les petites et grandes maisons d'édition.

Littérature-monde
"Accessible, sensible, pudique", en attribuant le Goncourt à l'écrivain franco-afghan Atiq Rahimi pour "Syngué Sabour, Pierre de patience" (P.O.L) les membres du jury ont ouvert la parenthèse. Littérature de l'autre, à l'autre. Un roman sobre et poignant, engagé et engageant et un premier Goncourt pour P.O.L (une "petite maison", détenue tout de même à une large majorité par Gallimard). Même topo pour le prix Renaudot, attribué le 10 novembre au Guinéen Tierno Monémembo pour "Le roi de Kahel" (Seuil). Une facture classique pour cette fresque épique qui trace le portrait d'un Français du XIXe siècle se rêvant monarque en Guinée. Hors des frontières du je et des frontières hexagonales, les deux jurys ont affirmé leur volonté de voire émerger une "littérature-monde en français". Poignant de voir aussi, ainsi, les deux concurrents – le Renaudot a été crée en 1925 comme une sorte d'anti-Goncourt – s'allier dans cette exigence de décloisonnement.

L'année Roblès
Autre consécration, le fameux "Là où les tigres sont chez eux" (Zulma, une autre petite maison) du très distingué Jean-Marie Blas de Roblès. Baroque, puissant, foisonnant… Jean-Marie Blas de Roblès a remporté le prix Médicis au nez et à la barbe du pourtant très convoité "Ce que nous avons eu de meilleur" du philosophe Jean-Paul Enthoven – et de son éditeur Grasset. L'auteur qui figurait aussi dans la dernière sélection du prix Goncourt aux côtés de Michel Le Bris et Jean-Baptiste Del Amo a en outre remporté le prix Jean Giono et le prix du roman Fnac. Un "prix pas comme les autres " (le crédo initial du Médicis) qui a donc finalement conquis bien des jurys.

Jeunes pousses
Beaucoup de bruit… pour pas grand-chose. "La meilleure part des hommes" (Gallimard), premier roman de Tristan Garcia, encensé dès cet été, n'a remporté "que" le prix de Flore… Gageons que ce "jeune auteur au talent prometteur" devrait se retrouver "primé" lors d'une prochaine rentrée. Le prix du premier roman a, lui, été attribué à Thierry Dancourt pour "Hôtel de Lausanne" (La table ronde). En choisissant  Catherine Cusset, - la seule femme récompensée - les jeunes jurés assurent une nouvelle fois au Goncourt lycéen un… très "brillant avenir" (Gallimard).

Vieux sages
….Et audacieux. En récompensant " Où on va, papa" de Jean-Louis Fournier (Stock), le jury du prix Femina a misé sur un roman pas franchement politiquement correct mais assurément cynique et tendre à l'image du comparse de Pierre Desproges. Quant à l'Interallié (encore sous le nez de Jean-Paul Enthoven), récompense décernée à un journaliste par un jury de journalistes, la palme revient à Serge Bramly pour "Le premier principe, le second principe" (Lattès). Le prix du roman de l'académie française a couronné, lui, Marc Bressant pour "La dernière conférence" (De Fallois) et le prix de Décembre – l'autre anti-Goncourt – revient au très remarqué mais difficile d'accès "Zone" de Mathias Enard (Actes Sud).

Littérature étrangère
Pas beaucoup de bruit pour… de grandes choses, alors que cette rentrée 2008 fourmillait de grandes œuvres. Le Prix du meilleur livre étranger-Hyatt Madeleine (PMLE) a été attribué à "Melnitz" (Grasset), du romancier suisse allemand Charles Lewinsky et à "Pourquoi êtes-vous pauvres?" (Actes Sud) de l'Américain William T. Vollmann, dans la catégorie essais. Le Femina du roman étranger a été attribué à l'Italien Sandro Veronesi pour "Chaos calme" (Grasset) et le Médicis étranger est allé au Suisse Alain Claude Sulzer, pour "Un garçon parfait" (Jacqueline Chambon).

Au final donc trois constats en cet automne : le retour de l'histoire comme centre, de la littérature-monde. L'émergence de petites maisons d'éditions sur la scène des grands prix médiatiques et… l'absence de voix féminine (la seule étant Catherine Cusset pour le Goncourt lycéen). Mais garde, comme le précise Patrick Rambaud, "les prix n'étant que des indicateurs", il serait dommage de passer à côté des Mathieu Belezi, Jean-Baptiste Del Amo, Olivier Rolin, Michel Le Bris, des auteurs plus discrets … et peut-être aussi du lauréat du prix 30 millions d'amis.