Bonjour, j'écris des romans et je fais partie des zèbres qui aiment que les femmes saccagent leurs idées fixes et leurs certitudes !
Pati : Bonjour. Pourquoi écrire une autobiographie?
Parce que mes romans autobiographiques me paraissent plus vrais que ma vie réelle. J'ai du mal à croire au réel qui me parait une somme d'événements totalement improbables.
Annie : Un versant, sur votre père, un autre sur votre famille... et maintenant les femmes – toutes - pourquoi ne pas en consacrer un entier à votre mère?
Par peur bien entendu ! Elle vit encore... Mais c'est elle qui m'a donné le goût des femmes perturbantes, celles qui vous obligent à renaître, à rester un type vivant !
Jubé : Ecrivez-vous avec le défi, ou l'envie, de toucher un autre lectorat ?
A mes yeux, il n'y a rien de plus féminin qu'un point d'interrogation ! Et j'ai du mal à trouver cette turbulence intérieure chez les hommes !
J'ignore totalement à quoi ressemble mon "lectorat". Mais l'idée d'être lu, de livre en livre, par des gens de sensibilités différentes, me plaît. Rien ne m'angoisse plus que la calcification de ma pensée, de devenir une somme d'habitudes.
Nathi : Bonjour. Et vous, qui lisez vous?
Des ouvrages très divers. En ce moment je relis le formidable roman de Marc Dugain "la malédiction d'Edgard" (Gallimard), une étude surréaliste sur les chasseurs de Yétis (que l'on nomme des bigfoots aux USA), un vieux bouquin sur la police de Berryer, le grand flic de Louis XV. Je suis saisi de fringales multiformes, donc je lis toujours plusieurs livres en même temps...
Zubi : A force de vous lire, on a l'impression de faire partie de vos intimes. Cette promiscuité ne vous gêne-t-elle pas?
C'est incroyablement troublant ! Surtout lorsque cette promiscuité pousse certains lecteurs (trices) à "essayer" des chapitres de mes romans, pour voir si "ça fonctionne dans le monde réel". Ces effets de la littérature sur la réalité me troublent énormément !
Jeanine : Bonjour. On a l'impression en lisant votre livre que toutes les desinhibitions sont dues à une maladie biologique. Y croyez-vous vraiment?
Je n'y crois pas ! C'est la vie qui s'est présenté comme ça sous mes yeux, à travers des femmes qui souffraient de "maladies formidables", désinhibantes ! Mais je crois en revanche que l'inhibition est une maladie mortelle. Qu'est-ce qu'on attend pour conjuguer le verbe oser ? La vie est l'unique essai.
Bellafelbel : Vous êtes-vous réconcilié avec votre famille depuis la sortie du Roman des Jardin?
Bien sûr ! Chez nous la tendresse finit par l'emporter. Mais les réactions des uns et des autres sont toujours un peu "jardinesques", donc... un peu excessives ! Mais qui peut dire que sa famille est "normale" ?
Ballo : Votre mère incendiait les livres. Comment expliquez-vous ce geste? Je comprends l'esprit mais pourquoi plutôt ne pas les offrir à des bibliothèques ou autre?
Je crois qu'elle faisait cela pour nous choquer, nous les enfants, de manière à percuter notre esprit. Elle tentait de nous inculquer, à sa façon, une idée de la vie dynamique. Avec elle, il ne fallait pas "être", il fallait "devenir". Choquer- en commettant un acte aussi scandaleux, surtout dans une famille d'écrivains - comportait des vertus... pédagogiques !
Nichette : Grace Kelly, c'est votre fantasme, la femme rêvée?
C'est surtout une femme fantasmée par l'un des plus grands fantasmeurs, Hitchcock ! Cet animal génial est parvenu à me loger dans l'esprit une esthétique féminine dont j'ai du mal à me défaire... Quand j'ai tourné le film "Fanfan", certaines robes de Sophie Marceau, avec des gants noirs, devaient beaucoup à Grâce Kelly...
Amid : Pardonnez ma question, mais franchement comment avec une telle famille ne devenez-vous pas fou? C'est la fameuse résilience?
