Tristan GARCIA
La meilleure part des hommes
« Dominique Rossi, ancien militant gauchiste, fonde à la fin des années quatre-vingt le premier grand mouvement de lutte et d’émancipation de l’homosexualité en France. Willie est un jeune paumé, écrivain scandaleux à qui certains trouvent du génie. L’un et l’autre s’aiment, se haïssent puis se détruisent sous les yeux de la narratrice et de son amant, intellectuel médiatique, qui passent plus ou moins consciemment à côté de leur époque. Nous assistons avec eux au spectacle d’une haine radicale et absolue entre deux individus, mais aussi à la naissance, joyeuse, et à la fin, malade, d’une période décisive dans l’histoire de la sexualité et de la politique en Occident.
Ce conte moral n’est pas une autofiction. C’est l’histoire, que je n’ai pas vécue, d’une communauté et d’une génération déchirées par le Sida, dans des quartiers où je n’ai jamais habité.
C’est le récit fidèle de la plupart des trahisons possibles de notre existence, le portrait de la pire part des hommes et – en négatif – de la meilleure. »
La joie et la maladie
« Les années quatre-vingt furent horribles pour toute forme d’esprit ou de culture, exception faite des médias télévisuels, du libéralisme économique et de l’homosexualité occidentale. Dominique Rossi ne s’intéressa pas du tout à l’économie libérale. Plus tard, il regardera quand même la télé.
Ce fut la Grande Joie ! Il répétait toujours ça. Est-ce que c’était une période inédite de l’évolution de l’humanité ou un cycle régulier de libération, d’émancipation des homos, j’en sais trop rien.
« Ça ne ressemblait pas tant que ça à la Grèce antique, et plus du tout à Oscar Wilde» , rigolait Doumé, devant un verre de bourbon.
Il était à New-York, il était à Londres, il était à Paris.
« Rétrospectivement, je vois les années où le fric devenait une valeur sociale démocratique, où la Bourse, l’apparence, le look, le toc, le mauvais s’exprimaient dans une grimace généralisée de la planète, au grand jour. Esthétique pub de néons et de premiers écrans d’ordinateur Atari, fuseaux fuchsia, PAO et synthétiseurs. Le clinquant. »
Doumé éclate de rire.
« Nous… Pour nous, ça avait la couleur de l’amour – mais j’avoue que si j’avais été hétéro, ça aurait largement ressemblé à la fin de l’intelligence et à la couleur de l’enfer.
« Mais moi, je baisais à l’époque, et on dansait. Ce n’était pas con, non, non. On sortait au grand jour, on s’éclatait, on avait le sentiment de l’appartenance. C’était la communauté, mais ça paraissait plus un univers qu’une prison. Ça changé par la suite. On comprend que c’est la même chose, au bout du compte. »
Dominique regardait ses pilules, toujours, avant de les avaler. Combien de fois il s’est trouvé assis sur ce fichu canapé rouge cerise, à côté de la chaîne stéréo. Il réfléchit.
Ce photographe l’a conduit au Palace, merde, jamais il avait ressenti ça. C’était un petit étudiant à lunettes, en chemise, même s’il était baraqué, on se sent toujours un enfant la première fois, et il marchait dans un couloir, avec le son des enceintes, les basses, surtout, qui vous prenaient au ventre ; il avait eu l’impression de marcher au milieu des colonnes et de soldats d’un temps ancestral, vers une arène. C’était violent, ça faisait mal, mais il y avait déjà le plaisir de penser que ce serait peut-être bon ensuite, un peu plus loin. Il allait pénétrer sur la piste de danse, la musique vous saisissait à l’estomac, il crut même franchement qu’il allait gerber, puis il a compris qu’il valait mieux se laisser ingurgiter par le son, comme un cœur géant qui nous faisait tous vivre et vibrer, à l’unisson. Il avait oublié Chostakovitch, Fauré, le bop et l’after-punk, tout ce qu’il connaissait, cette musique était vivante, elle était débridée, libre et contraignante à la fois, bien habillée et indécente. Il a appris à danser les mains au-dessus de la tête, et le pantalon sous les genoux, ensuite. Il a compris, comme chacun dans sa propre vie, qu’il était un corps. Il dansait – ce n’était pas agréable, au début, parce qu’il y pensait, puis il oubliait, et c’était bon parce que ce n’était plus bon, non, non, c’était bien plus que ça. Au diable le reste.
