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Mis à jour 03-04-2008 13:02
"Il est temps de siffler la fin de la récré"
L’écrivain Jean-Paul Brighelli , auteur de "Fin de récré. Pour une refondation de l’école" a répondu aux questions des metronautes.
Photo : Nicolas Richoffer/METRO
L'écrivain Jean-Paul Brighelli
Robien était un homme poli, Fillon n'a fait que passer, quant à la triade Allègre-Lang-Ferry, ce fut la conjuration des imbéciles, la vraie fabrique du crétin.
Modifier les programmes, augmenter les profs… l’écrivain et professeur Jean-Paul Brighelli auteur de « Fin de récré. Pour une refondation de l’école » (Ed. Jean-Claude Gaswsewitch) a répondu aux questions des metronautes. Un échange sans complaisance.
Bonjour à toutes et à tous. Enseignants, non enseignants, enseignés et parents d'enseignés...
Pomme : Bonjour, quelles sont les principales lacunes de l'école aujourd’hui ?
Elles ont été provoquées. En mettant "l'élève au centre", on a délibérément choisi de faire reculer le savoir et la transmission du savoir. On a donné aux enseignants, en les voulant "éducateurs", un rôle d'animateurs et même de "gentils animateurs". Il est essentiel que l'école en revienne à sa fonction première qui est d'instruire, seul moyen de réduire effectivement les inégalités. Le souci égalitariste de ses dernières années a en effet engendré plus d'inégalités que ce que l'élitisme d'autrefois a pu en provoquer. Je n'en veux pour preuve que la prolifération des officines parascolaires qui ne sont accessibles qu'aux plus fortunés.
Bille : 20% des enfants entrant en 6 e ne savent pas lire ? Mais comment est ce possible ?
Le vrai chiffre est 40% (source: le haut comité à l'Education, août 2007). La classe de sixième fait le bilan de tout ce qui a été raté au primaire. La mauvaise formation en lecture-écriture, la mauvaise maitrise des maths, les insuffisances culturelles en tout genre. Et ce n'est pas pendant le collège que l'on peut remédier à ces fractures initiales. Ce qui est raté entre le CP et le CM2 se reporte sur les années suivantes. Les 20% que vous évoquez sont les 160.000 élèves de troisième qui sortent du système éducatif sans rien dans les poches, et pas grand chose dans la tête.
Lycéen33 : si l'élève n'est plus au centre du système, c'est donc le prof qui prend sa place?
Mais non! L'enseignant n'est qu'un passeur. Ce qui est au centre, c'est le savoir, c'est un bien commun qui passe du maitre à l'élève afin que l'élève un jour dépasse le maitre.
Tania : Qu’est ce qu’un bon prof ?
Un bon prof maitrise sa matière, c'est à dire qu'il en connait dix fois plus que nécessaire. C'est aussi quelqu'un qui sait faire passer son savoir, à la fois en maintenant un haut degré d'exigence vis à vis des élèves et en étant attentif aux désirs et aux fatigues de ces mêmes élèves. C'est à la fois le Keating du Cercle des poètes disparus qui sait faire le clown pour expliquer la tragédie et un incitateur qui sait mettre ses élèves en valeur.
Claudin : Quels sont pour vous les principes sur lesquels doit reposer l'école de la République ?
Il faut en revenir aux principes de 1793 et de Condorcet: l'école est faite pour instruire, c'est aux parents qu'est dévolue l'éducation. Deuxième principe: l'école est laïque, c'est à dire qu'elle ne peut pas admettre ni l'exhibition de croyances ni l'étalage d'idées reçues. Dans l'école républicaine, par ailleurs, tout élève doit pouvoir aller au plus haut de ses capacités, sans être limité par un quelconque souci égalitariste qui l'entrainerait fatalement vers le bas.
Emilie : Etes-vous pour la fermeture des écoles maternelles ? Que pensez-vous de ce débat lancé par un inspecteur anonyme de l'éducation nationale ?
Il est curieux et significatif qu'il reste anonyme... L'école maternelle est un rendez-vous très important. Ce n'est pas une garderie. C'est le moment où « Moncoeur » (ou « Monchéri ») est confronté aux autres et s'aperçoit -parfois douloureusement- qu'il n'est plus le centre du monde. C'est aussi le lieu des premiers apprentissages, qui préludent aux 15 ou 20 années à venir. Quant à savoir si l'on doit commencer à 2, 3, 4 ou 5 ans, c'est une question qui regarde plus les parents (et éventuellement les pédopsychiatres) que les enseignants. Par ailleurs, la grande section a tout intérêt à devenir un CP1, préapprentissage simultané de la lecture, de l'écriture et de la numération.
Cat : « C'était mieux avant », c'est votre mot d'ordre ?
