Bêtes sans patrie

Uzodinma Iweala

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Alain Mabanckou


 

A celles et ceux qui ont souffert

« Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie, pour l’étrangler, j’ai fait le bond sourd de la bête féroce. »
Arthur Rimbaud, Une saison en enfer

« Le soulèvement dévoilera la bête qui sommeille en nous. »
Fela Kuti, Beasts of no nation

Ça a débuté comme ça. Je sens ça me gratte on dirait c’est les insectes qui rampent sur ma peau, puis ma tête aussi qui commence à chatouiller là, entre les yeux, j’ai donc envie d’exténuer à cause que mon nez aussi ça gratte dedans, et comme le vent il souffle maintenant tout droit dans mes oreilles, c’est là que j’entends des choses vaille que vrac : le crissement des insectes, les camions qui grondent on dirait je ne sais pas quelle ethnie d’animaux, et après tout ça j’entends enfin un quelqu’un qui aboie, À VOS POSTES MAINTENANT! VITE! VITE VITE ! MAGNEZ-VOUS! EN VITESSE KÒ ! avec une voix que je sens sur mon corps on dirait c’est un couteau.
J’ouvre les yeux, y a la lumière autour de moi, ça vient des trous du toit là en haut, et ça passe net au-dessus de mon corps on dirait c’est des filets. Comme la lumière elle vient comme ça, moi je me croqueville bien qu’on dirait que je suis maintenant une petite souris dans mon coin. Je sens l’odeur de l’eau de la pluie, de la transpiration, ma chemise elle est si trempée que je me dis dans moi-même ça c’est pas une chemise que j’ai là c’est presque une autre peau. Je veux bouger, j’ai mal aux os, en plus mes muscles aussi ils me font mal on dirait c’est des fourmis de feu qui me mangent partout. Si seulement j’étais capable de me donner des claques pour que comme ça je les chasse, c’est direct que je vais faire ça, or je suis pas même capable de bouger un seul doigt. Et je ne fais rien.
J’entends ensuite des pas tout autour, alors donc je pense dans moi-même voilà mon père qui vient me donner des médicaments comme ça il soigne mes démangiaisons et mes douleurs. Je retourne alors mon corps sur le dos. Mais les pas sont encore plus forts, ça résonne, ça résonne, et comme ça résonne trop, eh bien j’entends ça plus que j’entends ma respiration à moi ou le battellement de mon cœur. Des pas ici, des pas là, des pas ici, des pas là, encore plus forts, qui résonnent, qui continuent à résonner jusqu’à quand je vois maintenant venir dans la lumière une ombre sous la porte.
KÒ KÒ KÒ. On frappe. Moi je ne réponds pas. Dehors ça s’énerve, ça donne des savates partout partout sans pauser, et comme tout tremble, le toit aussi c’est en train de pourrir en morceaux, y a maintenant la lumière qui entre beaucoup. Le bois aussi il est en train de craquer, j’entends les boulons qui dégringolent, qui rebondissent PING PING comme ça depuis la porte, ça vient finir direct dans le seau à zéro mètre de mes pieds. Et comme les coups-là ils agressent bien comme il faut les murs, eh bien y a l’écho là et là à cause qu’il entre dans ces filets de lumière au-dessus de moi on dirait que ça pousse la porte pour que comme ça y a encore beaucoup de lumière dedans. LA LUMIÈRE! Y a tellement de lumière dans mes yeux que d’ailleurs à un moment c’est comme je vois seulement une tache violet
longtemps longtemps. Après tout ça, c’est maintenant des yeux jaunes qui sont devant moi et ça appartient à un petit minimum de corps noir charbon avec son ventre de ballon, avec ses jambes squelectiques on dirait c’est les jambes de l’araignée. Ce corps il est trop maigre que même le coupé qu’il porte ça danse ça danse autour de ses jambes on dirait c’est la jupe d’une femme, en plus de ça aussi sa chemise-là ça ressemble comme deux groupes d’eau à une robe quand je vois comment c’est attaché sur ses épaules. Son cou alors ça se bagarre chaque fois pour porter sa très grosse tête qu’il ne peut que bouger d’un côté ou que de l’autre.
