Merci de cette invitation. Je suis ravie de discuter avec vous.


Lilou : Bonjour. Dans plusieurs interviews vous dites que l'état ne cesse de s'inviter dans notre chambre à coucher. Quels sont vos arguments? De quelle façon s'y invite-t-il?

Parce qu'il ne cesse pas de faire des lois, de prendre des décisions de justice qui ont de plus en plus pour cible la vie privée et sexuelle.

Anne : Comment passe t'on de la pudeur au sexe?

On passe de la pudeur au sexe lorsque l'érotisme n'est plus conçu comme quelque chose qu'il faut distribuer dans l'espace mais qu'il faut contrôler dans les esprits.

Sophia : Les réformes telles que le divorce par consentement mutuel ou l'avortement ne prouvent-elles pas la libéralisation des mœurs par l'état?

Ce qu'elles prouvent fondamentalement, c'est que la vie privée, familiale et sexuelle ne s'organise plus autour du mariage.

Notre société pense que le sexe est la clef de notre bonheur et de notre salut.

Sabine : Quelles lois vous semblent-elles liberticides?

En matière sexuelle, on peut tenir pour liberticide par exemple les lois qui interdisent directement ou indirectement la prostitution volontaire.

Sabine : Autour de quel principe la vie s’organise-t-elle désormais?

Autour du sexe, qui n'est pas conçu comme une liberté, mais comme une qualité ou un état psychique.

Bastien : Soutenez vous l'idée selon laquelle Mai 68 est une révolution sur le plan des mœurs - libération sexuelle notamment ?

Oui, mais les réformes concrètes dans ce domaine se sont opérées quelques années plus tard.

Murielle : Comment expliquez-vous au niveau du droit et au niveau de l'histoire des mœurs le cas du mariage annulé?

Je crois que cette histoire a été l'objet d'un traitement médiatique ridicule.

Jo : Comment expliquer la prégnance du sexe dans les medias et encore plus aujourd'hui dans les magazines féminins?

Parce que le sexe est de plus en plus visible même si les nouveaux interdits sont aussi forts, voire plus, que par le passé. D'autre part, notre société pense que le sexe est la clef de notre bonheur et de notre salut.

Quentin : Vous dites que le sexe est conçu comme « qualité », qu’entendez-vous par là?

Je veux dire que le sexe est conçu comme une qualité psychique. L'Etat a une théorie psychologique de la sexualité dont il se porte garant.

Grindge : Quel Etats dans l'histoire a été le plus libertaire en matière de sexe ? Athènes?

La France de la première moitié du 19e siècle. Dans mon livre, j'explique cette France "libertaire" et inconnue.

Quentin : Comment sommes-nous arrivés à cet état de fait: le sexe comme finalité?

A cause du déclin du mariage comme centre de la vie familiale et sexuelle.

Alfred : Existent- ils des critères, historiques ou juridiques, permettant d'expliquer pourquoi la France détient le record du nombre de détenus pour crime sexuel?

Je crois que la raison principale tient en l'absence de garanties procédurales en matière de preuve. Ceci veut dire que les juges français condamnent des gens sans preuves suffisantes et rationnelles, ce que l'affaire Outreau a bien montré.

André : « Une théorie psychologique de la sexualité »... quelle forme cela prend il concretement. Pouvez-vous illustrer?

Par exemple dans l'usage un peu barbare de la théorie du traumatisme psychologique et dans la fonction du procès comme dispositif de guérison.

Léonie : Qu'est ce qui dans votre parcours de juriste vous a mené à vous intéresser à ces questions de mœurs?

Je m'intéresse aux préjugés, aux idées reçues, aux automatismes de pensée. En matière de mœurs, les gens n'aiment pas trop raisonner, ils trouvent cette activité presque obscène.

André : Je ne vois pas le lien entre sexe et procès comme dispositif de guérison...

Je crois que l'idée selon laquelle l'Etat a à sa charge le bien être psychologique de la population, que les procès servent à faire des deuils ou à guérir, a comme origine la construction du crime sexuel des années 70-80.

