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Mis à jour 22-05-2008 19:20

"Je ne crois pas à l'aventure personnelle"

Retraite, réformes, immigration, libéralisme… Manuel Valls, "L’homme qui veut changer la gauche", a dialogué, une heure durant, avec les metronautes.

Manuel Valls

Photo : N.R/METRO

Manuel Valls

Bonjour à tous, je suis prêt au dialogue direct et sans concessions.

Manu : Bonjour. Quelle est votre position sur les retraites? Que pensez-vous des grèves d'aujourd'hui?

Les grèves sont compréhensibles vue l'inquiétude des salariés sur le pouvoir d'achat ou sur leurs conditions de travail. Je comprends la position des syndicats qui estiment que le gouvernement ne discute pas vraiment sur les dossiers essentiels de l'emploi des seniors, de la pénibilité du travail, de la hausse des pensions ou encore des ressources nouvelles pour alimenter le fond de réserve des retraites. Mais, il faut dire la vérité aux Français: l'allongement de la durée de cotisation à terme est inéluctable pour financer et sauver le régime de répartition des retraites.

Nic : Vous êtes pour en finir avec l'exception des régimes spéciaux, c'est ça être de gauche?

Etre de gauche, c'est affronter la réalité, dire la vérité, considérer que l'on va vivre plus longtemps et que cela change notre rapport au travail et donc la retraite. Je pense qu'il faut combattre les vraies inégalités comme le fait que la différence d'espérance de vie entre certaines catégories sociales peut atteindre 9 ans. Ca, c'est une vraie injustice. Mais moyennant discussion et négociation, oui je suis favorable à l'harmonisation des régimes spéciaux au nom de l'équité.

Katia : Avez lu le livre de Bertrand Delanoë? Que pensez-vous de lui?

Je ne l'ai pas encore lu. J'ai pris connaissance uniquement des extraits publiés dans la presse. Je le connais depuis longtemps: c'est un homme moderne et talentueux. Il est un grand maire de Paris et je lirai avec intérêt son ouvrage, d'autant plus qu'il souhaite -comme moi- réconcilier la gauche avec le libéralisme!

Nous avons du temps avant de décider de qui doit être notre candidat en 2012, mais j'aspire à ce qu'une nouvelle génération prenne les rennes du PS.

Le roumain : Comme Bertrand Delanoë, vous souhaitez que le PS se convertisse officiellement au "libéralisme". Est-ce à dire que Jean-Luc Mélenchon et ses amis doivent faire leurs valises...

Il y a de la place pour tout le monde au PS. La gauche et le libéralisme issu du siècle des Lumières, des combats pour la démocratie et la république tout au long du XIXe siècle doivent réaliser une belle synthèse désormais: l'intérêt collectif avec la responsabilité individuelle.

pat75 : Enfin quelqu'un qui ose dire qu'il faut reconstruire et pas réformer, enfin une critique du socialisme compassionnel, bravo, tenez bon ! Pouvez-vous au moins compter sur le soutien de quelques ténors du parti?

Merci. Je suis convaincu que les idées que je défends dans mon livre sont partagées non seulement par beaucoup d'électeurs et de sympathisants de gauche mais aussi par de nombreux dirigeants du PS. A eux de faire preuve de courage et d'amener notre formation à faire de vrais choix, à trancher les questions que nous n'avons pas eu l'audace d'aborder depuis des années: retraites, réforme de l'Etat providence, immigration, sécurité etc.

Leila : Mais que fais le PS? Ou est-il? Avec toutes les réformes de Sarko, il y a quand même matière à gueuler. Que fait l'opposition à part se regarder le nombril?

Mais le PS se bat tous les jours contre la politique de Nicolas Sarkozy. Depuis des mois, nous nous sommes élevés contre le paquet fiscal, les franchises médicales, les peines planchers, la manière de diriger le pays du Président de la république... Mais gueuler ne suffit pas pour être crédible. Il faut aussi proposer, porter un autre regard sur le monde et la société française, convaincre que nous sommes capables de gouverner ce pays. C'est ça aussi le rôle de l'opposition. Pour cela il faut travailler, ce que ne fait plus le PS depuis des années, c'est vrai. Nous devons moins parler de nous et plus nous adresser aux Français concrètement.

Sophie : Réconcilier la gauche avec le libéralisme, ça veut dire quoi concrètement ?

Je viens de le dire: l'aspiration à la liberté, à la responsabilité individuelle n'a rien de contradictoire avec la solidarité ou la justice sociale. Nous devons accepter l'économie de marché, ne pas avoir peur des mots "concurrence", "compétitivité", etc. Et en même temps nous devons inventer et imposer des règles pour encadrer le marché et réguler par exemple le capitalisme financier devenu fou. Je propose, comme d'autres, cette synthèse entre la gauche et le libéralisme politique.

Judie : Et la politique contre l'immigration, tous ces gens qu'on expulse, qu'en pensez-vous ?