Je regarde sa figure. Lui aussi il regarde ma figure. Il n’est pas tout étonné que moi je suis ici même si moi je suis tout étonné à cause que lui il est là, mais son visage il se change, ça devient sombre sombre. Il renifle, il renifle on dirait c’est un chien, il s’avance vers moi et KPAWA! Il me frappe.
Il frappe, frappe, frappe comme ça, et chaque fois que moi je reçois ses claques, sur ma peau on dirait qu’on me gifle avec le côté plat de la machette. J’essaye de hurler, il bloque net ma respiration, il me balance des claques sur la bouche. J’ai le goût du sang dans ma bouche. Je vais vomir. Ça tremble toujours de partout partout autour de nous, y a des fruits pourris qui bougent sur les étagères, ça va finir en morceaux bientôt et nous tomber dessus. Le petit minimum de corps il me rattrape violentement par les jambes. Et comme il les tire tire tire comme ça, je me dis dans moi-même que mes jambes elles vont décoller et ça va finir comme la viande, donc voilà maintenant mon corps qui glisse doucement doucement de la cabane où j’étais à jusqu’à dehors dans la lumière et dans la boue.
Avec la lumière mon souffle revient, il fait des efforts pour que comme ça il ouvre ma poitrine, ça me fait alors tousser, y a des larmes dans mes yeux. Comme je suis toujours rallongé comme ça dans la boue, je vois alors le monde entier en haut de moi-même, je regarde le ciel qui est tout gris, il remue lentement lentement contre les feuilles qui sont au sommet de ces géants d’irokos. En bas de ces irokos, eh bien y a plein de pauvres petits arbres aussi, et eux ils font la bagarre entre eux pour que comme ça ils arrivent au moins jusqu’à la lumière du soleil. Y a l’eau de pluie qui tombe de toutes les feuilles, ça brille, ça brille, ça brille on dirait c’est des bijoux ou des verres. L’herbe est haute sur la route, c’est même plus vert que n’importe quel vert que moi jamais j’ai vu. C’est pour ça que je pense dans moi-même il faut bien me réjouir, bien danser, bien crier, bien chanter parce que, Ayaya! je suis enfin mort. Et je pense encore dans moi-même peut-être que ce garçon tout noir c’est un esprit que moi je dois remercier à cause qu’il m’a conduit jusqu’au royaume des esprits, mais avant que j’ouvre la bouche même pour dire quoi que ce soit que je pensais dans moi-même, voilà donc que lui il me laisse là ici, toujours rallongé sur le dos dans la boue.
J’ai vu alors le derrière des camions qui sont garés juste à quelques mètres de moi. Y en a deux qui barrent la route entière, y en a encore d’autres de partout partout sur le bord de cette route. Les chiffons qui couvrent ces camions-là ils sont bien déchirequetés, ça veut dire c’est plein de trous, et la peinture elle-même elle est partie depuis longtemps, y a plus que beaucoup trop de rouille on dirait c’est du sang qui est là, par conséquence de quoi je pense dans moi-même que ces camions on dirait c’est des bêtes blessées. Tout autour y a les soldats, on dirait c’est des fantômes. Et parmi tous ces soldats y en a qui portent des tenues de camoufage, y en a qui portent des jeans et des petits-shirts, et c’est même pas leur problème que ces vêtements ont de gros trous ou qu’ils sont déchirequetés. Y en a certains ils portent des vraies bottes que portent les vrais minitaires et y en a d’autres, leurs chaussures c’est que des sandales. Y en a certains ils sont au grade-à- vous, les jambes bien droites comme il faut on dirait qu’ils n’ont plus de genoux. Y en a d’autres ils font caca contre les camions, y en a d’autres encore ils font ça dans l’herbe comme ça. Presque tout le monde a une arme.
Or voilà donc que le petit minimum de corps charbon qui me battait il court vers le premier camion. Quand il arrive devant la portière, il se plie comme ça, le dos et les jambes bien droites pour ouvrir. Y a maintenant que sa tête qui bouge en avant en arrière, de gauche et de droite sur son cou. Et hop hop, il se relève d’un coup, vite comme ça et la porte du camion elle commence enfin à s’ouvrir, mais elle cogne le gros ventre du petit minimum de corps noir charbon qui s’envole dans l’air libre on dirait c’est un oiseau, il atterrit sur ses fesses dans une mare d’eau de la route. Et y a du bruit du côté des soldats. Ils rient.