Sans doute... je crois que la pire chose qu'il puisse arriver à un enfant est... qu'il ne lui arrive rien ! Les stress incroyables auxquels j'ai été soumis ont développé chez moi des réflexes de survie, une habitude de rire de la gravité des choses de la vie. Cela dit, je suis content d'avoir survécu !
Jibé : Etes-vous méthodique quant à la rédaction de vos romans? Avez-vous par exemple une hiérarchie habituelle à partir de votre idée principale? En somme, comment écrivez-vous?
Même dans mes romans autobiographiques, je traite de "sujets" en travaillant longtemps sur la dramaturgie. Puis je réécris une quinzaine de fois le livre, en travaillant des couches successives : la manière dont le temps s'écoule dans le récit, la drôlerie pour désasphyxier la narration, l'obsession de comprendre "le roman interne" de chaque personnage, etc. et enfin, la spontanéité de l'ensemble ! C'est très long pour atteindre un début de légèreté ! Et puis je me livre souvent à un exercice passionnant : pendant l'écriture, j'écris des parodies de mon propre roman ! Ce travail de dérision m'apprend une foule de choses sur mes tics d'écriture, sur le ridicule de mes propos... Tant que je n'arrive pas à parodier mon texte, je ne le trouve pas vraiment.
Bellafelbel : Etes-vous superstitieux ? Avez-vous des manies ?
Oui, j'écris souvent sur mes avant-bras, lorsque je suis à court de papier. Mais la superstition, non... Ce que l'on appelle "la chance" me parait constitutif du roman de la vie que je sais de toute façon très improbable ! Le 11 septembre, vous trouvez ça crédible ? Que Carla ait épousé Sarko, vous trouvez ça crédible ? La vie est faite de ce tissu là, hautement délirant !
Nina : Vous parlez dans "chaque femme" d'un homme politique qui a été gigolo. Pouvez vous me dire qui ou me donnez un autre indice?
Ce serait... discourtois ! Disons que le Conseil Constitutionnel ne lui est pas étranger... Mais vous savez, les êtres sont pétris de contradictions. Nous avons tous en nous des morceaux d'incompatibilité. Lui aussi !
Fanon: le mariage de Carla et NS c'est quasi jardinesque non?
Totalement "jardinesque" ! Mais vous remarquerez que, passé le premier étonnement, notre cerveau a tendance à "normaliser" les événements les plus improbables, à "faire du texte" pour expliquer l'inexplicable.
Johny : Comment imaginez vous que Fanfan ait vieilli ?
Votre question me trouble parce que j'ai revu ce film hier soir. C'est la première fois que je le regarde depuis... quinze ans ! Et je me suis posé votre question : qui seraient devenus Alexandre (Vincent Perez) et Fanfan (Sophie Marceau) ? Je crois que les deux ont probablement conservé la même exigence amoureuse mais qu'aujourd'hui, ils utiliseraient des procédés amoureux diamétralement opposés !
Nathan20 : Bonjour. Votre grand père conseillait Pierre Laval. N'est ce pas lourd à porter? Comment y parvenez-vous? Comment évoquez-vous ce souvenir en famille?
Alexandre Jardin : C'est insoutenable, totalement insoutenable. Mais je ne souhaite pas relancer les engueulades avec ma famille...
Ania : Bonjour. Nouez vous aussi de vraie amitié avec les hommes? Pourquoi sont-ils les grands absents de votre dernier livre?
Parce que ce sont les femmes - toutes les femmes, pas seulement mes amantes - qui m'ont appris à changer, à revisiter mes convictions. Il y a dans le monde féminin un mouvement permanent, fait de doutes chroniques, d'interrogations sur tout qui me... passionne. A mes yeux, il n'y a rien de plus féminin qu'un point d'interrogation ! Et j'ai du mal à trouver cette turbulence intérieure chez les hommes !
Imane : L'acteur qui vous a accompagné à Rome et avec lequel vous avez en quelques jours brûlé la fortune de votre ami écrivain indien, c'est Gérard Depardieu?
