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Mis à jour 10-06-2008 19:35

"Le sport est le nouvel opium du peuple"

"Le sport est-il inhumain" ? Le polémique prof de philo, Robert Redeker, auteur de plusieurs essais critiques sur le monde du sport a dialogué avec les metronautes.

Robert Redeker

Robert Redeker

Photo : N.R/METRO

Bonjour à tous, je suis très heureux de discuter avec vous du phénomène sportif, sur la base de mon livre "Le sport est-il inhumain ?"

Ella : Sur quels traits portent  votre critique du sport aujourd'hui?

D'une part il y a une critique sociale, d'autre part il y a aussi une approche philosophique. Je crois que le sport contemporain porte le même nom que ce que l'on appelait sport il y a encore 30 ou 40 ans mais qu'il s'agit d'une réalité tout à fait différente. C'est le même nom, mais pas la même chose.

Quentin : Quelles sont les mutations que vous avez constaté ces dernières années? A partir de quels critères?

Premièrement, la mutation des corps des sportifs. Aujourd'hui les champions ne ressemblent plus du tout aux personnes que l'on peut rencontrer dans la rue, comme était Platini par exemple ou tous les joueurs de l'équipe légendaire de Saint Etienne. On a même une uniformisation à la hausse des gabarits. Parallèlement, dans beaucoup de sports, les tactiques et les stratégies se sont uniformisées, le résultat prime sur tout. Le sport est aussi devenu l'otage des grandes multinationales et des médias ; il s'est mercantilisé à outrance.

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Medhi : Qui porte selon vous les responsabilités des évolutions que vous dénoncez?

D'une part, il y a l'évolution et les mutations du capitalisme, disons la mondialisation marchande. Ensuite, il y a l'évolution des médias, qui ont placé le sport au centre de leur dispositif. Encore, il y a l'ensemble de la société qui est friande de spectacle sportif, montrant par là une immaturité, une régression par rapport aux décennies précédentes. Ce n'est pas pour rien que le grand philosophe Cornélius Castoriadis parlait de "montée de l'insignifiance" ou que d'autres penseurs ont parlé " d'ère du vide" (Lipovetsky). Il faut analyser le sport dans le contexte de ces deux caractéristiques : Montée de l'insignifiance et ère du vide.

Les états se sont mis dans une position de vassalité par rapport au CIO. Ils sont prêts à courber l'échine pour obtenir des JO

Abel : Comment expliquez-vous le fait que les sportifs soient devenus des "terminator" comme Franck Bernard par exemple?

Je ne sais pas si Alain Bernard est un "Terminator". L'impératif de la performance, la culture de la "gagne" à tout prix, l'obligation de réaliser des exploits de façon répétée, la pression de la télévision qui exige un spectacle haletant pour tenir l'audimat, le dopage, sont des explications de cette évolution.

Ella : Ne voyez-vous rien de beau dans la fonction fédératrice d'événements tels que l'Euro ou la Coupe du monde de foot?

Je crois au contraire que le spectacle sportif isole plutôt qu'il tisse du lien social. C'est une fédération illusoire. Elle ne change rien au phénomène d'exclusion, de misère, à l'injustice. Aussi, le sport excite des passions exclusives, fondées dans le narcissisme collectif. Bien souvent, il arrive qu'il excite de la haine ou du mépris. On se souvient, que le joueur de rugby Harynardoki a dit : "Les anglais, je les déteste". Pas plus tard qu'hier soir, le consultant de M6 a dit après l'énonciation du nom un peu exotique d'un arbitre par Thierry Roland : "A vos souhaits". Comme si un nom étranger était un éternuement. C'est un exemple d'exclusion plutôt que de fédération. Et pour finir, dans les rassemblements sportifs de supporters, on a plutôt un phénomène de meute - le sociologue Jean-Marie Brohm parle de "meutes sportives" - plutôt que d'un peuple uni et conscient. Le sport est le nouvel opium du peuple.

Manuel : Le cycliste Boonen vient d'être arrêté pour usage de cocaïne. L'usage de produit dopant n'entraine-t-il pas des toxicomanies plus profondes?

Oui. Toutes les études épidémiologiques le confirment. Le dopage ouvre le chemin vers la consommation des drogues dures. Il créé des dépendances.

Paulo : A quand remonte, selon vous, la pratique du dopage? Pourquoi s'est-elle généralisée?