Pourtant moi je veux me lever, or je reste rallongé dans la boue à cause que j’ai mal partout et aussi j’ai peur que si je suis debout y a peut-être un quelqu’un qui va me faire voir les grandes misères. Maintenant un gars descend du camion, on dirait c’est leur chef. Je le regarde, sa veste ça n’est vraiment même plus une veste, c’est que des fils verts, des fils verts, des fils verts qui vont en avant qui vont en arrière et bis versa chaque fois qu’il respire dedans ou dehors de lui-même. Il a des gants c’est si sales que la couleur on dirait c’est jaune ou marron, en plus comme il grade sa casquette sous son bras où ça sue beaucoup beaucoup, eh bien la casquette elle tombe à cause qu’elle est bien trempée avec la transpiration qui est dedans.
Je le regarde il va dans ce camion, il va dans l’autre camion, il va dans ce camion, il va dans l’autre camion. Et ces camions en question ils sont si vieux que la peinture elle est partie et les pneus ils sont si bas qu’ils gonflent ou ils dégonflent quand le type il donne des savates dessus. Les autres soldats ils ne font que recopier comment le type fait, et même ceux qui ont une arme là-bas, prêts à tirailler, ils lèvent aussi leur tête, comme ça ils voient bien leur chef qui vérifie chaque camion. Donc il marche lentement lentement on dirait même lui c’est une personne importante, mais c’est aussi pour que comme ça tout le monde qui le voit il est au courant que lui c’est le chef et pas un autre. Alors donc les soldats le regardent on dirait quand on regarde un roi. Alors moi aussi je fais comme eux, je regarde vers lui.
Au moment où il finit de vérifier le dernier camion tout le monde le cercle, tout le monde marche comme lui il marche. Ils le suivent ils le suivent, et donc ils viennent tous vers moi.
Y a maintenant leur ombre qui me cercle et leurs jambes on dirait c’est devenues une cage autour de moi. Y a personne qui dit un seul mot, et le chef il mâche il mâche l’intérieur de ses joues et il me regarde comme ça on dirait que je suis une fourmi ou une bête de cette ethnie-là. Il demande, mais qui donc a trouvé cette chose que je vois devant moi là?
Personne ne répond. Et il gueule maintenant, est-ce qu’un quelqu’un peut me dire pourquoi qu’y a cette chose qui traîne ici dans la boue, kò?
Le petit minimum de corps noir charbon qui m’avait trouvé il revient de la cabane où j’étais, il a entre ses mains des bananes qui sont aussi noires que la route-là. Il les nettoie avec sa bouche, il marche vers le grand chef qui lui demande, est-ce que c’est toi Strika qui as trouvé cette chose que je vois devant moi là? Et le petit minimum de corps noir charbon il fait oui oui oui de la tête on dirait qu’il est bien fier que le chef est au courant que c’est lui. Wo!
Toi-là Strika? Est-ce que c’est vraiment toi, le chef s’étonne comme ça et il se tourne vers les autres soldats pour les maudire. Donc parmi tous ces GRANDS comme vous c’est ce gamin – un petit quelque chose maigre comme ça – c’est seulement lui qui a trouvé la chose que je vois là devant moi!
Moi je ne bouge pas, le chef il lève ses bras vers le ciel. Il se gosille, où tu l’as trouvé ce truc, hein, sa voix monte monte et résonne on dirait qu’elle est collée à sa gorge. Strika il tend alors son bras vers la cabane où moi je me trouvais. Est-ce que c’est vrai vraiment, demande le chef qui remue sa tête à cause qu’il n’arrive pas du tout à croire. Il fait tchiiit! Mais où donc est le Lietnant alors? Lietnant! LIETNANT! Y a une voix qui répond, il est parti dans l’herbe pour faire.
