Mis à jour 25-07-2008 19:12
Les bonnes feuilles Dubois...
Découvrez en avant première de la rentrée littéraire, un chapitre des "Accommodements raisonnables" de Jean-Paul Dubois, en librairie le 21 août.

Les accommodements raisonnables
Photo : L'Olivier
« Paul Stern - toulousain, la cinquantaine- hésite. Entre une épouse (Anna) qui s’enfonce dans une profonde dépression et s’éloigne de lui chaque jour davantage et un père (Alexandre) dont le remariage scandaleux lui révèle soudain la vraie nature, il est tenté de tout abandonner. La proposition d’un studio de cinéma tombe à pic : quoi de plus providentiel qu’une année à Hollywood pour réécrire le scénario d’un film français afin d’en tirer un remake »… Et pourquoi pas tenter aussi de réécrire le scénario de sa vie en version américaine. Lauréat du prix Fémina pour « Une vie française » en 2004, le dernier roman de Jean-Paul Dubois (sortie le 21 août) ne décevra ni les inconditionnels du genre – des personnages de chair et d’os, des vies probables, des fantasmes et des replis contingents -, ni les nombreux laudateurs que comptent l’auteur. Double littéraire de Dubois ( ?), Paul Stern, campe un personnage de bon aloi, engoncé dans une vie qui se délite. Reflétera à la surface de son exil hollywoodien – à travers le visage de Selma - le mirage d’une vie qu’il a laissé fuir et qui s’est épuisée en quelques années… Existe-t-il seulement encore matière à raccommoder ? Quels accommodements peut-on nouer sans péricliter ? Faîtes-vous une idée, découvrez un des douze chapitres du livre et plongez dans la langueur d’un mois d’août hollywoodien… en avant-première.
Août
Finalement, les mariages ressemblent aux enterrements. Ils annoncent des changements brutaux, des redistributions de rôles et des prises de pouvoir au cœur des familles. Les Stern n’étions pas pires que d’autres. De génération en génération nous nous transmettions simplement notre compote de gènes originels. Avec l’espoir secret que tout nouvel arrivant renforçât le patrimoine. D’un point de vue génétique, il ne fallait rien espérer de l’union de mon père avec Johnny. Mais il y avait peut-être à apprendre, et un jour, qui sait, à transmettre, de la façon dont cet homme et cette femme, désormais solidement appariés, se débrouilleraient avec ce qui leur restait de vie.
Leur départ en bateau avait soulevé une interrogation en moi. J’ignorais encore laquelle. Mais je savais qu’elle surgirait à point nommé et peut-être au moment où je m’y attendais le moins.
Le voyage n’avait pas arrangé les rouages de mon horloge biologique et, avec un sommeil de plus en plus perturbé, je commençais à payer le prix d’une existence chaotique
Depuis mon retour, Selma Chantz n’avait assisté à aucune réunion du gang Balshaw. Ses apparitions me manquaient. Je me sentais privé de quelque chose qui me revenait de droit, d’une présence nécessaire. À sa place, c’était Whitman en personne qui assistait de temps en temps aux conférences durant lesquelles je l’entendais élever la voix. Il était patent qu’il reprenait les choses en main et remettait à leur place les petits génies du septième art.
Deux jours plus tard, comme par enchantement, Selma était de retour chez les « Lo-Moï ». Mon humeur s’en trouva changée et le rythme de mes journées se calqua à nouveau sur son emploi du temps. La longue conversation que nous avions eue avant mon départ m’autorisait désormais à échanger quelques mots avec elle à l’issue des réunions. Ces instants volés m’offraient le prétexte de l’approcher physiquement, de conforter mon trouble et ce désir que j’avais encore du mal à nommer.
