30-03-2008 23:14
"On peut éradiquer la pauvreté"
Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix 2006, rencontre aujourd'hui le président de la République. Dans son dernier livre, Vers un nouveau capitalisme, aux éditions JC Lattès, celui qui a été surnommé "le banquier des pauvres" pense qu'il est possible de faire rimer altruisme et efficacité économique. Utopie ? Oui, certainement. Mais une utopie que l'on prend au sérieux, quand elle sort de la bouche de celui qui a sauvé des millions de personnes de la pauvreté.
Après le microcrédit, c'est une nouvelle révolution que vous nous proposez...
En quelque sorte... Les gens ont du mal à comprendre le concept du "social business" simplement parce qu'ils ne comprennent pas que l'on puisse entreprendre sans chercher à gagner de l'argent. Mais dans toutes les activités que j'ai développées, et notamment le microcrédit, je n'ai jamais cherché à faire de l'argent, et je m'en porte très bien. Il y a un manque cruel dans notre système économique actuel, puisqu'il ne permet pas aux gens de faire de "bonnes actions" et de développer leur côté altruiste.
Vous pensez vraiment que les gens vont travailler sans chercher à faire de l'argent ?
Ils le font tous les jours ! L'être humain n'est pas qu'une machine à faire de l'argent, comme nous le suggèrent la plupart des théories économiques ! L'être humain est multidimentionnel. Prenez la peinture : des personnes dédient leur vie à la peinture, sans jamais réussir à en vivre. Et ce n'est pas parce que cette personne ne correspond pas aux critères habituels d'une économie de marché qu'elle est folle. C'est ce nouveau domaine que j'essaie de mettre en oeuvre, afin de faire reconnaître la " multidimensionnalité" de l'être humain.
En quoi consiste un "social business" ?
Un "social business" est une entreprise comme une autre. Sauf qu'une entreprise normale n'a qu'un but : gagner de l'argent, et en gagner encore plus. Un "social business" obéit à un objectif social. La société se donne comme objectif de réduire la malnutrition, par exemple, ou d'apporter l'eau ou l'électricité dans des zones reculées d'un pays. Ou encore de faire reculer le nombre d'analphabètes. Bien sûr, comme toute entreprise, elle devra réfléchir à la manière de gagner de l'argent et d'équilibrer ses comptes, afin d'être financièrement viable. Mais ce n'est pas son objectif premier, et elle ne cherchera pas à maximiser ses profits au détriment de l'objectif "social" qu' elle s'est fixée.
Il y a déjà des organisations qui s'occupent de développement social...
Oui. Mais dans notre monde libéral, aider les autres va à l'encontre de nos principes économiques. On relègue ces questions aux gouvernements, à la charité. Je pense qu'il y a une autre voie possible. On peut améliorer le sort de son prochain grâce à une entreprise aux objectifs différents. Elle pourrait elle aussi attirer des investisseurs, qui recouvreront leurs investissements, puisqu'un "social business" est une entreprise qui doit être rentable. Par contre, une fois que les investisseurs ont recouvré leur mise, les bénéfices restent au sein de la société, afin qu'elle finance son développement.
Concrètement, un "social business", ça serait quoi ?
Regardez la joint-venture que Grameen Trust a créée avec Danone en 2006. Au Bangladesh, cette société, la Grameen Danone, s'est donné pour objectif de réduire la malnutrition infantile. Pour cela, nous avons développé un yoghourt enrichi. Danone a contruit une petite usine, contrairement à ses habitudes. Ainsi, nous nous fournissons auprès des producteurs de lait locaux. Nous avons même accordé des microcrédits afin que des personnes puissent se payeer une vache pour vendre leur lait à l'usine. La distribution des yoghourts est locale, assurée par des femmes qui ont obtenu un microcrédit pour devenir "vendeuses-yoghourt".
L'entreprise est rentable ?
Nous avons réduits les coûts au minimum, afin d'assurer la rentabilité de l'usine. Cet objectif est atteint. Mais nous avons besoin d'un peu plus de temps pour savoir si notre social-business a atteint son but premier : réduire la malnultrition infantile.
Microcrédit, social business... et après ?
Je veux que chaque pays érige son musée de la pauvreté, quand il aura éradiqué la pauvreté à l'intérieur de ses frontières. Cela semble fou, mais il est possible d'éradiquer la pauvreté. Si nous le voulons tous, on peut y arriver.
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