Bonjour, je suis arrivée…

Fredo : Comment avez vous travaillé votre livre ?
Ca a duré sur 3 ans car entre les deux je navigue beaucoup. Je connaissais ce fait divers depuis mon enfance. Quand l'idée a été là de faire un roman, je me suis tournée naturellement dessus. Ensuite c'est beaucoup de boulot pour faire naitre des personnages.

Jenny : Pouvez vous nous raconter la vraie histoire de cette première course autour du monde en 68 ?
Elle est organisée par les anglais et 9 bateaux partent comme je le raconte des cotes anglaises dans une durée de 3 mois. J'ai gardé les épisodes qui concernent les autres marins: la victoire de robin Knox Johnston en 343 jours ! Maintenant on en met 80 en solo… L'abandon de Moitessier " pour sauver son âme" et le naufrage de Tetley qui offre un boulevard à Crowhurst (qui est le nom réel de mon héros). On retrouvera ensuite son bateau vide avec deux livres de bord, le vrai et le faux. Tout le reste (les personnages et le déroulé de sa navigation sont inventés).

Flo : Est-ce que vous écrivez pendant que vous naviguez ?
Très peu car je suis absorbée par la navigation qui est souvent difficile (je navigue entre l'Antarctique et le cap Horn) mais j'absorbe beaucoup de ce que je vois ou des émotions et ensuite je n'ai aucun mal à le restituer car je m'en souviens précisément.

Merki : Avez-vous aussi éprouvé la tentation de Moitessier ?
Non, car maintenant les choses sont différentes. Nous sommes vraiment des coureurs et donc avons une responsabilité vis à vis de nos sponsors et surtout de nos équipes et du public. Ce genre de réaction peut se comprendre quand on ne doit rien à personne ... Ce n'est plus le cas. Et moi j'ai toujours aimé passer une ligne d'arrivée et revoir mes proches.

Nick : Il se dégage de votre livre une affection sinon une grande compréhension pour Donald Crowhurst dont vous vous êtes inspiré. Qu'est-ce qui vous a touché chez lui ? Comment l'avez vous "rencontré" ?
J'ai eu connaissance de l'histoire quand elle s'est déroulée. J'avais 13 ans (comme la fille que je lui ai donnée). Je peux comprendre ce personnage qui a eu des rêves plus gros que lui et ensuite trop d'orgueil pour en sortir. La pression dans ce genre d'événement est très forte de la part de tous ceux qui vous soutiennent et que l'on ne veut pas décevoir. Le problème de Crowhurst, c'est qu'il est mal en mer (heureusement ce n'est pas mon cas).

Aujourd'hui je me sens proche d 'Elen Mac Arthur et de toute la génération des "petites jeunes" surtout anglaises comme Sam Davies.

Titouan : Avez-vous eu accès aux carnets de Donald Crowhurst ?
Des journalistes anglais ont écrit une biographie, quelques mois après sa disparition. C'est la seule archive que j'ai consulté. Le problème c'est que son vrai journal est très vite incompréhensible car il sombre dans la folie. C'est une suite de phrases obscures où il se prend pour dieu, pendant des pages et des pages.

Milord : Avez vous eu vous aussi la tentation du mensonge ?
Non, jamais ! Je me suis toujours sentie très bien dans ce que je faisais. Et pas d'état d'âme si ça ne marche pas. Ce qui compte, c'est le chemin que l'on fait et pas toujours le résultat en termes de place dans une course.

Jane : Avez vous vous aussi eu peur de sombrer dans la folie lors de vos courses ?
Non, car je me sens très bien en mer. Je m'y sens sécurisée comme vous à la maison, car je la connais, je l'apprécie et je suis capable de me laisser aller à son rythme. Donc je crois que je pourrais rester longtemps même seule et que ça serait toujours bien.

Monnaie : L'argent et les sponsors ont-ils totalement perverti la voile aujourd'hui ?
Qu'entendez vous par perverti ? Certes nous sommes obligés de donner des nouvelles tous les jours et ensuite de passer à la télé ... mais rien ne nous est imposé du point de vue de la navigation et de la course. Je pense que sinon le marins qui sont plutôt cabochards ne marcheraient pas.