La réapparition de Selma Chantz avait coïncidé avec la réception d’un courriel de Grandin, cette fois moins laconique, m’expliquant qu’Anna avait terminé sa séquence de sommeil et d’isolement et reprenait progressivement le cours d’une vie normale. Elle sortait plusieurs fois par jour dans le parc et avait entrepris une remise en forme sous le contrôle d’un kinésithérapeute. La famille pouvait dorénavant entrer en contact avec la patiente et même lui rendre visite aux horaires réglementaires. J’avais aussitôt laissé un message à mon père et aux enfants pour leur faire part de la bonne nouvelle et tenté de joindre la clinique. Je dus appeler trois fois avant d’entendre la voix d’Anna, qui semblait me parvenir de la lune tant elle était faible et peu assurée :
– J’ai l’impression d’avoir dormi dix ans. Et je suis encore fatiguée. Je me sens très faible.
– C’est normal, il faut que tu te réadaptes doucement. Grandin m’a écrit que tu sors dans le parc et que tu prends de l’exercice.
– C’est ça. Je marche sous les arbres et je fais quelques mouvements de gymnastique. Mais je n’arrive pas à me débarrasser de cette fatigue. Et puis il fait tellement chaud ici, c’est étouffant.
– Ne t’inquiète pas, tu vas récupérer.
– Ce matin je me suis vue dans la glace. On aurait dit une vieille femme. J’ai un visage à faire peur. C’est comme ça. Et toi, dans ton monde, comment ça se passe ?
– J’essaie de me débrouiller. Le travail n’est pas terrible, mais j’ai un appartement dans les collines, avec une jolie vue.
– Grandin m’a parlé du mariage de ton père. Je ne pouvais pas, tu sais. C’était vraiment impossible.
– Je sais. Tout le monde l’a bien compris. D’ailleurs, mon père et Johnny m’ont dit de t’embrasser.
– Ton père et Johnny, c’est bizarre. Ils avaient l’air de quoi ?
– Je ne sais pas, de gens heureux sans doute.
Il y avait près de deux mois que nous ne nous étions pas parlé, depuis qu’une maladie radicale avait tranché notre vie en deux, nous envoyant dinguer chacun au bout de nos mondes, et le jour de nos retrouvailles nous entamions une conversation insignifiante. Depuis mon retour, frissonnant à l’idée du fardeau de chagrin qu’il avait si longtemps porté seul, j’avais appelé Louis trois fois et aujourd’hui encore, j’allais le faire pour lui annoncer que j’avais eu sa grand-mère au téléphone et qu’elle était plus présente dans nos vies que jamais.
Au fur et à mesure du temps que nous passions ensemble, Edward Waldo Finch et moi tissions des liens de complicité qui ne se traduisaient cependant pas dans l’avancée de notre travail. Pour l’instant, à part la transposition de l’intrigue à New York et l’écriture des deux scènes d’ouverture consacrées à l’accident, nous n’avions rien de concret. À la fin de la journée, je l’emmenais parfois dîner chez Musso & Frank où l’on continuait de nous placer à la 28, table de Benjamin Ruggiero, alias Lefty, alias Alfredo James Pacino. Au cours de ces soirées, peut-être libéré par quelques verres de chardonnay, Edward aimait me raconter avec son humour si britannique ses déboires, professionnels ou sentimentaux.
– Vous ai-je dit que j’avais été pressenti en 1979 pour tourner Atlantic City ? 7,2 millions de dollars de budget, Burt Lancaster, Susan Sarandon et votre Michel Piccoli à l’affiche. Des acteurs de tout premier ordre, un salaire indécent et un scénario brodé à la main. Pour faire le film, il suffisait d’appuyer sur le bouton de la caméra. Seulement voilà, je n’ai appuyé sur rien du tout. À l’époque, j’étais amoureux d’une splendide Mexicaine possessive et caractérielle qui refusait l’idée de quitter sa famille et de se séparer de moi. « C’est Atlantic City ou moi. » J’ai décroché le téléphone et j’ai dit à la production que je laissais tomber. Six mois après, Guadalupe, c’était le prénom de cette jeune femme, me plaquait pour épouser un de ses compatriotes et partir vivre à Mazatlán, « la perle du Pacifique ». Et Atlantic City était nominé cinq fois aux Oscars et recevait le Lion d’or de Venise. Je crois que je vais reprendre un verre de chardonnay.
Edward racontait cet épisode avec la distance qu’il mettait en toutes circonstances entre lui et la kyrielle d’échecs qui avait parsemé sa route.
