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15-04-2008 23:57 François Bourboulon

Lucia Etxebarria : "L’amour ne doit pas être une force destructrice"

La romancière espagnole se penche sur la dépendance affective.

Photo : Arnaud Février/EHO

Je ne souffrirai plus par amour
Lucia Etxebarria
Traduction : Maider Lafourcade
Editions Héloïse d’Ormesson
331 pages, 22 euros

Surtout connue –en France en tout cas – pour ses romans, dont le célèbre Amour, Prozac et autres curiosités, Lucia Etexebarria publie un essai ironique et réaliste sur la relation amoureuse et sa dérive fréquente, la dépendance affective, voire destructive. Un travail très documenté, mais également nourri de ses propres expériences, qui aborde toutes les facettes des relations homme-femme (ou femme-femme ou homme-homme).

Pourquoi un essai, vous qui êtes connue comme une romancière ?Le problème est qu’en France, on a traduit que mes romans. Mais j’ai fait beaucoup d’essais et de critiques. Un essai sur Kurt Cobain qui essayait de comprendre pourquoi on a idéalisé quelqu’un qui se suicide. Un autre sur fétichisme et littérature. Et un autre sur la Palestine.   Et je viens décrire un recueil de nouvelles sur la sexualité. Chaque fois que j’ai besoin de faire une chose différente, je le fais.

Pourquoi avez-vous écrit ce livre-là ?

J’ai commencé à l’écrire pour moi, parce que j’avais besoin de me convaincre moi-même. Tout ce que je dis au lecteur est vraiment écrit pour moi-même. Je me dis « arrête-ça, tu n’as pas besoin de vivre comme ça ». Mais ce livre n’était pas écrit pour être publié. Tout le monde me demande pourquoi je l’ai écrit La seule réponse que je peux trouver, c’est « je ne sais pas ». J’ai commencé à écrire, je l’ai fini et donné à mon éditeur qui a refusé. C’est sorti chez un autre éditeur et les ventes ont vite atteint plusieurs centaines de milliers.

Est-ce vraiment un livre de « recettes du bonheur », comme le dit la couverture ?

C’est mon éditeur qui a mis ça. La prochaine fois, j’exigeai de voir ce qui est écrit. Je ne donne pas de recettes, car je ne suis ni psy, ni thérapeute. J’espère juste que ce livre va aider quelqu’un à voir qu’une relation destructrice n’est pas l’amour et que si on est vraiment accro, si on ne peut pas en sortir, il faut demander conseil à un professionnel.

Mais vous n’avez pas vécu tout ce que vous racontez.

Si. Mais je n’ai pas envie d’en parler. LA seule chose que je puisse dire, c’est que ce livre n’a pas été écrit par quelqu’un qui se sent supérieur, qui n’a pas vécu ça, qui va vous conseiller. Non. C’est une personne qui a vécu ça et qui ne vous conseille pas. Ce n’est as le récit d’une victime affreuse, mais une chose que tout le monde a connu et tout le monde peut s’en sortir. Tout le monde est passé plus ou moins par une expérience comme celle que je décris.  

Est-ce que c’est le mot dépendance qui la définit le mieux ?

Hier soir, j’ai revu La femme d’à coté, de François Truffaut. La première fois que je l’ai vu, il y a plus de vingt ans, je croyais que c’était une histoire d’amour ; Mais c’est l’histoire d’un mal traiteur qui trouve une névrosée dépendante, hystérique et folle ; Ce n’est pas une histoire d’amour, c’est l’histoire d’une relation destructrice. Pour moi, l’amour, c’est le mari de Fanny Ardant et la femme de Gérard Depardieu. Le premier a un complexe du rédempteur, il se sent supérieur à la femme et pense qu’il peut la soigner. La seconde est un pauvre esclave soumis qui écoute sans broncher son mari lui dire qu’il est amoureux d’une autre. Toute l’histoire est vraiment affreuse, mais ça dit beaucoup de mon éducation que j’ai pensé à une belle historie d’amour la première fois que j’ai vu ce film. C’est ça que je veux déconstruire avec ce livre, ce genre de mythe. La moitié des histoires qu’on nous a   vendues comme histoires d’amour sont des histoires de destruction qui n’ont rien à voir, absolument rien, avec l’amour. C’est la même chose pour toute la littérature, le cinéma, les chansons qui mont fait avancer sur le parcours de la relation destructive. Comme l’autre qui dit « je veux devenir l’ombre de ton ombre ». Je voulais que les chansons en espagnol citée dans le livre soient remplacées par des chansons françaises, qui sont encore pires. Je peux aussi cote Aragon, tant de personnes qui ont cité l’idée de destruction et de soumissions associée à l’amour, et pour moi ce n’est jamais de l’amour. La femme que je suis aujourd’hui peut voir la réalité, alors que la fille que j’étais était tellement manipulable… Si mon lire peut servir à aider quelqu’un à chercher le conseil et sinon, à analyser, apprendre à voir le film de Truffaut avec un regard différent, apprendre à écouter les chansons de Brel avec une oreille différente, apprendre à déconstruire le discours dominant dans lequel on nous entretient, alors j’aurai réussi.

