M IEUX COMPRENDRE POUR
MIEUX AGIR

Le contact : surtout ne jamais le perdre – J’apprécie profondément l’idée, la démarche généreuse et l’originalité de votre proposition, Alain Touraine. Vraiment, je suis touchée par la façon dont vous me décrivez en disant : « elle est apparue à des millions d’électeurs comme la figure de l’innovation, de l’ouverture et de la volonté d’agir ». Je voudrais vous dire avec quelle énergie j’ai voulu, en effet, faire bouger les lignes pendant cette période politique très intense. Ces réflexions croisées sur les mêmes sujets sont précieuses car elles interviennent à un moment où les Français se demandent, parfois désespérément, si la politique sert encore à quelque chose.

C’est pourquoi, comme vous le dites, Alain Touraine, la connaissance renouvelée du monde est si cruciale, ainsi que l’expérience personnelle, pour appuyer l’action. J’y ajouterai, si vous le permettez, les Français. Ces milliers et ces milliers de regards, de pensées, de corps, de mouvements, de paroles mais aussi ces contacts plus discrets, ces plaintes presque murmurées, les remerciements timides, qui font que j’aime tant la politique. Je sillonne la France depuis vingt-cinq ans de vie politique – conseillère auprès de François Mitterrand, parlementaire pendant vingt ans, ministre pendant six ans, présidente de Région, et bien sûr faisant campagne pour la présidentielle, mais aussi, pendant ces années les campagnes pour les autres. Avec toujours mon fil à plomb : la morale de l’action et le plaisir du contact populaire. Mieux comprendre pour mieux décider.

Tout cela pour dire que pour la première fois, en vingt-cinq années de vie politique, j’ai rencontré, là, en 2008, lors de la campagne des municipales où j’ai soutenu de nombreux candidats, quelque chose d’inquiétant et de différent : partout cette impression que l’avenir nous file entre les doigts, partout la blessure de sentir que nous ne sommes plus maîtres de notre destinée.

« M’dame, je n’ai pas peur de l’avenir, j’ai peur de ne plus en avoir. » La phrase claque et laisse ceux qui l’entendent comme en suspens. Car tout est dit dans cet appel que m’a lancé un jeune d’une vingtaine d’années. Je crois aujourd’hui la crise bien plus profonde qu’on ne veut bien le dire. Les gens le sentent. Et la politique reste terriblement conformiste. Alors que

le monde qui vient devrait être empoigné et modelé de toutes nos forces en un monde vraiment meilleur.

Souvenons-nous du « monde d’hier » de Stefan Zweig où l’auteur décrit l’incroyable confort matériel, moral et intellectuel des milieux littéraires, politiques et artistiques européens à la veille de la seconde Guerre mondiale qui allait déchirer l’Europe. La raison de mon engagement politique est là : est-il possible que nous soyons aussi aveugles que nos aînés face aux signaux que l’on reçoit du monde ? Crise alimentaire, pandémies, choc climatique, OGM, pollutions marine ou terrestre, déplacements de populations...

Et pourtant nos comportements prédateurs changent si peu, notre indifférence au gouffre entre quelques pays riches et le reste du monde nous reviendra en boomerang, nos certitudes d’Occidentaux alors que le monde devient multipolaire nous aveuglent.

Faire avec vous, Alain Touraine, un bout de chemin de la connaissance est à la fois passionnant et rigoureux parce que vous portez cette exigence qui empêche les facilités du commentaire politique habituel. Mais à quoi bon réfléchir, si c’est pour ne prendre aucun risque ! C’est pour avoir manqué d’attention sur l’évolution de la société que la gauche n’a pas su remettre en cause certains de ses dogmes.

Ce livre n’est pas polémique et, vous le dites, c’est un livre ouvert, ouvert à toutes les réflexions, ouverts à tous les prolongements.

Vous êtes le sociologue qui a inspiré à toute une génération une vision plus dynamique du rôle des acteurs sociaux et individuels. Une génération de chercheurs, mais aussi une génération de militants. Vous avez conçu un lien entre votre travail de sociologue et votre participation au débat public, entre vos enquêtes de terrain et votre engagement citoyen. Vous avez été au cœur des débats entre la première et la deuxième gauche. Je ressens aujourd’hui la nécessité de dépasser ces clivages. Mais, au-delà de tout, vous êtes pour moi le sociologue de la société perçue comme sujet vivant.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai répondu à votre amicale sollicitation.