– Évidemment, parfois, je ne peux m’empêcher de me demander à quoi aurait ressemblé ma vie si j’avais envoyé promener la jeune dame et accepté de tourner le film. Peut-être que tout aurait été différent, que j’aurais épousé une mauvaise actrice et eu assez d’argent pour me payer de vrais implants capillaires. Peut-être que j’habiterais du côté de Malibu une de ces maisons de plage entretenues par un couple de gardiens mexicains. Peut-être même que ma femme et moi irions passer nos vacances à Mazatlán, et qu’aujourd’hui je préparerais le tournage d’Ocean 14. Vous savez, Paul, je me suis longtemps demandé si je n’avais pas passé ma vie à plus ou moins tricher pour tirer la mauvaise carte, et ainsi me poser éternellement la question de savoir ce qui se serait passé si j’avais pioché la bonne.
Edward fit un signe discret de la main, quelque chose qui ressemblait au code d’une attaque dans un sport collectif, et le garçon en gilet rouge apporta immédiatement un verre de vin.
– Je crois que le manque d’argent m’a poussé à exercer les pires métiers, le plus souvent très éloignés de mon domaine de compétence. Certains étaient pénibles physiquement, d’autres abrutissants ou énervants. Mais pour autant que je me souvienne, aucun de ces emplois ne m’est apparu dégradant. Je me suis senti une seule fois humilié en gagnant ma vie. Et vous savez pourquoi j’avais été engagé ? Le tournage d’un film publicitaire pour Alka-Seltzer.
Lorsque je proposai à Edward de le raccompagner chez lui, il préféra rentrer en marchant dans la chaleur de la nuit. Il s’excusa d’avoir autant parlé de lui et attribua la responsabilité de cet excès de confidences à une trop forte chaptalisation du chardonnay. Avec l’élégance dont il ne se départait jamais, Edward s’engagea sur le trottoir et, tête haute, mains croisées dans le dos, commença, un pas après l’autre, à grignoter la distance qui le séparait de son domicile.
Au fil du temps, je m’étais habitué à mes insomnies. Je les acceptais comme un Gallois s’accommode de l’averse. J’avais installé un fauteuil sur le balcon de bois et, semblable à un gardien de phare qui attend la relève, j’espérais le sommeil en contemplant la ville, l’esprit vide. Parfois le bruit d’un hélicoptère ou d’une sirène d’ambulance me sortait de ma léthargie. Durant ces périodes d’attente, je ne voulais surtout pas réfléchir à tout ce qui, depuis des mois, s’était accumulé en travers du cours de ma vie au point d’en ralentir le flux. Et puis il y avait Selma Chantz, ce double providentiel qui m’avait transpercé comme une lame, me rappelant la splendeur du passé, et me suggérant aussi un avenir, une tangente, la possibilité d’une fuite. Comme si la réalité ne valait plus la peine d’être vécue. Comme si la vie véritable pouvait être remise à plus tard et que l’on m’enjoignait, illico, de sauter dans les tramways de la fiction, de jouir du divertissement perpétuel. Comme si je devais suivre le rythme des algorithmes, ne plus effleurer cette terre, perdre le contact avec le sol de ma mémoire, oublier d’où je venais et vers quoi je tendais. Mais si l’on y regardait de plus près, n’avions-nous pas, tous, un albédo nul pareil à ces planètes mortes ? Vivions-nous autre chose que le destin aléatoire d’une abstraction désarticulée ? Whitman et ses cow-boys, Waldo-Finch et son film en gésine, mon père et ses Caterpillar, ma femme et sa Moclamine, la Sainte et ses rosaires, et ce nouveau président ray-banisé comme un Benjamin Ruggiero astiquant son ego dans le sillage de Donnie Brasco ?