L’amour est-il impossible ?

Non je pense qu’on peut avoir de l’amour pour les gens, pour les amis pour les amants, mais qu’il ne doit pas être une force destructrice, qu’il ne doit pas chercher la domination sur l’autre, ne doit jamais impliquer le sacrifice, la soumission, la destruction totale de soi-même.

Moi j’aime, ma fille, à la folie. Je n’oserais jamais l’insulter, la toucher, lui faire du chantage émotionnel parce que je l’aime.

Votre livre s’adresse surtout aux femmes, malgré toutes vos précautions d’usage au début….

Probablement. Mais 99% des livres ont été écrits par des hommes et concernent les problèmes des hommes. Les femmes doivent s’habituer à voir l’autre coté, à lire des histoires écrites par des femmes, qui sont plus concernées par ce qui les détruit, elles. Mais si tu vis avec une femme, ce livre peut t’aider à comprendre pourquoi, quelques fois, elle est obsédée par e qu’elle mange. Ca va t’aider à la comprendre, à l’aider et la soutenir, savoir que si elle a un problème avec son corps ou son image, ce n’est pas sa faute ou celle de son père, c’est un problème réel et qu’elle a besoin de quelqu’un qui comprenne ce problème.

Pourquoi votre livre a-t-il aussi bien marché en Espagne ?

Je ne sais pas, mais souvent, dans la rue, quelqu’un m’arrête pour me remercier. Des   femmes normalement, mais aussi des hommes. Je pense qu’ils voient que je ne suis pas un psy et que je ne me sens pas supérieure.   Jamais. Je fais une thérapie très particulière, le gestalt [NDLR : qui analyse l'expérience "ici et maintenant" et la responsabilité personnelle, selon Wilipédia]. Chez les lacaniens ou les freudiens, il faut adopter la position du malade en face du docteur, tandis qu’en gestalt, c’est quelqu’un qui vous écoute et qui n’adopte jamais une position supérieure. Je pense que ça marche car je ne dis aux gens ce qu’ils doivent faire qu’avec de l’ironie, des blagues. Et puis on peut voir que j’ai vécu ça… Si je sais de quoi je parle, c’est parce que j’ai vécu la même chose, et c’est probablement pour ça que ça fonctionne.

Comment ce livre-là s’inscrit-il dans tout ce que vous avez écrit ?

Mes romans parlent de la même dépendance. Ce sont souvent des histoires non pas d’amour, mais de destruction mutuelle, par exemple De l’amour et d’autres aventures.   Toutes mes héroïnes sont des filles énormément indépendantes, émotionnelles, économiques et intellectuelles.

Quelle est votre vie aujourd’hui ?

J’ai une vie qui pourrait être absolument normale sauf le fait que je suis connu. J’habite le quartier décrit dans Cosmofobia [NDLR : son précédent livre publié en France], un quartier multiculturel où je peux vivre une vie normale, où les gens ne m’arrêtent pas dans la rue ; Je vais au supermarché, j’amène ma vie à l’école et je n’ai rien à voir avec les cercles intellos et littéraires. Quand j’ai touché cette ambiance, ça a été dur pour moi : la vanité, l’égo, la pédanterie, le détachement total de la réalité. Là-bas comme ici. Seule différence : là-bas, c’est l’argent, la corruption littéraire. Ici c’est l’égo, la vanité. En espagnol, on dit la soberbia (l’arrogance).

Vous parlez beaucoup des stéréotypes, notamment pour les femmes. Quel est le pire selon vous ?

Celui qui veut que pour être aimée, on doit être belle. C’est une notion vraiment négative, qui est, je pense, encore pire en France, où vous avez un mythe de la beauté féminine qui est vraiment affreux. Quand je viens ici, je me sens énorme ! Dans la réalité, les femmes ont souvent des rides, voire des cheveux blancs, certaines sont énormes, certaines sont moches. Aujourd’hui, le pire problème que rencontrent les femmes est cette pression pour la jeunesse éternelle, qui est vraiment une bombe atomique et te détruit totalement. C’est la nouvelle répression qui s’est substituée à la répression judéo-chrétienne. Aujourd’hui, le grand péché, c’est manger. Tu peux baiser, mais tu ne peux pas manger.

Vous évoquez à plusieurs reprises Victoria Beckham. En mal. Pourquoi cette fixation?

C’est l’archétype de tout ce que je déteste. La vacuité totale de la société contemporaine.   Même si c’est une caricature, le seul fait qu’une anorexique névrosée, inculte et égoïste soit le personnage central des médias donne un exemple de l’aliénation et de la névrose collective de notre société.

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