Je suis révolté par cet objectif que s'est donné le gouvernement d'expulser 25.000 sans papiers par an. Cela ne veut rien dire, ne repose sur aucun critère. On ne peut pas traiter ce problème avec des statistiques et en niant la personnalité humaine. Bien sûr il faut réguler les flux migratoires, notamment au niveau européen, en aidant le Sud. Evidemment nous ne pouvons pas accueillir tout le monde. C'est pourquoi je ne suis pas d'accord avec une partie de la gauche qui réclame la régularisation de tous les sans papiers. Mais je considère que l'immigration est une chance pour nos sociétés occidentales sur le plan économique, culturel, ou démographique alors que l'Europe vieillit. Il faut d'abord réussir l'intégration, en finir avec ces ghettos qui minent notre pacte républicain dans les quartiers populaires. C'est ça ma priorité et ce que je vis à Evry tous les jours.

Hugues : D'accord pour reconstruire la gauche mais comment la détruire?

Petit plaisantin… (rires). On ne part jamais de rien: la gauche, c'est une histoire. Ce sont des millions d'hommes et de femmes qui y croient. Aujourd'hui la gauche gouverne la presque totalité des régions, 60 départements et de nombreuses grandes villes. Sa responsabilité est de redonner l'espoir.

Luge : Pourquoi soutenez-vous la réforme des institutions?

Pour réformer les institutions, il faut une majorité des trois cinquièmes au niveau du congrès (Assemblée et Sénat), et donc un accord entre la majorité et l'opposition. La constitution c'est notre maison commune. Si nous avons la possibilité de donner plus de moyens de contrôle, d'initiative au parlement, si les citoyens à travers le référendum d'initiative populaire peuvent être de vrais acteurs de notre démocratie, alors il faut être capable de réaliser un compromis historique. Le débat n'est pas fini à l'Assemblée et je me battrai avec mes amis socialistes pour améliorer encore le texte du gouvernement.

Nostalgique du P.O.U.M : Le socialisme est-il condamné à n'être que municipal, et laisser les manettes du pays aux conservateurs ?

Nous ne devons pas nous contenter de gouverner les territoires! Les Français nous on fait confiance pour cela, parce qu'ils considèrent qu'au niveau local, nous faisons preuve d'efficacité et d'imagination. A nous de réaliser la même performance en 2012. Je réfute cette idée qui s'installe, d'une forme de partage du pouvoir cynique : le local à la gauche, le national à la droite.

Sophie : Quid du plan banlieue et du RSA selon vous ?

Le RSA est une bonne idée mais je crains que les moyens ne suivent pas. La reconstruction des banlieues devrait être la priorité des priorités. Je soutiens les efforts de Fadela Amara mais elle est bien isolée au sein du gouvernement... On est très loin du plan Marshall annoncé par Nicolas Sarkozy pendant la campagne!

Adèle : Quels regards portez vous sur Ségolène Royal? La soutiendrez-vous si elle se présente en 2012?

Je n'ai pas aimé les livres à charge contre elle au lendemain de la campagne présidentielle. Elle a représenté un vrai renouvellement et elle a eu des intuitions sur l'ordre juste, la valeur travail, la nation... Mais nous ne pouvions pas gagner faute de ne pas avoir refondé notre logiciel de pensée. Elle, comme nous, devons reconstruire notre identité de gauche, bâtir un projet avec de vrais outils pour lutter contre les inégalités sociales, territoriales, ethniques. Arracher les gens à leur destin préconçu, c'est ça être de gauche. Nous avons du temps avant de décider de qui doit être notre candidat en 2012, mais j'aspire à ce qu'une nouvelle génération prenne les renes du PS.

Cyril : Votre livre s'appelle : "Pour en finir avec le vieux socialisme et être enfin de gauche"... Ca veut dire quoi être enfin de gauche? Ca passe par quoi?

Se libérer des vieilles lunes, des carcans qui empêchent de regarder le monde tel qu'il est. Ces trente dernières années, la globalisation économique, la crise de l'Etat providence, la chute du mur de Berlin, le défi écologique, l'allongement de la durée de vie ont changé nos repères. Le monde change, et nous devons donc changer. Souvent, faute de réflexion et de courage, la gauche se contente d'un discours proclamatrice et d'énoncer les recettes du passé. Nous devons accepter l'économie de marché, redéfinir les règles pour la maitriser, la réguler, être le parti des salariés mais aussi des entrepreneurs qui créent la richesse. Bref, ne plus être conservateurs, mais représenter le mouvement et le progrès scientifique, social, culturel, éducatif. C'est ça la gauche moderne pour moi! Lisez mon livre!

Ergo : La gauche a fait toute sa campagne des municipales sur l'idée du vote contre. N'allez-vous pas un peu vite en disant que les électeurs vous font confiance sur le local ?