Depuis quelques jours, je travaillais matin et soir. À bonne cadence et sur deux scénarios à la fois. Avec des airs de conspirateur, Whitman m’avait demandé d’annoter un script – Cuppertino – qui était sur le point d’être tourné mais qu’il trouvait encore infiniment faible. Plus étrange, il m’avait aussi mandaté pour juger les premiers synopsis proposés par le gang Balshaw. Si bien que j’étais dans la curieuse position de biffer les trouvailles de mes voisins de bureau, tout en les voyant de l’autre coté de la vitre s’échiner à les développer. J’avais une conscience parfaite de la duplicité de mon rôle et en éprouvais une certaine honte, un vague remords. J’étais un travailleur de l’ombre, un saboteur de propositions, corrigeant en douce des versions pour le compte d’un patron qui, par tactique, avait décidé de ne plus s’opposer frontalement à ses scénaristes.
Whitman savait mieux que quiconque renifler l’air de cette ville. Et cela faisait un moment qu’il sentait monter la tension entre la WGA, la Guilde, le syndicat des auteurs, et l’AMPTP, l’organisme des producteurs de studios et de télévision. Depuis longtemps, les premiers réclamaient aux seconds une revalorisation de leurs droits que bien sûr Whitman et ses amis refusaient au nom des règles louches et absconses de l’arithmétique des profits. Ces derniers temps, le conflit s’était envenimé. La Guilde avait durci le ton, brandi des menaces. Dans cette ambiance tendue, Walter avait choisi de m’utiliser comme une sorte d’infiltré industriel, de social-traître. En réalité je ne faisais qu’un peu d’exercice illégal de la médecine de script. J’ouvrais, examinais, enlevais ici, greffais là, et recousais le tout en vitesse. Pendant quelques jours je me livrai ainsi à une véritable blitz-chirurgie. Bien sûr, Whitman prit toutes les modifications à son compte, et sortit grandi de l’aventure aux yeux de ses scénaristes. Il avait profité de la situation pour recadrer habilement le rapport de force.
En remerciement, Walter m’emmena une journée aux courses. Cette équipée interminable se solda, me concernant, par une déroute financière. Pas un seul cheval gagnant, ni placé, même pas un podium. Rien. Si, le comble du ridicule atteint lorsque, dans un sursaut de colère et d’orgueil, je décidai, dans l’avant-dernière épreuve, de miser sur le 17, l’outsider de tous les outsiders, un cheval avantageusement nommé Winterbottom, une énigme, une inconnue, coté à 84 contre 1. Sans doute un record au Hollywood Park Racetrack. Avant cette course d’obstacle, je n’étais pas allé voir les pur-sang tourner sur le rond de présentation. Je défiais la malchance de m’inspirer bien au-delà des apparences trompeuses des coursiers et j’attendais en tribune avec, autour du cou, nouée comme une punition, la lourde paire de jumelles que m’avait prêtée Whitman.
Tous les concurrents piaffaient déjà dans les box mais Winterbottom n’était toujours pas là. Et puis, tiré par un lad, poussé par un autre, arriva mon champion, mon 17, mon 84 contre 1, ma ruine, ma défaite. Lorsque le starter lâcha la cavalerie, et qu’à la suite des immenses foulées des favoris l’on vit Winterbottom trotter ou plutôt trottiner dans une allure désordonnée, la foule éclata d’un rire communicatif. Au saut de la première haie, l’on vit le malheureux 17 coincé au milieu de l’obstacle, les sabots dans le vide, perché sur la broussaille qu’il avait courageusement tenté de franchir, mais qui s’était révélée trop large et trop haute pour ses minuscules jambes. Il fallut le concours de cinq employés de piste pour descendre Winterbottom et le décrocher de son perchoir.
J’étais le seul à ne pas rire. Sans doute aussi le seul à avoir parié sur ce baudet et à me demander si, à l’égal de certains hommes, les chevaux connaissent la honte, ressentent l’humiliation et l’envie de fuir qui l’accompagne.
Au fil de nos conversations, désormais plus régulières, Anna me semblait récupérer lentement la force et l’énergie qui, jusque-là, lui faisaient défaut. Nous nous en tenions à des observations métaboliques, des bulletins de santé courants, nous gardant bien d’aborder la cause de ces désordres, et de nous lancer dans le déchiffrage hasardeux du baromètre de l’âme. Signe supplémentaire de son renouveau moral, je devinais qu’Anna envisageait de quitter son exil hospitalier pour retrouver, tout aussi volontairement qu’elle l’avait quittée, sa maison. Elle évoquait la mi-septembre comme date possible, le temps de réveiller sa musculature anémiée par la cure.
