Metro Logo

06-05-2008 17:52

"Il ne faut pas être ordinaire pour être naturel au théâtre ou au cinéma"

Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Guillaume Canet... Tous sont passés par les fameux « cours Florent ». Le "maestro", François Florent - directeur et fondateur – a répondu aux questions des metronautes.

François Florent

François Florent

Photo : Nicolas Richoffer/METRO

Bonjour à vous tous. Je vois que le titre de notre rendez-vous est "Cours Florent pour apprentis acteurs": effectivement, d'une manière ou d'une autre, le métier d'acteur s'apprend.

Fred : Bonjour, comment et pourquoi avez vous fondé votre école?

PUBLICITÉ

Je me suis rendu compte très très jeune, quand j'étais acteur, qu'on venait me demander de régler et monter des scènes pour des examens, le conservatoire et d'autres endroits. Je pense que je me suis très vite rendu compte que de faire travailler les autres, qui étaient à ce moment là mes camarades, était une façon qui m'allait bien, et que je me réalisais bien en faisant de la sorte. De plus en plus de camarades se sont confiés à moi, à tel point que très vite, j'ai été nommé professeur au conservatoire municipal du XVIIe arrondissement de Paris. A partir de ce moment, de fil en aiguille, il a fallu que j'en arrive à la création de ma propre école pour avoir davantage d'heures d'enseignement à ma disposition. Le premier mois, quand j'ai ouvert mon cours en janvier 1967, j'avais 28 élèves, et j'étais seul professeur. J'ai continué à cette époque à travailler en tant qu'acteur, surtout au théâtre, mais est arrivé le moment où j'ai du consacrer un plein temps à la marche de ce cours. Et c'est ainsi qu'on en est venu à fêter les 40 ans du cours Florent en janvier 2007.

Anouck : Quelle est votre méthode? En quoi diffère-t-elle de « l'Actor Studio »?

Il n'y a pas de méthode chez Florent. Il a un programme de travail. Je crois qu'une méthode ne peut s'appliquer qu'à un être au singulier, donc il faudrait multiplier les méthodes. Par contre, la poursuite d'un programme permet à la fois de détecter des capacités personnelles et d'obliger l'apprenti acteur à un cursus commun. Pour le programme, il est disponible sur Internet.

Alex : Quelles qualités faut-il selon vous avoir pour devenir acteur?

Je crois que pour être acteur il faut avoir un ego extra-ordinaire. On dit toujours qu'un grand acteur est un acteur naturel. En tout cas, pour être naturel au théâtre ou au cinéma, il ne faut pas être ordinaire.

Se rendre compte que le fait d'incarner des personnes autres que soi n'est pas un processus de psychanalyse mais une multiplication de soi, de ce que les autres appellent vos défauts, et qui peuvent se révéler très précieux dans la pratique de l'acteur.

Alex : Quels textes du répertoire classique préférez vous?

Il y a les textes qu'on préfère à titre personnel, et il en est d'autres qui sont avant tout formateurs. Ainsi, dans le répertoire classique j'aime beaucoup Marivaux, qui pour les débutants est toujours extrêmement délicat. Dans le classique, il faut se frotter aussi aux farces de Molière pour se donner une insolence d'expression de base. Dans le répertoire plus contemporain, il faut se méfier des textes trop dramatiques, trop criards. Il faut essayer de se coltiner avec des auteurs qui savent utiliser la nuance et la demi-teinte. Les jeunes aujourd'hui ont la chance que je n'avais pas d'avoir très facilement à leur portée des textes, par Internet. Pour un débutant, le plus important est qu'il ou elle lise des textes, qu'ils soient de théâtre ou des romans. La lecture est très importante pour aborder la suite. Et bien sûr, aller au cinéma et pas que pour des films en couleur.

Vince : Vous ne vous exprimez pas souvent dans les medias, pourquoi?

Oh, je ne veux pas copier Jean Marie Le Pen, mais comme il dirait, "vous n'avez qu'à m'inviter!"... (rires). Cela dit, il est vrai que l'on m'invite désormais que j'ai publié mon livre. On me reproche assez d'être plutôt dans l'ombre, le titre de mon livre en fait foi justement.

Anne : Conseillez-vous de faire une école? Si on n'est pas reçu dans la votre, en existent-ils d'autres de crédibles? De quoi faut-il se méfier?