C'est juste. Les socialistes sont considérés comme de bons gestionnaires de nos collectivités, mais nous avons aussi gagné grâce au rejet massif de Nicolas Sarkozy et de sa politique, brutale et injuste, et à l'abstention, très inquiétante, la plus importante depuis 1945 à l'occasion d'élections municipales. Cela ne me rassure pas car la France retombe dans la crise politique et de défiance qui a caractérisé notre vie politique ces dernières années. Raison de plus pour que la gauche soit à la hauteur de ses responsabilités: redonner de la confiance à nos concitoyens.

Conan : A quoi pensez-vous quand vous vous rasez :-) ?

A ne pas me couper! Et à ne pas être en retard pour amener mes enfants à l'école...

Sergino : Vous nous parlez de changer la gauche, mais vos idées ne sont-elles pas plutôt du centre voir du centre droit?

Arracher les gens à leur destin, c'est être de droite? Lutter contre l'insécurité qui pourrit la vie des gens dans les quartiers populaires, c'est être de droite? Ne pas accepter l'échec scolaire massif en banlieue, c'est être de droite? Considérer l'immigration comme une chance à condition qu'elle soit réussie, c'est être de droite?

Emma : Quelles sont franchement vos ambitions au PS? Etre premier secrétaire?

Non, ce n'est pas dans mon agenda. On ne s'autoproclame pas, qui plus est. Je souhaite une nouvelle génération qui représente une nouvelle gauche moderne, populaire, et le courage de se rassembler et de préparer 2012. Moi je suis candidat au débat sur les idées.

David : D'où vient votre engagement? Votre famille militait-elle?

Non. Mon père était artiste peintre, ma mère institutrice. J'ai vécu dans une famille tolérante, ouverte au débat d'idées, mais pas militante. Je me suis forgé mes propres convictions, contre le totalitarisme, contre la peine de mort, ou encore le giscardisme finissant. J'ai adhéré au PS en 1980, j'avais 18 ans, pour soutenir Michel Rocard. Il y a une certaine cohérence entre mes choix de jeunesse et mes prises de position d'aujourd'hui. Mais je dois beaucoup aussi à l'école de la république, à ce pays que j'aime, dont les valeurs restent universelles. C'est beau d’être Français, surtout quand on l'est devenu comme moi par voie de naturalisation en 1982 parce que j'étais fils d'Espagnols né à Barcelone.

Patrice : Est-il vrai que vous avez refusé d'être un ministre "d'ouverture" du gouvernement Sarkozy?

Mais oui, je le raconte dans le livre. Je ne crois pas à l'ouverture, surtout quand elle s'apparente au débauchage. Elle brouille le débat, elle est utilisée pour affaiblir le camp d'en face. La démocratie a besoin de respirer, il faut offrir un choix au citoyen, il y a des différences évidentes entre la droite et la gauche. Je ne crois pas à l'aventure personnelle et mes convictions sont à gauche depuis toujours.

Romina : Je vous trouve craquant. Etes-vous marié ?

(rires)... Divorcé... Et de nouveau très amoureux! Mais c'est personnel...

Sergino : Comment faire confiance au PS alors qu'il se déchire?

Le vrai débat d'idées n'a jamais nui au PS. Dans les années 70, l 'affrontement entre François Mitterrand et Michel Rocard, entre la première et la deuxième gauche n'a pas empêché la victoire de 81. Ce que nous connaissons aujourd'hui, c'est l'absence d'un débat de fond et des rivalités de personnes. Mais c'est autour du PS que l'alternance doit s'organiser, et elle est nécessaire en 2012. C 'est pourquoi il faut se ressaisir pour redonner confiance. J'essaie d'y contribuer.

Yannick : Quel autre nom proposez-vous à la place du Parti socialiste?

Le PS dans son histoire a déjà changé de nom, en 1905, en 1969. Moi je souhaite un parti de la gauche qui rassemble tous ceux qui à gauche veulent gouverner pour changer concrètement la vie quotidienne de millions de Français. Tous ceux qui regardent le monde en face et qui ne se résignent pas à courir derrière la droite ou l'extrême gauche. Le mot "gauche" est toujours d'actualité, c'est un beau mot et donc c'est lui qui doit nous permettre de dépasser un terme, le socialisme, qui nous enferme dans une conception trop étroite, née à la fin du XIXe siècle. La gauche c'est toujours la lutte contre l'ordre établi, le pouvoir de l'argent, c'est toujours la volonté de redistribuer autrement les richesses, de lutter contre les inégalités. N'ayons pas peur de l'assumer pleinement.

Merci à tous, je vous quitte pour retourner à l'Assemblée Nationale et débattre sur les institutions. Je suis toujours heureux de dialoguer ainsi, ça manque tellement dans notre société.

Manuels Valls. Entretiens avec Claude Askolovitch. "Pour en finir avec le vieux socialisme...et être enfin de gauche". Ed. Robert Laffont. 197p. 19€

"Pour en finir avec le vieux socialisme et être enfin de gauche"

Photo : Robert Laffont

"Pour en finir avec le vieux socialisme et être enfin de gauche"

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