Mais commençons par l’individu puisque vous choisissez dès l’ouverture de poser la question de la place de l’individu, cette donnée fondamentale et ambivalente d’aujourd’hui. L’émergence de l’individu, le recul des communautés pour permettre l’autonomie des personnes, c’est toute l’histoire de nos sociétés modernes.

J’aime bien d’ailleurs la façon dont vous décrivez parfois avec des mots simples le nouvel individualisme : « de vivre, de protester, et de défendre la liberté pour soi et les autres ». Les sociétés traditionnelles soumettaient les individus à la communauté, à Dieu, au monarque, au chef de famille. La société industrielle intégrait l’individu à la classe sociale ou à la nation ? La révolution des années 60 et 70, que les sociologues appellent la « deuxième modernité », a rompu avec la logique de la société traditionnelle comme avec celle de la révolution industrielle. Les Lumières et le droit contemporain avaient préparé le terrain. C’est une longue histoire qui poursuit son chemin. Nous avons gagné le droit à l’épanouissement individuel – c’est heureux, mais nous avons aussi désormais le devoir de nous inventer chaque jour – c’est difficile. Dans ce mouvement qui a porté la victoire de l’idée individuelle et démocratique s’est aussi développé ce que Marcel Gauchet appelle « la démocratie contre elle-même», c’est-à-dire la difficulté à se gouverner collectivement, à avoir prise sur le destin collectif.

Le nouvel individualisme doit aider à l’invention de soi contre le repli sur soi – Ce sont les personnes elles-mêmes qui doivent maintenant donner sens à la leur propre vie. Ce n’est plus seulement la société, la classe sociale, la religion, les institutions ou la nation qui structurent la vie d’un individu. Celui-ci n’a plus un rôle social unique, défini par une entreprise ou une institution tout au long de sa vie ; il doit, de façon de plus en plus fréquente, changer de rôle. Dans sa vie professionnelle et dans sa vie personnelle. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk évoque ainsi le passage d’une société des appartenances à une société des options. Cette « invention de soi »   est certes une liberté, mais une liberté lourde à porter qui peut conduire à une certaine fatigue, à un repli sur soi et au chacun pour soi. Enfin cette liberté de s’inventer, de se construire, n’est absolument pas la même pour tous dans la société : elle est distribuée de façon profondément inégale, selon le milieu social d’origine, le niveau d’éducation, la nature et le nombre des relations sociales, le handicap, le genre ou la couleur de peau.

La fatigue d’être soi peut aboutir à la nostalgie d’un ordre social traditionnel et génère ainsi une nouvelle demande de normes sociales, que l’on ne peut ni ignorer, ni mépriser. Plus on est libre de faire ce que l’on veut, plus les repères sont indispensables. C’est pourquoi je tiens l’ordre juste qui se conjugue avec le désir d’avenir de chacun et avec le progrès pour tous, comme les trois piliers d’un projet cohérent. C’est le désordre social, économique et écologique qui est aujourd’hui oppressif ; les règles concernant les droits et les devoirs de chacun doivent être reposées.

La plus dure des inégalités dans notre société réside entre celles et ceux qui ont la possibilité de construire leur vie ou qui même malgré les difficultés ont encore la main sur leur destin et une certaine maîtrise de leur devenir, et ceux qui ont perdu la main – qui ne se sentent plus sujets de leur existence. Cela ne concerne pas que les « exclus », mais des pans entiers et grandissants des milieux populaires et des classes moyennes qui se croyaient à l’abri et qui maintenant se demandent quel sort on réserve à leurs enfants.

Le socialisme écrase-t-il l’individu ? Le mot est-il trop marqué par la confusion avec les régimes communistes de l’ancienne Europe de l’Est ? A nous de lui donner sa vraie valeur.

L’épanouissement de l’individu est au cœur et à l’origine de la pensée socialiste. Jean Jaurès l’affirmait avec force : « Pour les socialistes, la valeur de toute institution est relative à l’individu humain. C’est l’individu humain, affirmant sa volonté de se libérer, de vivre, de grandir, qui donne désormais vertu et vie aux institutions et aux idées. C’est l’individu humain qui est la mesure de toute chose, de la patrie, de la famille, de la propriété, de l’humanité, de Dieu. Voilà la logique de l’idée révolutionnaire. Voilà le socialisme. » Le projet que Jean Jaurès assigne au socialisme est donc d’œuvrer à la création de garanties collectives en faveur de la réussite et de l’épanouissement individuel de chacun. Le socialisme n’a jamais eu d’autre projet que de rendre autonomes les individus, de leur offrir à tous des chances égales de réaliser leurs aspirations. C’est son dévoiement qui a eu d’autres effets.