Oui évidemment, j'ai des confrères de grande qualité, et bien entendu je ne suis pas seul à détenir la vérité. Ce dont il faut se méfier, ce n'est pas tant des bonnes écoles connues mais des personnes qui vous promettent monts et merveilles, font des stages en 8 jours, vous présentent devant un simili public rapidement, le danger est là. C'est un métier très difficile, ceux qui ont réussi sont ceux qui le disent le mieux. Les intentions de ceux qui promettent ces merveilles sont mauvaises, ou en tout cas orientées... Il est certain que le métier d'acteur ne se fait pas dans les boites de nuit ou sur des péniches durant des week-end prolongés, mais qu'il faut essayer de faire la connaissance de professionnels reconnus, qu'ils soient acteurs, metteurs en scène ou d'autres intermédiaires du spectacle RESPONSABLES.

Céline : Que dire à un ado qui veut devenir acteur? Je suis très inquiète, le facteur chance me semble le seul qui compte pour y arriver…

Je crois que pour toute entreprise professionnelle humaine, il faut avoir de la chance. Elle n'est pas à dédaigner, mais n'avoir que de la chance pour faire acteur serait contraire à la vérité. Il y a de la ténacité, de l'énergie... des risques bien entendu. On peut se poser la question: est-ce qu'être acteur est vraiment un métier ou une aventure qu'on tente? J'ai toujours plaidé pour que le temps consacré à une formation d'acteur ne soit pas complet, ainsi dans mon école, la plupart des personnes qui viennent sont soit en activité professionnelle, étudiants ou petits boulots. Mon devoir, au travers du programme de formation, tente de donner une réponse aussi exacte que possible: faut-il que je poursuive ou faut-il passer à autre chose?

Nathalie : Jusqu'a quel âge peut-on intégrer le cours Florent ?

Exactement de 7 à 77 ans. Nous avons de 7 à 12 ans les ateliers enfants, de 13 à 17 ans les ateliers jeunesse: ces deux modules en concordance avec les études générales. Le cycle de formation est fréquenté majoritairement aux jeunes de 18 à 30 ans, mais j'ai remarqué ces dernières années qu'il y avait de plus en plus de personnes qui avaient un véritable métier et qui voulaient se frotter à notre aventure, qu'il y avait de plus en plus de retraités, et qu'ils sont très utiles pour les plus jeunes, ces personnes du troisième âge sont toujours très choyées par les jeunes. Enfin, il y a trois ans, nous avons fêté les 80 ans d'un élève en deuxième année. Au contraire, je suis pour qu'il y ait des mamies et des papis dans la maison, qui arrivent quelques fois à mieux travailler que les jeunes.

Tom : Quel est le meilleur élève que vous avez eu?

Ha... Evidemment je ne parlerais pas du palmarès de mon école, qui est bien connu. Je voudrais plutôt parler d'un anonyme qui, en arrivant à l'école, était grosso modo un analphabète. Nous avions à l'époque des exercices de lecture en déchiffrage que j'ai suspendu à son arrivée quand je me suis rendu compte qu'il était dépassé. Deux ans après son passage chez nous, il m'a envoyé un carton d'invitation pour une pièce qu'il avait écrite lui même, joué au théâtre de Ménilmontant. Je suis très fier de ce garçon, que j'ai hélas perdu de vue.

Samira : Quelle actrice vous a le plus bluffé ces dernières années?

Bluffé, qu'est-ce que ça veut dire? Est-ce quelqu'un qui vous éblouit, ou qui éblouit les autres sans vous éblouir? Je pense que le sens du verbe est "marqué". Je remonte un peu dans le temps: je crois que c'est malgré tout Isabelle Adjani dans Camille Claudel. Evidemment, je la connaissais, et le fait de l'avoir vue à l'écran après l'avoir vue aux cours m'a éblouit, mais l'interprétation était mémorable. Je pensais à ce moment là, qu'Adjani tournerait pendant 40 ans films sur films avec beaucoup d'harmonie et de passage lent à la maturité, cela ne s'est pas fait, j'en suis très malheureux, et ce qui me fait dire que ce Camille Claudel était vraiment unique.

Jas : "Cette obscure clarté" (ed. Gallimard), c'est le titre de votre livre, pouvez-vous m'éclairer?

(rires)... C'est un demi vers du récit du combat de Don Rodrigue dans le Cid de Corneille. Cet oxymore m'avait beaucoup frappé à l'école. Il me restait dans la mémoire. Ce titre reflète bien mon activité: être dans l'ombre et mettre ceux qui se confient à vous en lumière. J'aime beaucoup "enseigner" du fond de la salle et non pas en me baladant sur le plateau. Ce qui ne veut pas dire que je reste vissé dans mon fauteuil, mais je crois que mimer ce que l'autre doit faire n'est pas la bonne formule, et par contre qu'il faut trouver les mots qu'il faut pour qu’ils résonnent avec justesse chez l'autre.