Mon père, lui, m’avait laissé deux messages dont on comprenait tout de suite qu’ils émanaient d’un homme heureux. Le premier avait été envoyé de Sant Feliú de Guíxols, le second d’un autre port catalan dont je n’avais pu saisir le nom. Il faisait un temps magnifique. La mer était d’huile. Johnny était un amour de femme. Et le bateau, un « casino flottant ». Décidément Charles était mort au bon moment, et à la bonne saison.
Walter Whitman avait insisté pour que je l’accompagne dans une soirée mondaine. Avant d’entrer dans son parc insolent éclairé comme une piste d’aéroport, je n’avais jamais entendu parler d’Oswald Ames, fondateur de Seed Flow, la plus grosse compagnie américaine de semences, mais également propriétaire de vignobles réputés dans la Napa Valley et la Sonoma Valley. Faire quelques pas dans les jardins d’Ames suffisait pour mesurer la fortune du maître des lieux. De vastes zones végétales reconstituaient la flore des continents exotiques. Les espèces les plus rares, les plus exubérantes se côtoyaient en une accumulation vertigineuse. Toute cette verdure, ces arbres gigantesques qu’on eût dits enracinés là depuis des siècles, étaient éclaboussés d’une lumière qui jaillissait de coupoles cristallines enterrées tout au long de chemins pavés d’onyx. Des milliers de mètres cubes d’eau, des citernes de dollars étaient nécessaires pour irriguer quotidiennement ce buvard végétal, considérations factuelles qui faisaient sourire Walter.
– Ames est ce qui se fait de plus dur en termes de conservatisme républicain. À toutes les élections, il soutient les candidats les plus radicaux du parti. Plus ils se foutent de l’environnement, plus il met de l’argent dans leur campagne. Oswald est un vrai milliardaire timbré. Par exemple, il a fait enterrer tous ses chiens au Hollywood Forever Cemetery, l’ancien Memorial Park, avec obsèques en grande pompe, corbillards, orchestres classiques et cercueils luxueux. Puis, le jour où il a fait construire ce palais, il a demandé que l’on exhume tous ses animaux et qu’on les coule dans les fondations. Et sa femme, vous savez ce qu’il en a fait quand elle est morte ? Il a contacté une de ces sociétés cryogéniques qui promettent l’éternité au Glycol et a fait congeler Beatrice. Cela fait une dizaine d’années qu’elle attend par moins quarante qu’on guérisse le cancer qui l’a tuée ou qu’on lui clone les organes endommagés. De temps en temps, Oswald fait un saut à Santa Barbara, là où est l’usine, et il se fait ouvrir le caisson de Beatrice. Juste pour vérifier que tout est en ordre.
À ce moment-là, je pensai à Alexandre. J’imaginai mon père plus fringant que jamais, navigateur impétueux, veuf mirobolant, penché sur le corps tant aimé de Johnny, embaumée dans la glace, raide, dure et droite.
– Il faut que je vous prévienne, dit Walter, que vous risquez d’être surpris par certaines choses.
– Du genre ?
– De tous les genres. Oswald Ames aime s’entourer d’excentriques. Dans ses soirées gravite toujours une cour d’hurluberlus auxquels on autorise tout pourvu qu’ils ne soient ni démocrates ni proches de Ralph Nader. Bon, enfin, vous verrez. Ce n’est pas non plus Eyes Wide Shut.
Au rez-de-chaussée du petit palais, il n’y avait pas grand-chose à voir sinon la mise en scène spectaculaire de quelques fantaisies de grossium et des gens qui se tournaient autour dans l’espoir inconscient et maladroit d’assurer leur perpétuation.