Peut-être bien... mais par principe je préfère ne pas dévoiler les personnes dont "chaque femme est un roman" parle. Je les regarde avant tout comme des personnages, dès lors qu'ils surgissent sur ma scène romanesque !
Pauline : Bonjour. Quels sont vos engagements associatifs et politiques?
Avec des amis écrivains, on a fondé il y a huit ans un programme énorme (12 000 bénévoles qui s'occupent de 250 000 enfants par an) qui s'appelle "Lire et faire lire". On parie sur les retraités pour transmettre le plaisir de la lecture chez les enfants du primaire et des maternelles. Et ça marche ! Avec le concours de la Ligue de l'Enseignement et de l'UNAF pour encadrer tout le monde ! J'ai aussi monté un système qui installe des "sections d'élèves pompiers" dans les collèges de ZEP. On prend des caïds et on en fait les pompiers de leur propre collège ! C’est passionnant de faire de la politique de cette manière là, dans un pur enthousiasme, sans se faire élire... A chacun ses petits plaisirs...
Guillou : Quelle est la part de vrai et de faux dans vos derniers livres?
La réalité est-elle dans l'objet observé ou dans l'œil qui regarde ? Dans l'œil... j'en suis convaincu ! Je ne pense pas que les femmes dont je parle dans "chaque femme est un roman" soient effectivement ce que j'ai vu en elles, bien entendu. Mais je suis sûr de ce qu'elles m'ont appris. Vous savez, le principe même de la littérature c'est d'affirmer sa subjectivité. Mais pour répondre à votre question je dirais 80% d'exact pour 20% d'inexactitude complète qui permet à ma vérité de devenir "plus perceptible". C'est ce qu'Aragon appelle "le mentir vrai". Cela dit, j'ai de grosses surprises depuis que le livre est sorti ! L'une des femmes de mon livre m'a appelé pour me dire qu'elle n'était pas morte, qu'elle avait survécu à son cancer et qu'elle se portait au mieux ! Faut-il pour autant que je rectifie le chapitre ? Bien sûr que non... ce serait aussi absurde que si Léonard de Vinci avait retouché la Joconde si Mona Lisa avait perdu un œil après avoir posé pour lui !
Canelle : Bonjour. Pourquoi fuyez-vous toujours de façon aussi "maladive" la banalité, le quotidien... ce n'est pas que du négatif.
Il m'a fallu quarante trois ans pour m'apercevoir que vous avez... raison ! J'espère que mes enfants mettront moins de temps...
Zubi : Votre livre, n'est ce pas un peu un genre de "toutes les femmes viennent de venus et les hommes de mars"?
Je ne crois pas, bien que je n’aie pas lu ce bouquin... C'est un vrai roman sur les femmes qui m'ont réveillé ! Sur celles qui ont saccagé les idées que je me faisais sur l'amour, sur le fonctionnement de la vie. Et surtout sur celles qui m'ont appris à oser, à découvrir l'incroyable largeur du monde !
Nem : Pourquoi ne pas nommer vraiment votre compagne? Pour la protéger?
Bien sûr...
Louis : Vous avez eu dans la vie de belles facilités. Quel est votre rapport à l'argent?
J'ai longtemps eu peur d'en manquer. Enfant, j'ai si souvent vu les huissiers à la maison. Et puis, en vieillissant, j'ai appris à me désintéresser de mes trouilles. Mes envies me préoccupent davantage aujourd'hui ! Et dans mes envies, il n'y a pas de place pour les sous ! Ils accompagnent ce que je fais, de manière simple.
Tom : De quel livre êtes vous le plus fier?
De ma trilogie autobiographique : le Zubial, le Roman des jardin et Chaque femme est un roman. Petit, je rêvais de la trilogie de Pagnol ( La Gloire de mon père, Le temps des secrets et... Le château e ma mère !).
Demain, en vous levant, je vous souhaite d'oser quelque chose ! Merci.
« Chaque femme est un roman », Alexandre Jardin, Paris, Grasset, 306 p, 19,80€






















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