Julia : Quels conseils pouvez-vous me donner: j'ai 17 ans, je fais du théâtre, je rêve de devenir actrice... Suis-je obligée de "monter" à Paris?

Quand tu en sentiras la nécessité, par toi-même tu "monteras" à Paris.

Vince : Comment vous est venue l'idée de ce livre? Jouez-vous aussi parfois? Mettez-vous en scène?

Je crois qu'il était temps que je décrive un peu mon activité. En l'écrivant, je me suis rendu compte qu'il y avait des éléments que je pouvais améliorer, changer dans l'avenir, ça aura été très utile à cet égard. Je voudrais mettre davantage en scène, je ne m'en donne pas toutes les opportunités, et notamment des anciens. Evidemment ce serait un bon moment si je pouvais les réunir, ce serait amusant. Peut être qu'avec l'âge venant j'aurai des opportunités d'acteur: Huster vient de me demander de jouer le curé de Saint Merri dans le film qu'il vient de tourner avec Belmondo, "Un homme et son chien". D'avoir eu un échange et un dialogue avec Belmondo me donne envie de m'y refrotter.

Mat : Tous les acteurs ont ils un égo surdimensionné?

Je crois que pour être acteur il faut avoir un ego extra-ordinaire. On dit toujours qu'un grand acteur est un acteur naturel. En tout cas, pour être naturel au théâtre ou au cinéma, il ne faut pas être ordinaire.

Jem : Comment qualifiez-vous l'art d'être acteur?

Le véritable art de l'acteur, c'est de tendre à ceux qui le regardent un miroir de l'aventure humaine.

Jenni : Quel professeur aimeriez-vous avoir? Quel élève auriez-vous aimé avoir?

Pour moi les meilleurs professeurs auront été les personnes qui m'ont ouvert au monde. C'est à la fois mes professeurs de Mulhouse et Strasbourg ainsi que du conservatoire de Paris, les femmes que j'ai rencontré dans ma vie, les pays que j'ai pu parcourir, les lectures, ma pratique des salles obscures (théâtre et cinéma). Ne pas rester dans la rêverie, mais rendre les rêves possibles. L'élève que je préfère dans mon école est celui ou celle qui amène une certaine désobéissance à l'ordre établi mais qui sait néanmoins qu'il faut mettre énormément d'ordre pour exprimer ce qu'on a sur le cœur.

Mathias: Et vous, d'où venez-vous? Quel est votre roman d'apprentissage?

Je suis né avant la deuxième guerre mondiale en Alsace. Quand j'ai eu 3 ans, l'Alsace est devenue allemande, pas comme pays occupé mais comme faisant partie du Reich allemand. J'ai fréquenté l'école allemande jusqu'à la libération, et n'ai appris le français qu'à 8 ans. Mes parents m'ont emmené au théâtre très jeune, en dialecte, opérettes, pièces pour enfants. Et très jeune, je me suis rendu compte qu'il était peut être plus intéressant d'être sur scène que dans la salle. J'ai eu la chance que mes parents, au moment du collège et du lycée, m'aient laissé aller au théâtre très souvent. J'ai vu les grands noms de l'époque, ils venaient en tournée depuis Paris, et à un certain moment je me suis rendu compte qu'il fallait que j'aille à Paris pour poursuivre cette aventure.

Azouz : Avez-vous beaucoup d'acteurs noirs ou arabes? Est-ce toujours aussi difficile pour eux ou constatez-vous des progrès?

Il y a évidemment un grand changement. Azouz, tu auras constaté que dans les génériques de beaucoup de films français, les noms d'acteurs non-Gaulois apparaissent de plus en plus. Question très importante... Je me rends compte que depuis une dizaine d'année, les jeunes d'origine africaine ou extrême-orientale ou maghrébine sont de plus en plus nombreux. Ils ne le sont pas assez selon moi. Mon école n'est pas gratuite et ce fait éloigne à la fois des aspirants et des possibilités qui ne s'exprimeront jamais. Je voudrais que mon travail profite notamment à des jeunes dits "de banlieue sensible", qui préfèreraient venir dans une école comme Florent plutôt que d'avoir à subir des pseudo-formateurs qui les divertissent. Je voudrais que les pouvoirs publics soient sensibles à mon point de vue, que les jeunes de ces banlieues ne soient pas confinés dans ces banlieues, mais aient la possibilité d'avoir accès à une formation digne de ce nom.