À l’étage, regroupée sur des terrasses couvertes ou disséminée dans les salons, s’entassait une population dont on comprenait vite qu’elle ne vivait pas dans le désir de se reproduire. À disposition sur des tables en verre, agencées en petites pyramides étiquetées, il y avait toutes les poudres de la terre et du ciel, des bongs à profusion, et des sachets d’une herbe qu’Ames ne proposait certainement pas dans le catalogue de ses semences. Chacun piochait dedans. Il régnait ici une atmosphère de paix, de libéralité et d’indifférence. Nul n’était venu pour partager autre chose que de l’ecstasy, du poppers, du speed, du gamma-OH ou du Spécial K. Cette partie du palais avait un surnom : le drugstore. Et il n’était pas usurpé.
J’avançai dans ces salons comme on flâne dans un jardin, humant l’air chargé de substances dont les molécules s’entrechoquaient en une étonnante cacophonie olfactive. Sur un canapé, Whitman conversait avec un homme rondouillard, en perpétuelle agitation, qui ponctuait ses phrases de vifs mouvements des avant-bras, un peu comme s’il dirigeait un orchestre invisible. C’était le maître des lieux, l’empereur des semences, Oswald Archibald Ames. Il semblait ne prêter aucune attention à ses invités, trop absorbé par sa conversation avec Walter Whitman. De temps à autre, il tirait sur un bong dont il inhalait la fumée refroidie par l’eau, et, au bout d’une interminable apnée, il recrachait un nuage pâle qui formait, à mi-hauteur, une nappe de brume flottante comme on en rencontre parfois à la fin de l’automne.
Ici, les gens ne se présentaient pas, chacun pouvait s’agréger à un groupe et en sortir quand bon lui semblait. Je m’étais assis près d’un couple qui expliquait avoir vu, dans le Nevada, Michael Moore au volant d’un énorme 4X4 écraser deux enfants mexicains et s’enfuir sans leur porter secours. Ils étaient certains que c’était lui, ils l’avaient reconnu. D’autres récits, tout aussi meurtriers, s’ensuivaient.
À mesure que la soirée avançait, les effets cumulatifs de cette abracadabrante confiserie se faisaient sentir. Deux individus vinrent se plaindre à moi de « l’extrême dureté de cœur de ces sales petits cons de critiques » – sans que j’aie jamais su de quoi il s’agissait, ni de qui ils parlaient – avant de s’en prendre plus généralement à la presse : « Ils ont tué Anna Nicole Smith, ces salauds l’ont tuée. » L’un des deux avait les larmes aux yeux, il semblait dévasté par le chagrin. Après avoir fait un pas en arrière, il leva son verre et me regarda fixement. Une auréole sombre se forma sur son pantalon : il se pissait dessus. Son ami le prit par le bras et ils s’éloignèrent aussi dignement que possible, laissant derrière eux un mince filet d’urine qui miroita un instant à la surface du monde avant d’être absorbé par les fibres laineuses d’un immense tapis persan.
J’avançais dans cet étrange marché, où tout était à prendre, où l’on ne vendait rien, où les acteurs fragiles, fugaces silhouettes, donnaient l’illusion de se déplacer dans un rêve. Et tout cela dans l’intimité et sous l’aile protectrice d’Oswald Ames, semencier vorace, jardinier détraqué, veuf réfrigérant.
Pourquoi les milliardaires adoptaient-ils toujours le mauvais goût des empereurs et éprouvaient-ils le besoin irrépressible, d’enluminer, de dorer ce qui déjà suintait l’argent ? J’ignorais à partir de quelle quantité de diéthylamide d’acide lysergique ce décor de péplum devenait acceptable, mais pour un promeneur néophyte il était une constante irritation oculaire. Même si, dans son genre, Ames n’était sans doute pas le pire. Pour un homme réputé compliqué, il aimait plutôt les choses simples : les colonnes hellènes, un horizon de marbre, des moulures à palmettes, les plafonds sixtiniens, un mobilier emperlouzé, des portes sculptées aux poignées poinçonnées.