Et il jouissait.
« Merde, qu’est-ce qu’on pouvait jouir, à l’époque, je crois pas qu’on jouisse comme ça , aujourd’hui. »
Il ricana, se traita de jeune vieux con, de vieux jeune con. Il avait assez de conscience pour vous empêcher de le juger. Un temps. Un temps seulement.
« Ce qui était joyeux, ce n’était pas seulement la musique, la house nation, la disco déjà, avant, ou la baise. C’était même l’amitié, la philosophie, les fringues, les poils, la nourriture, les couleurs. Merde, tout était joyeux. Et en plus, on le disait, c’était politique. On avait laissé tomber les partis, Trotski, les discussions et les « ouvriers ». C’était sexy, tu saisis ? On baisait, on était politique. Tu embrassais un mec, tu faisais la révolution d’Octobre. C’était individuel, privé – mais comme on était pédés, le privé c’était public. On avait même pas besoin de se faire chier à manifester, à discuter des stratégies de syndicat. On s’enfilait, on s’aimait, même, et c’était plus politique que l’assemblée. Bien sûr, ça finirait en libéralisme économique, tout est privatisé, individualisé. Mais à l’époque… Merde, je fais ancien combattant. »
Il sourit.
Il faisait la moue, il tripotait le magnéto. Il avait l’habitude. C’était lui qui faisait les interviews, au journal, dans les années quatre-vingt. Culture et politique, il racontait la vie de la nuit et la lutte des minorités.
« Ah, la minorité… C’était le bon côté de la démocratie, pas vrai. Le moment où être une minorité suffisait à détenir la vérité, paradoxalement.
« Le photographe m’a largué. Je m’en foutais, on n’était pas en couple, à l’époque. C’était nos sixties, notre foutue libération de mœurs. L’ecstasy, ensuite… On partait, on partait complètement… Non, je n’aurais pas voulu que ça continue forcément.
« J’aurais voulu que ça se termine pas comme ça, c’est tout. Rétrospectivement, ça donne un mauvais goût à toute la sauce, tu comprends ? »
Doum va au balcon, il est maigre ces derniers temps, et c’est naturel. Il respire l’air frais du soir, près de République. Il ne fume plus. Il déballe un chewing-gum à la menthe.
« Un chewing-gum… Regarde, je déballe ça comme une capote, à force de faire les démonstrations, seulement, rien d’autre. »
Il pose ses mains sur ses hanches, marron sur le fond noir de la nuit, tout à côté de la baie vitrée et des plantes vertes.
« Tu sais, tout ça, cette joie, la communauté, baiser, danser, la politique et ce goût qui reste… C’était l’impression d’être la bonne part de l’époque, les hétéros, les gauchistes, les intellos, les femmes, tout le monde était trop triste, ces années-là, il n’y avait rien de fusionnel, à part la famine en Afrique et Nelson Mandela. Nous, il nous suffisait de faire ce qu’on voulait, ce qu’on désirait, et c’était à la fois bon, beau et vrai. Quand tu fais ton temps, tu ne t’en aperçois que cet avenir que tu construis, c’est juste ce qui va devenir un jour passé, dépassé, c’est le fait d’être, c’est le fait d’incarner d’une époque, un temps, un moment, et là c’est fini, oui. C’est mal fini. Tu te mets à réfléchir quand tu baises, t’as envie de baiser quand tu réfléchis, alors qu’avant c’était la même chose. C’était la Joie, tu vois, alors je ne sais pas comment dire. Tout ce que mon éducation, tout ce que mon père aurait considéré comme bête, futile, superficiel, ou égoïste, ça devenait, comme par magie, intelligent, décisif, profond et politique. Aimer un homme, le désirer, jouir de lui, le faire jouir. C’était fou. Ça devenait plus artistique que d’écrire un bouquin, plus intelligent qu’un livre de philo, plus beau qu’une peinture ou qu’une symphonie, et plus juste que de défendre les pauvres. Merde. »
Il a fermé la porte, et sur la vitre le salon s’est reflété couleur d’ambre, sur le fond du ciel étoilé, moi au milieu, en tailleur sur la moquette un verre de gin à la main. Je l’écoutais. Il n’y avait personne d’autre à voir. On était juste tous les deux. Et pour la chronique du journal, le lendemain, qu’on écrivait à quatre mains – histoire de justifier le salaire, hein ?