Et voilà donc que dans l’herbe ça bouge, y a un homme qui sort de dedans, il tient son pantalon dans une main et il tient son arme dans une autre main. Sa peau jaune jaune ça brille on dirait c’est de l’or, y a la sueur aussi qui brille brille sur sa barbe. Il court il court comme ça vers nous, puis il s’arrête tout net quand il voit que moi je suis là rallongé dans la boue, il fait une figure on dirait c’est un quelqu’un qui est embêté. Alors il fait un salut minitaire très fatigué, mais pas comme le salut minitaire des autres soldats on dirait qu’ils ne peuvent plus rien plier de leur corps. Commandant Sah! Le Lietnant se gosille comme ça, mais avec une voix d’un quelqu’un qui pleurniche. Le Commandant il lui dit, toi-là viens ici. Viens ici, il crie comme ça jusqu’à quand le Lietnant il se rapproche à zéro mètre de lui, et le Commandant il aboie TU PEUX ME DIRE C’EST QUOI QUE TU FOUTAIS, HEIN? Le Lietnant il ne dit pas un mot. Donc tu ne sais pas qu’est-ce que tu foutais, hein? Commandant Sah, pardon, pardon. Je faisais pour moi caca dans l’herbe. Et le Commandant Sah il lui pince les oreilles jusqu’à quand la figure du Lietnant ça grimace à cause qu’il a beaucoup beaucoup mal.
Ouvre tes oreilles-là et écoute-moi bien comme il faut, le Commandant lui dit. Quand on veut chier c’est pas dans mon temps à moi qu’il faut aller chier. D’ailleurs tu es qui, toi? Tu es toujours en train de courir kroukroukroukrou comme ça dans la brousse on dirait que tu es une femme. Si tu veux chier, tu dois chier là, sur la route. Tu n’as pas le droit jamais de quitter la route-là. C’est clair, Lietnant? Et le Lietnant il dit oui, oui, oui de la tête, les autres soldats eux, pour ne pas rire, ils battent du pied, ils toussent ou encore ils font semblant d’exténuer.
Bon, est-ce que tu peux me dire c’est quoi cette chose qui est devant moi là? Le Commandant il pointe son doigt vers moi. Comment donc ça se fait que c’est Strika qui l’a trouvé?
Oh mon Dieu. Mais qu’est-ce que j’ai fait, moi, le Lietnant dit. Cette chose que je vois là c’est un espion, Commandant. C’est une embuscade. On va seulement le tuer comme ça après on quitte ici, Commandant.
TA GUEULE! se gosille le Commandant. C’est qui d’ailleurs qui a dit que toi tu dois parler, hein? Imbécile. Si y a des gens qui viennent ici, eh bien on va s’occuper bien
comme il faut d’eux.
Tout le monde commence alors à rigoler rigoler, y compris le Commandant lui-même, mais moi en ce moment je vois bien comment est la figure du Lietnant, on dirait qu’il veut tuer le Commandant. Il grogne dans lui-même, il ferme ses mains et ça devient des poings.
C’est quand le Commandant se genouille à zéro mètre de moi et qu’il sourit que je vois la pagaille des dents qu’y a dans sa bouche, c’est juste du jaune avec des espaces là et là.
Je vois aussi ses gencives qui sont noires noires, ses yeux on dirait c’est des grobules rouges. Et son nez on dirait c’est quelque chose qui est sorti avec un oignon tout rond au bout et qui est collé au-dessus de ses grosses lèvres marron. Il tire ses gants devant ma figure, il la tient très fort mais aussi doucement doucement on dirait qu’il prend soin de moi, et le voilà qui vérifie le sang, la saleté, les piqûres de moustiques et la boue qu’y a sur moi à cause que Strika il a traîné mon corps par terre. Il fait craquer sa langue et il dit à Strika, donc tu vas manger cette chose qui est devant moi là ou quoi? Et Strika il fait non, non, non de la tête.