Tressi : Vous êtes vous lié avec certains de vos élèves devenus stars aujourd'hui comme Daniel Auteuil? Vous en sont-ils reconnaissants?

Bien sûr. En ce qui concerne Daniel, nous nous sommes vus lors de ses représentation au théâtre de l'Odéon, je l'ai souvent au téléphone. Nous ne nous voyons pas assez souvent, mais j'ai connu sa famille dont j'étais très proche. Je ne peux évidemment pas avoir des rapports proches avec tout le monde et de la même manière, chacun sa vie. Ainsi il y des gens avec qui je suis très proche comme Jacques Weber, Dominique Blanc, Francis Huster... Pour la reconnaissance, il suffit de lire les journaux. Certains parlent beaucoup de l'école, d'autres moins, c'est ainsi que j'évalue la reconnaissance.

Judith: Que pouvez vous mettre en place pour que des jeunes "sans le sous" puissent tout de même suivre - s’ils obtiennent le concours - les cours de votre école?

J'ai mis en place il y a quelques années déjà, avec Huster justement, la classe libre gratuite. Elle est sur concours et nous recevons chaque année 20 à 25 élèves, et je ne peux pas aller plus loin. C'est le seul à ma connaissance, et je voudrais aller plus loin. A ce sujet, je me demande si dans l'avenir je ne vais pas organiser des sortes d'auditions pour déterminer si il n'y aurait pas lieu de faire bénéficier à titre gratuit de notre formation des jeunes en dehors du contexte de la classe libre. Je vais me pencher sur ce problème très rapidement.

Pat : Qu'allez vous voir au théâtre? Au cinéma? Ou qui allez vous voir?

Ah, évidemment, je suis submergé d'invitations d'anciens, et je n'arrive plus à tout voir (rires)... Mais de temps en temps je vais dans des petites salles pour voir des expériences, le théâtre se renouvelant par les jeunes. Et je vais toujours voir en priorité ceux de mes anciens que je côtoie le plus. Pour le cinéma, je deviens frileux, le DVD change la vie. Je regarde énormément de films, j'en commande sur Internet et j'adore regarder les films (même comiques) chez moi, avec ma compagne et mon chat, qui aurait du mal à me suivre dans une salle de cinéma... Je sais que l'avenir des salles de cinéma est problématique, tel qu'elles sont à l'heure actuelle. La vidéo à la demande n'aura pas les avantages des DVD, ces derniers permettant de revenir en arrière pour décortiquer une scène. La vidéo à la demande le permettra-t-elle, je n'en suis pas sûr. Ce n'est pas par élitisme que je n'ai pas vu les Ch'tis, mais je les attends en DVD.

Je suis absolument ravi des questions qui ont été posées, parce que beaucoup d'entre elles m'ont permis d'entre-ouvrir des réflexions nouvelles sur ce qui me reste à faire.

LES BLOGS INTERNATIONAUX DE METRO

Jour après jour, retrouvez - en anglais - les blogs des journalistes-experts de Metro.

  • Réagissez (0)
  • Imprimez
  • Envoyez par mail
  • rss
  • Ecoutez avec ReadSpeaker
  • Wikio.fr
  • Facebook
  • MySpace
PUBLICITÉ

VOTRE OPINION SUR LE TRAVAIL DU DIMANCHE

Vos avis

Faut-il l'autoriser ? Seriez-vous prêt à bosser le dimanche ? A quelles conditions ? Quels sont vos arguments ? Donnez-nous votre avis.

LE TÉLÉCHARGEMENT ET VOUS

Votre avis

Avez-vous déjà téléchargé des contenus protégés? Quoi? Pourquoi? Témoignez (de manière anonyme, évidemment...)

PUBLICITÉ
PUBLICITÉ

Immobilier

Vous cherchez un appartement à louer ? Une maison à acquérir ? Un prêt compétitif ? Trouvez votre bonheur avec Metro Immo !

Saint Valentin

Bons plans, shopping, interviews... retrouvez notre dossier spécial Saint Valentin

Spectacles

Théâtre, concerts, spectacles... Faîtes vos réservations sur Metro Spectacles ! Simple et rapide.

Co-voiturage

Au quotidien ou de manière occasionnelle, trouvez via Internet des personnes souhaitant partager un véhicule.

Emploi

Avec Metro Job, trouvez votre futur emploi parmi près de 20.000 offres.