Aucune nostalgie dans mon propos, et c'est par dérision que mon blog s'appelle "Bonnet d'âne" (http://bonnetdane.midiblogs.com). Le slogan de mon dernier livre c'est "retour vers le futur": prendre dans la tradition scolaire ce qui a toujours marché et le conformer aux besoins actuels. Et les besoins actuels, contrairement à ce que l'on pense, c'est moins l'apprentissage immédiat des nouvelles technologies que la maitrise des compétences classiques. Savoir utiliser un ordinateur, certes, mais ne pas glisser de faute d'orthographe dans ses mails, c'est précieux. C'est même souvent discriminatoire dans nombre d'entreprises. De même, savoir calculer de tête le prix au kilo d'un produit vendu en 250g, c'est savoir jusqu'à quel point on se fait quotidiennement arnaquer... Enfin, pour s'intégrer à la société française, il est plus urgent de maitriser les codes de cette société que d'être caressé dans le sens du poil en se crispant sur ses "racines".
Yves : Est-il vrai que vous conseillez Xavier Darcos ? Quelles propositions lui avez-vous suggéré ?
Nous nous connaissons... Les programmes de primaire ont été l'objet de discussions nombreuses... Et je suis très loin d'être la seule personne que X.D. a consultée. Mon livre, "Fin de récré", est un recueil des idées auxquelles le ministre pense peut être en se rasant le matin, comme disait l'autre... Et s'il ne les met pas en œuvre immédiatement, il le fera tôt ou tard, parce qu'il y a urgence. Il est urgent de refonder l'école de la république, de transmettre à nouveau les savoirs fondamentaux, de repenser les rapports entre enseignants et enseignés dans le sens d'une compréhension mutuelle, et d'éradiquer la violence verbale ou physique en redonnant aux élèves les nourritures intellectuelles dont ils ont besoin. Le passage à l'acte violent traduit souvent le manque de mots, et le manque de mots traduit la faillite de l'école.
Fred : Quels sont vos rapports avec Matignon ? Est-il envisageable de vous voir intégrer le gouvernement lors d'un futur remaniement ?
Mes rapports avec le conseiller Education de Matignon sont excellents, parce qu'ils sont amicaux et non professionnels... Je ne fais pas de politique. Je ne suis ni de droite ni de gauche parce que l'école n'appartient ni à la droite ni à la gauche. C'est la maison commune de tous les Français. Si je suis si attaché à la laïcité, ce n'est pas pour importer dans l'école des convictions partisanes.
Tonio : Que pensez-vous de l’idée de noter les profs comme a voulu le faire le site note2tobe ?
Celui qui note, doit par définition être supérieur à celui qui est noté -supérieur au moins en savoir et en talent. Faire noter les enseignants par leurs élèves est de la pure démagogie. Au même moment, on apprenait que noter les élèves, même au Bac, est un exercice délicat et aléatoire. Imaginez-vous un débutant en tennis noter Federer? Alors que l'inverse est possible...
Françoise : Roland Barthes disait qu'il ne fallait pas exclure sous prétexte de faute d'orthographe, manifestement, vous n'êtes pas d'accord...
Je ne crois pas que qui que ce soit ait été exclu pour une faute d'orthographe. Exclure, c'est renoncer à enseigner, et si l'on renonce, l'orthographe de l'exclu ne s'arrangera pas.
Jingle : Quelle est la proportion de bons profs (selon votre définition ci-dessus) dans l'Education nationale aujourd’hui ?
Quelle est la proportion de bons boulangers? De bons médecins? J'ai eu trois bons profs dans ma vie -dont Barthes...- mais j'ai eu une majorité d'enseignants qui faisaient honnêtement leur métier et qui m'ont donné l'envie de le faire moi-même. Quant à savoir si je suis un bon prof, c'est une autre histoire...
Marianne : Le problème est que vous êtes totalement impliqué politiquement aux côtés du pouvoir actuel. Que dites-vous des 20000 postes qui seront supprimés dès l'an prochain au nom du non remplacement d'un fonctionnaire sur deux? Pourquoi sur votre blog "Bonnet d'âne" ce qui pourrait fâcher le ministre Darcos avec lequel vous entretenez des liens plus que privilégiés (la possible disparition des concours de recrutement ou autre par exemple) n'est jamais abordé ?
Le Ministre a annoncé 11.000 suppressions de postes (et non 20.000) qu'il justifie par la baisse de la démographie en collège et en lycée. C'est une politique à très court terme, et peut être à courte vue, qui lui est dictée par les Finances plus que par ses convictions pédagogiques (cette réduction de postes a été votée par l'Assemblée nationale, et non décidée rue de Grenelle). Mon blog est l'un des très rares où aucune intervention n'est censurée. Venez donc vous y exprimer, vous verrez que de très nombreux intervenants fustigent la politique de X.D.
Rachelle : Bonjour. Avez vous des comptes à régler avec Azouz Begag, car franchement quel enseignant crédible peut-il faire lire à ses élèves les extraits de son livre que vous citez dans le votre ?
Aucun compte personnel... Je trouve simplement étrange (et significatif) la publicité dont il a bénéficié ces dix dernières années. Il y avait dedans du copinage, de la culpabilité post-coloniale, du politiquement correct, -en tout cas rien de littéraire-. Il y a suffisamment de très grands classiques très lisibles par la jeunesse pour ne pas s'attarder sur les démêlés sodomiques des beurettes de la banlieue lyonnaise...