Au bout du long corridor, un salon moins fréquenté semblait dévolu à un usage unique. Ici, pas de poudre apparente, ni de pilules pilées. Ici, l’on s’enfilait. Dans le désordre des sexes et le mélange des âges. Sans retenue, ni ostentation. Avec le désir commun de parvenir à quelque chose qui ne se réduisait peut-être pas à l’éclat de la chair.
Je restai en bordure de ce que j’imaginais être un tableau dépeignant les premières lueurs du monde. Je me demandais si tous ces gens se connaissaient, ce qu’ils faisaient dans la vie, s’ils votaient pour les républicains, engueulaient leurs enfants, envisageaient d’acheter une Prius et essuyaient, avant de partir, les taches sur les canapés. Tous ces rapports sexuels n’étaient pas égaux. Certains me semblaient plus aboutis ou accomplis que d’autres. Il suffisait d’être un peu attentif pour lire l’ombre de la frustration sur le bas d’un visage. Ou remarquer que certaines fellations s’épuisaient dans le doute. Et que celui-là n’irait jamais à terme, même si celle-ci simulait de son mieux. Tout cela, en définitive, ressemblait à l’ordinaire des chambres à coucher. Avec des maîtres de ballet, des reines, des princesses, mais aussi des Winterbottom, des partants qui s’élançaient à 84 contre 1 et, malgré leur courage, restaient en suspens, agitant dans le vide leurs jambes décidément trop courtes.
Je me demandai si le milliardaire venait ici en fin de nuit, faire valoir ses droits ou simplement regarder ce qui bougeait encore. Je me demandai s’il organisait de telles soirées du vivant de Beatrice, s’il la baisait à la verticale ou sur la tombe des chiens. Je me demandai si l’on pouvait vivre normalement quand on se savait attendu par sa femme dans un congélateur. Je me demandai ce que mon père, le nouveau, celui qui ressemblait à Charles, aurait fait à ma place. Je me demandai s’il serait allé rejoindre les autres avec Johnny parce que c’était son droit, que le temps pressait et qu’il y avait pensé toute sa vie. Je me demandai pourquoi nous ne faisions jamais ce à quoi nous pensions toute notre vie. Je me demandai pourquoi j’étais debout, à l’écart, dans l’angle de ce couloir. Pourquoi je n’étais pas parmi les autres. Au fond d’une femme. Le nez dans les nitrites de butyle. À prendre ma part de kétamine et de sulfentanyl. Comme tout le monde.
Fatigué de moi-même, fourbu de tout ce que je n’avais pas fait, je retournais vers les terrasses quand, sur ma droite, déposée sur un canapé, près du champ des blanches pyramides désormais dévastées, je la vis. Anna Roca del Rey. Somnolente, mains molles, yeux mi-clos. Anna Roca del Rey, fille de Telesforo, et mère de Jean, Jules et Marie. Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait dans le palais d’Oswald Archibald Ames, ni comment elle pouvait fréquenter ce monde basculé. Je m’approchai de Selma et prononçai son nom. Elle entrouvrit les yeux, fronça les sourcils comme si elle essayait de se rappeler quelque chose, puis retomba dans sa rêverie. Je pris sa main dans la mienne. Ses doigts étaient glacés, et je voyais frémir ses paupières sous lesquelles on devinait qu’il se livrait d’étranges batailles. Émergeant un instant de sa léthargie, elle regarda dans ma direction, ses doigts pressèrent faiblement les miens, puis elle sombra sous la coupe de l’anesthésique qui l’envahissait.
– Ce n’est pas la première fois. Ne vous inquiétez pas.
Walter s’assit à coté de sa collaboratrice. Le semencier, lui, regardait autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un, en faisant rouler sa lèvre inférieure entre ses dents.
– Qu’est-ce qu’elle a pris ?
– Comme d’habitude, j’imagine. De la kétamine, du sulfentanyl. Ça ira mieux dans quelques heures.
Ames semblait agacé, nerveux. Quand il aperçut l’un de ses employés, il fit un signe de tête et, immédiatement, l’homme vint jusqu’à nous. D’une voix de créancier, sans un regard pour Selma, le milliardaire dit :
– Montez-la dans une chambre, couchez-la sur le côté et faites-la surveiller.