Le dopage a toujours existé. Mais il a changé de nature. Le dopage traditionnel, jusqu'au milieu des années 80 était occasionnel et visait à réaliser un exploit, un jour au coup par coup. On se chargeait pour une course. Cela dit Fausto Coppi estimait que se doper faisait partie de sa conscience professionnelle. Aujourd'hui le dopage est scientifique et modifie profondément la biologie des champions. Il tend à transformer les sportifs en une autre race, à côté de la race humaine. Confirmant cette tendance, nous allons vers le dopage génétique.

Manon: Le sport, autrefois porteur de valeurs, de collectif, de solidarité, est aujourd'hui dévoyé... la seule faute à l'argent?

L'argent n'est pas le seul coupable. Il y a aussi la médiatisation à outrance, les transformations de la société et la domination de l'individualisme. Aujourd'hui, les valeurs (ou contre-valeurs) promues par le sport sont : la compétition, la loi du plus fort, la concurrence généralisée, l'obligation de performances, bref des valeurs qui dressent les hommes les uns contre les autres. Le sport confirme la formule suivante : L'homme est un loup pour l'homme.

Anna : Comment analysez-vous la polémique autour des JO?

Les états se sont mis dans une position de vassalité par rapport au CIO. Ils sont prêts à courber l'échine pour obtenir des JO. De ce point de vue, le sport a dévoré la politique. Par ailleurs, à une époque on a boycotté les JO de Moscou. Mais l'URSS était une puissance déclinante que l'on pouvait humilier sans risques. Par contre, la Chine est une puissance montante devant laquelle toutes les diplomaties se révèlent craintives. Pour finir, on a vu par le passé que le boycott de grands événements sportifs pouvait être efficace. Par contre le non-boycott - comme pour la coupe du monde en Argentine, les jeux olympiques de Berlin- constitue toujours un triomphe et un moment de propagande pour un régime dictatorial. La coupe du monde en Argentine a été un triomphe pour les tortionnaires. Le boycott aurait au moins permis d'éviter ce triomphe là.

Tracy : Est-il vrai que vous êtes victime d'une fatwa? Comment vivez-vous?

Chris : Vous arrive-t-il de regretter la tribune que vous avez écrite et qui vous a valu les foudres islamistes?

Non. Ce serait donner raison aux fanatiques que de regretter.

Reno : Faut-il selon vous arrêter le tour de France?

Il faut en tout cas le modifier profondément. Le rendre plus humain, moins dépendant du mercantilisme. Il faut rendre leur liberté aux coureurs en supprimant les oreillettes. En faisant en sorte que la course ne soit plus une sorte de jeu vidéo dirigé par les directeurs sportifs depuis leur voiture. Voilà la situation actuelle : le public est indifférent aux résultats sportifs du Tour de France, il le vit comme un rite, c'est pour lui l'occasion de se retrouver au bord de la route dans une atmosphère sympathique. C'est dû au fait que le Tour de France n'a plus aucun intérêt sportif et que généralement le vainqueur (les 7 victoires d'Amstrong) est connu dès le 1er janvier précédent le départ.

Franck : Vous critiquez le Mercato, mais quel autre système proposez-vous?

Le Mercato est quelque chose d'indigne : c'est un marché d'êtres humains comme on vendrait ou on achèterait des gladiateurs. Des hommes ont un sentiment si bas de leur liberté qu'ils acceptent d'être des biens commerciaux. Cela n'est pas normal. Par quoi le remplacer ? Par la liberté de jouer là où l'on veut. A une époque où on lutte contre l'esclavage et la prostitution, le Mercato est un très mauvais contre-exemple.

Karine : Pensez-vous qu'un retour en arrière soit possible ? Que les spectateurs soient prêts à attendre moins des sportifs, car au fond n'est ce pas là le problème?

C'est pourtant le chemin que l'on doit prendre. Le sport doit être humain.

Hugo : Un pronostic sur l'euro?

Je vais répondre, bien que l'Euro concentre tous les défauts dont on vient de parler. L'équipe de France est la pire de toutes : Elle n'a d'ambition que pour le résultat, elle n'a pas d'ambition pour le jeu (ce qui la perdra). Les plus grandes chances reposent sur l'Allemagne, mais la victoire d'un petit pays comme le Portugal serait sympathique. En effet, le sport est substitut de relations internationales : un pays qui ne compte plus pour rien sur la scène politique s'imagine exister encore grâce au sport. C'est le cas du Portugal, pays dont je chéri la culture.

Merci à tous, vous pouvez lire le livre ou aller sur mon site : www.robertredeker.fr.

« Le sport est-il inhumain ? ». Robert Redeker. Ed. Panama . 144p ;15€

Le sport est-il inhumain?

Le sport est-il inhumain?

Photo : Panama

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