On est surpris en relisant ce texte de Jean Jaurès et on aurait le même étonnement en relisant le discours de Léon Blum en 1946, qui va très exactement dans le même sens. On est surpris parce que l’idée est tellement ancrée que la gauche, c’est le primat du collectif sur l’individuel, de l’égalitarisme sur la liberté que l’on en vient à oublier qu’il faut aussi savoir être ensemble pour que chacun puisse devenir unique.

A cela, il y a plusieurs raisons. Le dévoiement du socialisme qui promettait un « homme nouveau » a conduit au Goulag et à la pauvreté dans les pays du « communisme réel » ; cette tragédie pèse dans les esprits et la droite a longtemps exploité cet amalgame (les « socialo-communistes »). Mais il y a une autre raison à cette distance entre la gauche et l’individu, qui intéresse directement le socialisme démocratique dont nous sommes les continuateurs.

La pensée libérale porte en effet de longue date une conception d’un « individu autonome » dans laquelle la gauche ne se reconnaît pas. Le grand mythe de la droite libérale sur l’individu, c’est de penser qu’il se construit seul, qu’il peut réussir tout seul. Au bout de cette logique, il y a l’idée qu’il y a des gagnants et des perdants qui sont responsables de leur réussite et de leur échec. Cette conception de la réussite sociale conduit à les expliquer par « le mérite » et « l’effort » en oubliant ce que toute réussite personnelle doit aussi à l’environnement social et familial. D’où une politique conçue d’abord pour récompenser les gagnants – les chanceux et les bien nés. L’objectif est de justifier les inégalités. On en arrive ainsi à une société du mépris, de l’égoïsme et de la reproduction sociale, et qui sait, à une sorte d’eugénisme social. Car il s’agit aussi de protéger les castes de la promotion sociale de «ceux d’en bas ».

La conception libérale traditionnelle est une fiction : un individu, en effet, n’existe et ne se construit jamais seul. Un individu est d’abord un être social, il subit ou bénéficie des pesanteurs sociales et familiales. Chacun le sait : le capital culturel, le niveau de formation, et son capital social– ses relations, jouent un rôle central dans son destin.

L’individualisme de droite est donc fondé sur une erreur de perspective. De ce fait, il est aussi restrictif : l’épanouissement de l’individu est réduit à la poursuite de son intérêt personnel, dont la traduction ultime sera sa réussite matérielle et financière. La gauche n’est pas égalitariste, mais elle ne peut se satisfaire d’une telle définition de la finalité de l’homme et de la société. Une société qui érige le matérialisme en critère principal, voire unique, de la réussite et de l’épanouissement court à sa perte. C’est une machine à frustrations, source d’un malaise individuel et social grave.

La méfiance et l’hostilité de la gauche à l’égard de la notion d’individu viennent de là, d’où une confusion entre individualisme et égoïsme. Dans une économie de marché et une société d’hyperconsommation qui encouragent et entretiennent la compétition et le besoin d’argent, cette fiction est malheureusement parfois efficace : elle trouve des points d’appui dans les aspirations de chacun. La gauche ne doit surtout pas nier le mérite et l’effort, elle doit même les soutenir et les reconnaître, mais elle se bat pour rappeler que les garanties collectives, la sécurité sociale et personnelle, conditionnent pour certains l’initiative individuelle. Bâtissons toutes les fondations de la réussite de chacun. Les analyses de l’élection présidentielle ont souligné que, lors de la campagne, la droite avait fait écho aux aspirations individuelles des Français, dans une partie des classes moyennes ou des milieux populaires : gagner plus et devenir propriétaire. « Gagner plus, devenir propriétaire » sont des aspirations légitimes. Aujourd’hui, ceux qui ont cru à ces promesses déchantent cruellement car aucun de ces deux objectifs n’a reçu le commencement d’une réalisation.

Cet échec de la droite ne nous dispense pas d’une réflexion approfondie sur la façon dont la gauche peut et doit répondre aux aspirations individuelles qui caractérisent aujourd’hui notre société. En reconnaissant et en valorisant les formes les plus variées des compétences, en permettant ainsi une plus juste reconnaissance des talents et une mobilité sociale plus forte.

"Si la gauche veut des idées", Ségolène Royal, Alain Touraine. Ed. Grasset, 320p, 20€