Depuis qu’il m’a trouvé, je ne l’ai pas entendu dire un seul mot. Pour l’instant je connais qui est Strika, je connais qui est le Commandant et je connais qui est le Lietnant. Mais y a tellement de gens ils ne disent rien que je me demande dans moi-même est-ce que eux ils savent même parler. Le Commandant il se retourne vers moi. Est-ce que tu as soif, il dit avec une voix gentille, je ne réponds pas à cause que je flotte au-dessus de moi-même, je regarde, je regarde. Le monde ça change de couleurs tout autour, j’entends les gens qui parlent qui parlent, mais on dirait c’est dans une langue étrangère. Je flotte, je flotte toujours on dirait je suis une feuille sur l’eau jusqu’à quand BRRRRRR! j’ai froid, je suis tout mouillé et je sens que mon corps il devient lourd lourd. Strika, le Commandant il dit, va chercher de l’eau. Strika court vers le dernier camion et il grimpe, et là le Commandant il me demande, est-ce que tu as faim? Est-ce que tu as soif? À cause que je me sens un peu mieux et que les idées aussi ça s’arrange dans ma tête, eh bien je touche mon ventre et je dis oui, oui, oui de la tête. C’est pas un problème, on va voir ça, il dit. Si tu as faim, tu auras à manger. Si tu as soif, tu auras à boire, mais tu n’auras rien rien rien si tu me dis pas à moi comment tu t’appelles toi.
Parce que, pense toi-même, est-ce que moi je vais manger avec un quelqu’un que je ne sais pas même comment il s’appelle? Est-ce que tu m’entends? Je dis encore oui oui oui de la tête, mais les mots ils sont incapables de sortir de ma bouche. Tu as un nom, hein, il me demande avec sa figure qui colle sur ma figure à moi. Alors je fais beaucoup d’efforts de mémoire pour que comme ça je me souviens encore de mon nom, mais y a rien qui revient. Il commence à s’énerver. Il pointe son doigt sur lui-même et dit, mon nom à moi c’est le Commandant, tout le monde m’appelle Commandant.
Alors, dis-moi, comment les gens t’appellent toi?
Pendant que je secoue encore la tête à cause que je veux vraiment retrouver mon nom, je vois que le Commandant il met sa main à la ceinture et il montre une arme à feu noire noire comme ça. Je veux pleurer, et on dirait aussi que j’ai envie de faire caca, or je sais bien si je fais ça il va me tuer tout de suite, donc je secoue seulement ma tête et je regarde ses yeux de grobules rouges jusqu’à quand je me rappelle maintenant que dans notre village à nous les gens m’appelaient Agu à cause que c’est comme ça que mon père m’appelait. Donc c’est en ce moment-là que je murmure Agu, mon nom c’est Agu, et je murmure à cause que c’est encore dur pour moi de parler, et là je vois le Commandant qui enlève finalement sa main de son arme noire noire, il commence à sourire vers moi. C’est donc Agu, hein? On t’appelait Agu. Eh bien, moi aussi c’est comme ça que je vais t’appeler, le Commandant il dit. Alors je respire mieux et ma tête ne me fait plus beaucoup mal à cause que je pense dans moi-même Dieu soit loué au plus haut des Cieux, je suis encore en vie.
Sur la figure du Commandant y a petit par petit le dessin d’un sourire, il se tourne vers les soldats pour leur dire, est-ce que vous voyez celui-là qui est sur la route? Vous le voyez ou pas? Et ils répondent en cœur OUI OUI en ce moment-là que le Commandant il se touche la barbe et il retire avec ses ongles les croûtes dans les plaies qui sont cachées en pagaille dans ses poils. Et maintenant il regarde vers chaque soldat un par un, c’est le silence complet.
EMMÈNE DONC L’EAU-LÀ KÒ! il se gosille comme ça et Strika il tend vers lui un petit bidon bleu qui a un bouchon rouge. Le Commandant il sort maintenant son mouchoir mal propre de la poche d’en haut de sa veste, il le mouille avec un peu de l’eau. Après ça il me tient la nuque pour me frotter la figure puis il dit, quand on veut manger avec de vrais hommes alors faut être propre bien bien. Le problème c’est que quand l’eau ça entre dans mes plaies, dans mes blessures, dans mes coupures ça pique beaucoup dedans. Alors donc je veux crier, or quand le Commandant il sourit vers moi, je vois sa langue sur ses dents on dirait qu’il a trouvé un vieux trésor qu’il nettoie. J’ai vraiment soif.
J’essaie de rattraper le bidon, le Commandant il le lève encore plus haut dans l’air, il me verse comme ça de l’eau sur la figure et dans la bouche. L’eau en question ça a un goût de plastique et d’essence. Y a des graines de sable dedans, mais c’est pas grave, je bois avec et j’ai quand même du plaisir.