L’employé s’y reprit à deux fois pour soulever Selma. Je ne pouvais rien faire sinon regarder s’éloigner cette femme qui avait été mienne, inconsciente, la tête ballante entre les bras d’un inconnu.
Je commençai à prendre la mesure de l’irresponsabilité du semencier, de sa folle prodigalité, du danger qu’il pouvait y avoir à jouer ainsi au pharaon. Ce spectacle, qui jusque-là m’avait diverti, me sembla soudain dégénéré, à la fois terriblement violent et humiliant. Je devinais le plaisir que devait éprouver le républicain à s’amuser avec sa cour, ces hommes et ces femmes qu’il ne connaissait pas pour la plupart. Il glissait parmi eux, discret, gourmand, attentif, prédateur, prêt à jouer de sa force, à jouir de leurs faiblesses, à les soumettre à la tentation, à les voir renifler, bander, pisser sur des carpettes. Et finir dans des chambres, couchés sur le côté pour ne pas mourir étouffés.
Oswald Archibald Ames, patron de Seed Flow et fossoyeur de chiens, était sans doute un être plus froid que ne le serait jamais sa femme Beatrice.
On sentait maintenant que le milliardaire en avait assez de tous ces gens autour de lui, de supporter la présence de ces parasites bruyants et inutiles. Il voulait récupérer son bien, son territoire, ce pourquoi il avait dépensé une fortune. « Ils me fatiguent. Je vais me coucher », dit-il à son ami Whitman. Puis il quitta la pièce en direction de ses appartements. Il marchait à petits pas en tripotant son chien. À le voir ainsi caresser cet animal, on mesurait à quel point il détestait les hommes.
– Qu’est-ce qui a bien pu vous attirer chez Ames ?
– Autrefois c’était sa femme, Beatrice. Maintenant, je m’intéresse surtout à sa fortune. J’associe régulièrement Oswald à de gros projets du studio. Le reste du temps, j’aime l’écouter me raconter ses sornettes et ses marottes. Ce soir, par exemple, il m’a expliqué qu’il était indispensable d’avoir deux dentistes. L’un pour la mâchoire supérieure, l’autre pour l’inférieure. Il soutient qu’il y a des stomatologues nés pour traiter les dents du haut et d’autres pour soigner celles du bas. Ensuite, comme à chacune de nos rencontres, il m’a rappelé qu’il fallait branler ses chiens régulièrement. Négliger ce geste, c’est selon lui s’exposer à une détérioration du caractère de la bête et même à des morsures. Et c’est au maître, bien sûr, de se charger de la besogne. « La main du maître, essentielle !».
– Comment pouvez-vous entendre des conneries pareilles ?
– Cela fait partie de mon métier. Je vous raccompagne ?
Toute la nuit je regrettai de n’être pas resté là-bas, auprès de Selma, pour veiller sur elle jusqu’à son réveil même si rien ne me donnait officiellement ce droit, même si je n’avais aucune raison de me mêler de sa vie, qui, sans qu’elle le soupçonnât, était un peu devenue la mienne. Chaque jour, je prenais davantage conscience du cadeau qu’était en train de me faire le destin. Retrouver sa femme des origines. Identique. Préservée. Comme si toutes les années n’avaient pas existé. La retrouver trente ans plus tard, à des milliers de kilomètres de chez moi. Dans un bureau ridicule. À l’instant d’entamer une tâche insignifiante. Dès la première seconde j’avais su que cette femme était la mienne, qu’elle l’avait été autrefois, qu’elle le serait à nouveau.
Le téléphone sonna vers sept heures du matin. Nous étions le 25 août 2007 et Alexandre était de retour de ses campagnes maritimes. Alléluia. Et son fils devait absolument le savoir. Séance tenante. Au moment précis où l’autre mettait pied à terre, Alexandre, le matamore du cabotage, reprenait les choses en main.
– Je ne te réveille pas, j’espère ? On rentre tout juste, avec Johnny. Tu m’entends ?
– Oui.
– Je t’appelle pour t’annoncer une nouvelle que je viens d’entendre à la radio : Raymond Barre est mort.
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