« On regarde la télé ? »
J’allume. Voilà où on en est.
« À Vienne, en 1872, le docteur Moritz Kaposi diagnostique une certaine maladie de la peau, le sarcome qui porte son nom. Cinq hommes mûrs sont touchés.
« À Naples, dix ans plus tard, le docteur Amicis en décrit douze cas.
« Et puis le poulet. En 1908, Ellerman et Bang découvrent qu’un extrait filtré de la leucémie du poulet sur lequel ils ont expérimenté déclenche un processus cancéreux dans la cellule.
« Le docteur Francis Peyton Rous, en 1911, parle d’un rétrovirus.
« Il semble que le virus possède une branche d’ARN qui court-circuite la retranscription des branches d’ADN de nos cellules grâce à une certaine enzyme : l’ARN du virus est un faussaire absurde qui nous fait adopter sa propre signature. Et non seulement, il trompe notre corps, mais il n’arrête pas de se tromper : il mute. »
« Il a vingt-cinq ans, il est marin. Il meurt en 1959 à Manchester, avec pneumonie, infection à cytomégalovirus, fissure anale et sarcome de Kaposi.
« Cela évidemment, on ne le savait pas. Les choses, des fois progressent dans l’ombre et l’inconscience bien avant leur apparition, et leur prolifération, soudaine, terrible, incontrôlable, n’est que l’effet décuplé d’un puissant serpentement dans l’obscurité la plus totale, des années auparavant. »
C’est ce qu’écrivent Dominique Rossi et Jean-Philippe Laporte dans un numéro de Blason, vers la fin des années quatre-vingt.
À part Dominique, je ne connais personne aujourd’hui qui soit un survivant de la période.
« C’était tout autre chose, vois-tu. À Pur Dur, juste avant Blason, il y avait des gens de mon horizon, des gauchistes, des intellectuels. On allait chercher des textes de Foucault, Fernandez, Duvert, et Sartre, encore, toujours. Tu sais, maintenant, Francis, Jean-Philippe, Jean-Luc, ils n’ont même pas supporté, vers 82-83, le passage à Blason, à une autre génération. Il y avait de plus en plus de publicités, de trucs un peu putassiers, avec le minitel, mais il fallait assumer, c’était nouveau, ça nous représentait. Ils ne comprenaient pas. Je me souviens de Jean-Luc, mourant, qui me disait, maigre, marqué, méconnaissable, à l’hôpital : « Je sais que tu as raison, Doumé, je sais. Mais à mon goût, c’est devenu un milieu pourri par le consumérisme, le superficiel, le parisianisme. » Il avait du mal à respirer. « Je préfère me souvenir. »
« Il avait dans la tête le Sud-Ouest, d’où il venait, les terrasses de café, les bastons avec l’extrême droite, son premier amour, le FLH, le Front de libération homosexuelle, et tout le petit underground. Il n’était jamais allé aux États-Unis. Il ne voulait pas de cette communauté. « Je préfère me souvenir », il disait.
« ‘Les premières années nous auront comblés’ », et il reparlait des premiers numéros de Pur Dur dans les années soixante-dix, de l’odeur de cuir, des imprimeurs, des souscriptions, des rapports avec la Ligue, et du premier amour. »
Dominique se gratta la lèvre là où il aurait dû porter la moustache.
« J’en ai vu finir comme ça, par paquets. L’hécatombe, surtout après 87. C’était l’horreur, jusqu’à ce que je rencontre Will. »
Il se redressa dans son fauteuil en osier, tire-bouchonnant ses chaussettes.