Michel : répéter, réciter par cœur jusqu'à la terminale... Et le sens critique, on le développe quand?
On commence par le par-cœur afin d'acquérir les bases indispensables à l'exercice de la pensée. C'est peut être paradoxal, mais la liberté de s'exprimer nait dans la contrainte: contrainte syntaxique, contrainte lexicale et nécessaire connaissance de la pensée d'autrui. Pour savoir demander, il vaut mieux se rappeler le « Corbeau et le renard » que d'essayer d'improviser maladroitement. Enfin, la culture sert à sa propre contestation: les étudiants de 1968 étaient imbibés de références culturelles (Aragon, Breton, Char, Rimbaud et j'en passe) ce qu'il leur a permis de contester en profondeur tout le système éducatif. Les lycéens d'aujourd'hui en sont réduits à gueuler, parce qu'ils n'ont pas même appris à s'exprimer. Et en sciences, le par-cœur (les tables de multiplication par exemple) permet, à terme, d'obtenir la médaille Fields.
Gabie : "Iufm lieux de perdition"... par quoi les remplacer alors ?
Il faut distinguer la formation des futurs instituteurs de celle des futurs professeurs. Ce sont deux professions différentes même si la finalité est commune. Prétendre que les uns et les autres procèdent des mêmes fausses "sciences de l'éducation" est une escroquerie. Quant aux maitres qui enseignent en IUFM, je m'interroge sur ce que serait leurs capacités à enseigner en collège. En fait, l'université devrait suffire pour former les enseignants, à condition que cette formation soit complétée par des stages réels auprès de maitres expérimentés.
Lycéen33 : La langue black-blanc-beur est pour vous une langue de bouffons. Qu'y connaissez-vous vraiment ?
J'ai enseigné dix ans dans un lycée (les Tarterêts à Corbeil-Essonnes) où c'était la langue de circulation. Et j'ai eu à cœur, pendant ces dix années, de montrer à mes élèves, tous fanas de rap et de slam, qu'il existait une langue étrange et complexe qu'on appelait le bon français, et qui était la langue que parlait leurs futurs employeurs. Un enseignant devrait toujours avoir pour souci de former ses élèves à ce qui se passera plus tard et non de les conforter dans leurs mimétismes culturels.
Yvon : Quel ministre a selon vous fait le meilleur boulot au ministère de l'éducation ?
Sans contestes le ministre actuel s'il peut poursuivre sa tâche, et quelles que soient les réserves que j'apporterais sur certaines de ses décisions. Robien était un homme poli, Fillon n'a fait que passer, quant à la triade Allègre-Lang-Ferry, ce fut la conjuration des imbéciles, la vraie fabrique du crétin.
Paule : Il existe des différences de notation importante et pas seulement en philo lors des corrections du bac. Comment y remédier selon vous ?
En moyenne, les études de docimologie montrent des écarts de deux points. Dans les faits, ils sont compensés par les ajustements "à la main" réalisés en commission avant la note finale. Les correcteurs sont par ailleurs incités de façon permanente à noter le plus haut possible. C'est si vrai que les correcteurs exigeants ne sont plus convoqués pour les examens. Point n'est besoin, comme on l'a fait, d'imaginer un logiciel ministériel produisant une péréquation de notes: les correcteurs font le travail d'égalisation vers le haut tout seuls.
Nico : Les enseignants se paupérisent. C'est un fait et on ne parle pas d'augmentation. Avez-vous des propositions à faire sur ce sujet ?
Je propose dans mon livre une augmentation immédiate de 200 euros pour tous les débutants. Il est scandaleux (et contre-productif, à un moment où l'on va avoir besoin de dizaines de milliers d'enseignants à cause des départs en retraite) qu'un diplômé à Bac+5 faisant un métier difficile et souvent dans des conditions aléatoires commence à 1300 euros par mois. Les enseignants ont perdu 20% de leur pouvoir d'achat ces 20 dernières années. La moindre des choses, si on veut rendre à nouveau le métier attractif, c'est de rattraper rapidement ce manque à gagner. Cette paupérisation est d'ailleurs partiellement responsable de la perte de prestige de la profession, dans un monde qui confond volontiers être et avoir.
Pierre : Faut-il s'opposer au redoublement ?
Je propose dans mon livre d'éviter le plus possible le redoublement, en ouvrant les établissements l'été pour des cours supplémentaires préparant à des examens de passage passés en septembre (ce fut longtemps le cas en France). Très peu d'élèves échouent dans toutes les matières: c'est le seul cas de figure qui légitime un redoublement. En revanche, je préfère fonder les passages sur un examen plutôt que sur une commission d'appel contrôlée par des non-enseignants.
L'école est aujourd'hui le champ clos de rivalité mortelle alors qu'elle devrait être au service des enfants. Il est temps d'enterrer les convictions néfastes et de se remettre vraiment au travail, temps de siffler "la fin de la récré"... Jean Paul Brighelli.
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