Grindge : Les Français ont-ils un rapport au sexe bien particulier à d'autres pays ?

Je n'ai pas étudié de façon si approfondie d'autres pays pour être en mesure de vous répondre.

Paule : De quand date la prise en charge du bien être par l'état? De quoi cela découle t'il?

Je parle du bien être psychologique et non pas du bien être en général.

Hugo : Pensez-vous franchement qu'on soit dans une civilisation de la pudeur? La pornographie nous envahit pourtant non?

Je ne crois pas du tout que l'on soit dans une civilisation de la pudeur, bien au contraire. Nous sommes dans l'ère du sexe. Cette époque a comme particularité que jamais le sexe n'a été aussi visible dans l'espace public, et que, en même temps, on a jamais autant condamné de personnes pour infractions sexuelles.

Candy : Par le trou de la serrure... votre titre fait penser à du voyeurisme. C'est volontaire ? Si oui pourquoi ?

Ce titre, « Par le trou de la serrure », m'est venu d'un vieil arrêt de la cour de cassation, du 19e siècle. Dans cette affaire, quelques jeunes gens s'étaient cachés dans un hôtel particulier afin de faire une sorte de partouze, ils avaient fermé la porte à clef ainsi que les fenêtres. Néanmoins, quelques curieux qui passaient par la rue, et qui savaient que ces jeunes gens étaient là, les ont épié par le trou de la serrure et ont porté plainte pour outrage public à la pudeur: les jeunes gens furent condamnés. Par ceci, j'ai voulu montrer que les actes de regarder et de se montrer ne sont pas si simple que cela dans notre société.

Campeones : Vous semblez dire que trop montrer le sexe amène à plus d'infractions sexuelles. Est-ce vrai ? Ou est-ce juste parce que la police chasse plus ce type de délinquants ?

Non, je ne veux pas dire ça. Je veux signaler simplement que jadis, on pensait qu'on allait surveiller la sexualité en évitant de la montrer en public. Comme si on cherchait à contrôler les gens, les empêchant de voir. Dorénavant, on ne construit plus des digues externes mais internes. On pense que la bonne ou la mauvaise sexualité, tout au moins pour les adultes, n'est pas redevable du fait que l'on voit l'érotisme d'une façon publique. On pense que le danger vient de la constitution psychique des individus, celle qui s'élabore dans l'enfance.

Alain : Quelle est votre position sur les mères porteuses? Est-ce une évolution logique du droit?

Je suis très favorable. J'ai écrit un livre qui s'intitule « L'Empire du ventre », chez Fayard, dans lequel j'essaye de raconter, entre autre, pourquoi le droit français a rejeté les mères porteuses. Je pense que la légalisation du contrat de gestation pour autrui marquera un jalon fondamental dans l'histoire de l'émancipation des femmes.

Eva : L'homosexualité a longtemps été interdite. Quelle est son histoire juridique? L'autorisation du mariage gay clôturerait-il cette histoire?

La France a été le premier pays à avoir aboli le crime de sodomie pendant la Révolution. Les gens l'oublient. Personnellement, je suis favorable au mariage homosexuel et aussi à la filiation homoparentale. Je crois que ça sera une chose positive, non seulement pour les personnes homosexuelles, mais aussi les hétérosexuels car ces couples alternatifs peuvent nous apprendre qu'il est temps peut être de penser le rapport entre les hommes et les femmes autrement.

Sandrine : Que l'autorisation de la maternité pour autrui soit un progrès, une avancée, d'accord, mais en quoi cela peut-il émanciper?

Car on disait jadis que les femmes avaient le droit de disposer de leur corps pour procréer. Avec la maternité pour autrui, et plus tard avec l'ectogenèse, les femmes auront le droit de se passer de leur corps pour procréer. En ce qui concerne la porteuse, il me semble un droit fondamental de décider si l'on veut être enceinte pour soi ou pour autrui. C'est encore le droit à disposer de son corps comme on l'entend.


Merci beaucoup pour ces questions. Si cela vous intéresse, vous pouvez continuer en lisant « Par le trou de la serrure », ed Fayard, 20€.