« La première fois qu’on en a entendu parler, je veux dire sérieusement, c’était en 1981, cela faisait quelque temps que la rumeur courait aux États-Unis. On était revenu, en plein victoire de Mitterrand.
« On mangeait ensemble, Jean-Philippe, Francis, Jean-Luc, Lionel et deux autres, je crois. J’étais le plus jeune, à l’époque. C’est Éric qui est arrivé, il secouait la tête. Il venait de s’engueuler avec Gilles, un de ses proches, vraiment, un bon ami, qui travaillait à Claude-Bernard. D’après Gilles, on y soignait un steward pédé, pour une infection pulmonaire, et Gilles, qui avait des contacts avec Willy Rozenbaum, qui était alors chef de clinique assistant, disait qu’il y avait des connexions avec un article, paru dans la MMWR. Merde, on l’a lue un peu plus tard, la MMWR, Morbidity Mortality Weekly Report, c’était le bulletin médical, à Atlanta, du Center for Disease Prevention and Control. Tu vois, je me souviens des noms, j’ai pas tout perdu. »
Il s’étouffa.
« Il a bien fallu qu’on apprenne la médecine, tout ça, Tout le monde s’en foutait. »
Il s’essuie.
« Moi qui ai jamais rien branlé en biologie.
« On parlait d’un cancer homo, et il y en avait pour dire que c’était lié aux poppers. Ça, on les utilisait – c’est sûr.
« Jean-Luc, plus que Jean-Philippe, qui doutait vachement, a voulu qu’on réagisse. C’était évident pour lui, et pour beaucoup d’entre nous, qu’il s’agissait d’un truc politique, idéologie, pour permettre le flicage, le fichage, la fermeture des lieux de sociabilité pédé. C’est un retour à l’ordre, ils sonnent l’heure, il disait.
« Il y avait ce gars, François, qui était le président de l’Association des médecins gais et qui a finalement un peu écrit des trucs à tort et à travers dans Pur Dur, sur la maladie, comme quoi aussi c’était une création protofasciste de l’État hospitalier, et puis tu comprends, on lisait Foucault, et c’était une sorte d’évidence, tellement on était cadrés, mis en minorité, qu’il y avait forcément quelque chose de stratégique là-dessous. Il n’y avait pas de hasards, et pas de Nature.
« La Nature… Le corps, on se l’est pris en pleine face. On peut toujours continuer à dire que c’était la maladie politique, ça c’était bon quand j’étais, quand j’avais, tu vois, les couilles, maintenant quant t’as ça partout, que t’as l’impression que tu seras plus qu’une enveloppe vide et fripée, que ton intérieur est autant ton ennemi que l’extérieur et que tes putains de cellules te lâchent, je peux te le dire, c’est une autre histoire. Tu sens la Nature, et tu sens que tu meurs. Je l’ai vu à chaque fois, dans les yeux des mecs. Jean-Philippe a court-circuité Jean-Luc, et Francis, qui partait au Mexique, pour qu’on aille faire l’interview du premier mort. Enfin, à ce moment-là, il était pas encore mort.
« C’était en 1982. Il y avait toute cette ébullition qui montait, même dans les journaux. Gallo avait déjà isolé le premier rétrovirus humain depuis deux ans, le HTLV-1, mais on avait pas encore le HTLV-3, autrement dit le LAV. L’ordure. J’avais lu, mais je ne comprenais pas encore cette histoire de lymphomes et de leucémies T. Je me souviens d’avoir été surtout marqué par l’idée que l’oncovirus, celui de Gallo, il « immortalisait » les cellules cibles, les fameux lymphocytes T. Il les immortalisait. Médicalement, j’avais aucune idée de ce que ça voulait dire, mais j’ai rêvé sur l’expression, assez longtemps.
« C’est par Gilles qu’on avait accès à la documentation .Il essayait de nous expliquer : le sarcome de Kaposki, la pneumonie à pneumocystis chez les homos. On se foutait sur la gueule dès qu’il disait « chez les homos ».Il avait une de ces patiences…
« Il est mort dans un accident de voiture, en 88. C’était un type bien.
