Deux cent dix titres de littérature étrangère pour cette rentrée… deux fois moins de publications donc que pour les tenants des lettres françaises. Mais ces romans n’ont rien à envier aux meilleurs représentants de notre république des lettres. Deux Nobels et une cohorte de prétendants, de grands noms et de fines plumes… Têtes d’affiche en série pour ces belles étrangères.

Histoire de mémoire

Relations internationales, guerres et conflits du nouveau monde ou de l’ancien temps, enfant soldat… Rentrée « lettre » au fusil pour les lettres étrangères. Avec d’abord et surtout le grand retour d’un des plus grands écrivains des lettres US : Thomas Pynchon qui signe dans la grande tradition du roman américain un Contre-jour (Seuil) ahurissant, polyphonique et polymorphique. Un roman fleuve pour embrasser le faramineux XXe siècle. Mille pages d’un côté, 750 pages de l’autre pour Viktor Vavitch (Calman-Lévy) de Boris Jitkov, un roman imprimé en 1941 mais pilonné par la censure stalinienne. Le style baroque de Jean-Marie Blas de Roblès, La où les tigres sont chez eux (Zulma), réjouira lui, les amateurs d’enquête sur les jésuites au Brésil. Quand d’autres partiront à l’assaut du pavé de Manuel Rivas, l'Eclat dans l'abîme, (Gallimard), une somme sur la Galice , à partir de l’autodafé de 1936 au port de La Corogne ou en Chine en compagnie de Ma Jian Beijing Coma (Flammarion) et sa fresque-portrait de la génération Tiananmen. A souligner aussi, l’inqualifiable roman de Uzodinma Iweala, un auteur américain d’origine nigérienne, né en 1982 qui signe un des plus beaux, poignant ou tragique roman de cette rentrée. « C’est l’une des rares fois où, en lisant un premier roman, vous vous dîtes que l’auteur comptera dans les années à venir », pari Salman Rushdie. Bêtes sans patrie (L’Olivier) narre les affres, la monstruosité, la bestialité et la déchirure des guerres civiles, par le biais de Agu, un enfant-soldat, une voix-plume hors du commun. Un recours à la vie malgré l’horreur et la tragédie. Autre roman remarquable et remarqué, le De Niro's game (Denoël) du canadien Rawi Hage, une histoire d’amitié sous fond de guerre au Liban. Guerre encore dans Nous commençons notre descente (Métailié) de James Meek qui esquisse la figure d’Astrid une journaliste américaine en Afghanistan. Le parcours de Zosia Goldberg, survivante de l’holocauste, bouleversera aussi sans doute son lecteur, au moins autant que Paul Auster qui en signe la préface, A travers le feu (Cherche Midi).

Etats des lieux

Romans d’après guerre, histoire sociale, critique en filigrane... Avec d’abord le très attendu L'état des lieux (L'Olivier) du lauréat du prix Faulkner et du prix Pulitzer, Richard Ford. Un roman-miroir d’une société malade de ses contradictions dans lequel l’auteur campe le portait d’un agent immobilier en crise, malade et séparé…. Autre événement avec la sortie d’Arbre de fumée (Christian Bourgeois) du fameux Denis Johnson, qui a obtenu le National Book Award 2007 aux Etats-Unis. Le roman des années Vietnam « d'une puissance et d'un style incroyables» selon les mots du mythique Philip Roth. Enfin premier prix Nobel de cette rentrée littéraire, Journal d'une année noire (Seuil) du Sud-Africain John Maxwell Coetzee. L’auteur de Disgrâce publie un audacieux roman-essai dans lequel il mêle les notes personnelles d’un vieil homme en proie à une secrétaire occasionnelle et sa réflexion sur le terrorisme et les relations internationales.

Quêtes identitaires

Deuxième Prix Nobel (2007) de cette rentrée étrangère, Doris Lessing, qui évoque dans Alfred et Emily (Flammarion) ses souvenirs – réels et imaginaires - de la première guerre mondiale. Un roman scindé en deux parties, une où l’auteur « fictionne » la vie idéale de ses parents avant-guerre et une plus factuelle où la dame s’interroge sur l’écriture. Quête de soi avec le roman de la mère, ou sur la mère de la romancière Mauricienne Barlen Pyamootoo, Salogi’s (L’Olivier). Quêtes sociétales ou historiques avec les années d’apprentissage du Russe Alexeï Ivanoc et son Le géographe a bu son globe (Fayard) et les réflexions sur les identités éclatées d’après guerre avec Le ministère de la douleur (Albin Michel) de Dubravka Ugresik et le premier roman de Brian Leung, Les hommes perdus (Albin Michel)… Quêtes sociales enfin avec le gargantuesque   William T. Vollmann et son essai : Pourquoi êtes-vous pauvres ? (Actes Sud).

Lettres d’amour

L’amour toujours source de tous les maux/mots… Premières nouvelles avec huit textes de la Canadienne Alice Munro, Fugitives (L'Olivier), dont on murmure qu’elle pourrait bien obtenir le Nobel 2008. Chimères à poursuivre avec Best love Rosie (Sabine Wespieser) dernier opus de l’Irlandaise Nuala O'Faolain, décédée le 9 mai dernier à Dublin à l'âge de 68 ans et le très dense poids plume Sur la plage de Chesil (Gallimard) de l’anglais Ian McEwan. Humour toujours avec le brillant David Lodge, La Vie en sourdine (Rivages) où les vicissitudes d’un retraité dur de la feuille victime d’une OPA d’une thésarde…   Les love addict se régaleront du Vilains moutons (Laurence Teper) de l’allemande Katja Lange-Müller, belle et sobre romance entre Berlin Ouest et Est. Amour inextricable ensuite avec le grand représentant des lettres albanaises, Ismail Kadaré, L’accident (Fayard)… et ectoplasmique avec le Daphné disparue de José Carlos Somoza (Actes Sud) et son narrateur amoureux d’une femme inconnue. Enfin deux classiques des rentrées, la muse de la dissidence britannique, Salman Rushdie, maintes fois pressenti aussi pour le Nobel littéraire, conte dans L'Enchanteresse de Florence (Plon), la fresque légendaire d’une belle italienne avec la cour du Grand Moghol en Inde. Et James Carol Oates, offre avec La fille du fossoyeur (Philippe Rey) « un témoignage passionnant de la résilience de l’esprit humain » selon Michael Connelly. De quoi sans doute se remettre des émois littéraires provoqués par autant de grâces étrangères.