Pendant ce temps le Lietnant il grogne grogne, il marche d’un pas lourd lourd. Le Commandant il dit vers moi, comment donc ça se fait que tu es rallongé ici au bord de la route on dirait c’est un rat mort, kò? Le Lietnant pense que toi tu es un espion, est-ce que c’est vraiment vrai ça?
Le Lietnant il murmure des choses, il me regarde mal on dirait qu’il veut bien me dépiécer comme de la viande. Alors il se gosille vers moi, mais c’est quoi alors que toi tu foutais dans ces parages, hein?
TA GUEULE! c’est le Commandant qui se gosille comme ça vers lui. C’est qui encore qui t’a dit d’ouvrir n’importe comment ta gueule d’imbécile, kò? Et le Commandant il parle vers moi, alors c’est quoi que toi tu foutais caché là à attendre je sais pas quoi dans cette toute petite petite cabane, hein? Attention, faut pas me blaguer. Est-ce que tu es un espion? Si tu ne parles pas, ehhh mamehhh! Il sort un couteau de sa boîte qui est sur sa jambe. Je vois le manche, je vois la lame, c’est tout noir noir, sauf le tranchant qui brille tellement qu’on dirait qu’il peut couper un cheveu en deux. Quand le tranchant de ce couteau brille, ça embrouille ma vue, par conséquence de quoi j’ai peur. Le Commandant il me dit, ou alors je vais plutôt dire au Lietnant de s’occuper de toi bien comme il faut. Regarde-le bien, le Lietnant.
Moi-même je ne peux pas dire ce qu’il fera de toi. C’est mieux pour toi de dire la vérité maintenant comme ça je vais t’aider.
Mes yeux on dirait c’est des clignotants à cause que le tranchant de ce couteau il brille toujours là devant moi. Plus je le regarde plus ma langue elle veut se laisser aller pour dire ça, ça et ça. Et j’explique donc au Commandant, c’est mon père qui m’a dit de courir. Il m’a dit cours loin loin à cause que l’ennemi il risque de te rattraper et il risque de te tuer.
Alors donc je me suis caché dans la brousse et j’ai couru partout partout sans rien savoir.
Le Lietnant il grogne toujours. Yé! Hmm. Est-ce que même toute ton histoire-là est vraiment vraie? le Commandant il me demande. D’abord il est où ton père-là en question? Et puis y a les autres soldats qui se penchent tous vers moi jusqu’à quand je sens leur regard sur moi on dirait c’est des piqûres d’insectes. Je sais pas où est mon père, je réponds comme ça et j’essaie de ne pas pleurer à cause que si je pleure même avec une seule larme tout ce monde va me confondre à un idiot.
Je dis aussi que mon père il a dit qu’il va me retrouver. Le Commandant suce ses lèvres, il me touche la figure doucement doucement. Il prend ma main comme ça pour m’aider à me relever droit. Est-ce que tu veux être un soldat, il me demande avec la voix gentille. Est-ce que toi tu sais ce que ça veut dire être un soldat, hein?
C’est en ce moment-là que je pense dans moi-même à l’époque d’avant que la guerre tombe chez nous, quand j’allais en ville avec ma mère, quand je voyais des hommes marcher bien comme il faut avec des uniformes tout neufs, une arme à la main, leur épée qui brillait brillait, ces hommes qui faisaient la parade, qui répétaient en cœur derrière la fanfare gauche, droite, gauche, droite, or puisque je pense à tout ça dans moi-même, eh bien je dis au Commandant oui oui oui de la tête.
Si tu restes avec moi, je vais te protéger et on va attaquer les méchants qui ont pris ton père. Est-ce que tu m’entends? Il s’arrête, suce encore ses lèvres. Est-ce que tu me comprends? Y aura pas de problème, il me dit comme ça avec ses lèvres qui sont presque collées à mon oreille que j’entends le bruit de la salive dans sa bouche. Je cherche et je vois son sourire, je sens ses mains qui me touchent doucement doucement la figure. Comme y a tous ces soldats avec leurs armes et leurs couteaux, alors je revois dans moi-même mon père qui gigotait gigotait comme ça à cause des balles.
Qu’est-ce que moi je devais alors faire?
J’ai suivi ces gens. Comme ça seulement. Voilà, je suis un soldat.

Bêtes sans patrie, Uzodinma Iweala, L'olivier, 175p; 18€

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