« On savait, dans les milieux les mieux au courant, dès fin d81-début 82 que ça ne touchait pas que les homos, on commençait à appeler ça le Syndrome d’ImmunoDéficience Acquise. Bon Dieu, quelle merde, d’où ça pouvait venir, cette saloperie, quand même pas des singes ?
« Un père de famille de cinquante-neuf ans était mort à Denver. Charles Mayaud, Jacques Leibowitch, Odile Picard avaient émis l’idée que ce n’était pas lié à l’homosexualité ; bien sûr, nous, au début, on croyait qu’ils voulaient dire une « tare », quelque chose de génétiquement homo, et c’était le sperme, le sang, les saletés de sécrétion, pendant qu’on baisait. L’amour lui-même. Merde, le moteur de toute l’affaire. Le truc, notre truc. Maudit – et on croyait même pas à Dieu dans tout ça, à part quelques-uns. Maudit, par rien. Un fonctionnement, un dysfonctionnement. Et le virus. Ta peau qui fout le camp.
« C’est par Gilles qu’on a eu le contact avec le gars. L’équipe de Rozenbaum, qui suivait tout, qui allait mettre en place, le Groupe de travail français sur le sida avec les immunos, les dermatos, les pneumologues, elle déconseillait qu’on aille le voir ; pour d’autres raisons, François ne voulait pas non plus. On a fait vite. À la dérobée, presque, on est allés interviewer le type, chez lui, rue de Clignancourt, en 82.
« ça a été le choc. On était encore loin de l’AZT ou des trithérapies, il y avait le sentiment qu’on pourrait tous crever et qu’il n’y aurait rien sous nos pieds, pour nous retenir. Le type était supermal. C’était horrible. J’en ai encore la gerbe. On a essayé de discuter, il avait le regard, les yeux au milieu du visage, qui fanait complètement – comme tous les autres après lui. Il ne nous a rien dit, au fond, mais on a compris. Il est mort avant la fin de l’année.
« Au début, ça tombait un peu au hasard, individuellement, sans régularité. On en connaissait un par an. Ilm y avait cent morts aux Etats-Unis rien qu’en 82. On remontait aux cas les plus anciens – vers 74. On parlait du Zaïre.
« Pendant, allez, sept, presque huit ans, j’ai vécu avec, comme on vit avec une guerre à l’autre bout de la Terre, puis en Europe, dans son propre pays. À la fin des années quatre-vingt, au moment où on s’est rencontrés, ils étaient tous morts, tous ceux que je connaissais, ceux du début. Toi, tu commençais. Jean-Philippe, Jean-Luc, François – comme Hervé ou Jean-Marie Tous. C’était l’hiver. On les voyait dépérir, physiquement, très rapidement. On apercevait les premiers signes, ils avaient le masque, très vite, et puis on sentait qu’ils étaient pris de court, ils ne pouvaient pas s’agripper, et puis à quoi ?ça ne durait pas. Il y avait de la visite à l’hôpital, et puis le cimetière.
« J’ai eu, tu vois, comme l’envie de ne pas vraiment connaître ça, un peu par lâcheté, et je me suis détaché des vieux, entre guillemets, ce n’était pas mon âge. J’ai fait la connexion avec la jeune génération, je sortais. Je n’allais plus à l’enterrement des anciens, ceux des années soixante-dix, les militants. J’en ai vraiment eu la culpabilité. Mais, quelques années, pendant que la maladie s’étendait, je peux dire qu’au moins j’ai connu la joie. Je laissais la chose proliférer, j’ai bien profité des feux de la fête, je n’ai pas à regretter. C’est bien, c’est bien, en tout cas ça l’était.
« Evidemment, il reste le souvenir, il faut faire avec. Il y a aujourd’hui une nouvelle génération, des mœurs, un comportement différent, et tout ce que pouvait représenter quelqu’un comme… Enfin, tu le sais bien. Je préfère me souvenir, faire un peu le vide. »
Il but une gorgée de cidre.
Il a souri.
« Les premières années m’auront comblé ».
Tristan Garcia, Ed. Gallimard, 305p, 18,50€. A paraître le 25 août





