Nolo : Que pensez-vous du récent exploit de Desjoyeaux ?
C'est bien sur le meilleur marin de sa génération. Même si la météo l'a un tout petit peu aidé quand il est revenu après son escale aux sables, au départ de la course. Il a ensuite fait une route excellente et surtout su faire marcher son bateau au max sans casser et ca c'est vraiment formidable.

Fredo : Est-ce que c'est l'échec du tour du monde en solitaire en 1999 qui a marqué votre décision d'arrêter les courses en solitaire ? Qui s'est il passé à ce moment ?
Non car j'avais décidé deux ans avant que ça serait le dernier car je voulais faire autre chose. C'est plutôt le contraire, comme j'étais sur le point de gagner quand le bateau s'est mis à l'envers, je me suis demandée si ça ne valait pas le coup de s'acharner encore une fois. Mais mes autres projets étaient plus forts. Donc quand le bateau s'est retourné, j'ai attendu 24 heures que Giovanni Soldini, un autre concurrent vienne me chercher. Heureusement j'avais prévu ce cas de figure et développé des moyens pour me signaler et pouvoir quitter le bateau facilement si ca arrivait.

Jeannot : Le retour à terre vous fait-il toujours aussi un choc ?
Un choc de bonheur de revoir le gens que j'aime. Un peu un choc car il y a tout d'un coup plein de monde qui me tiraille dans tous les sens. Mais à force, on s'habitue. Ce qui est important c'est d'avoir la veille tranquille pour dire au revoir à une histoire et se préparer à autre chose.

Claudette : Est-ce vraiment utile cette course permanente à la technologie pour les bateaux ? J'ai le sentiment que ça enlève un peu de l'aspect "exploit humain" de ces courses au grand large ?
C'est inévitable. Je ne vois pas comment on peut demander à un coureur de ne pas chercher à aller plus vite, puisque c'est la règle du jeu. Ou alors il faut faire de la croisière ce que je fais maintenant. Par ailleurs l'imagination autour des bateaux, c'est passionnant, inventer, développer des solutions novelles est très excitant ; enfin, quoiqu'on fasse, il y aura toujours un homme (une femme) seul sur l'océan.

Petry : C'est vrai que manger des sardines à l'huile, ça enlève le mal de mer ?
Tiens je n'ai pas essayé ! Je vous conseillerai plutôt la banane dont on dit que " c'est bon dans les deux sens "!

Loulou_la_brocante : Est-ce que c'est la littérature qui vous a donné envie de naviguer ou vous avez "baigné" dedans (dans la voile) depuis toute petite ?
J'ai eu la chance d'aller en vacances au bord de la mer et on avait un petit dériveur en bois. C'est de la qu'est parti ma passion pour la mer et la navigation. La littérature a joué un rôle car je lisais beaucoup et les textes de Moitessier ou de Janichon étaient vraiment de nature à enthousiasmer.

Bat : Comment comprenez-vous la décision de Moitessier d'arrêter la course pour sauver son âme ?
Dans le contexte oui. On était en pleine époque de contestation de la société et de retour à la nature. Par ailleurs Moitessier était très imprégné de philosophie orientale et les valeurs de la société lui étaient très étrangères. Il n'aurait sans doute pas su gérer son succès (ce n'est pas si facile d'en rester détaché).

Lila : Vous êtes la première femme à avoir réussi un tour du monde à la voile en solitaire... Quelles sont selon vous vos principales héritières aujourd'hui ?
Oui, en 1989. Aujourd'hui je me sens proche d 'Elen Mac Arthur et de toute la génération des "petites jeunes" surtout anglaises comme Sam Davies.

Marlou : L'écriture est-elle devenue une nécessité pour vous ?
Un nouveau bonheur, certes! J'ai toujours énormément lu, je n'ai pas la télé et j'adore les mots. Donc je fais de la radio, sur France Inter, je présente des spectacles de contes de mer, et j'écris. Le roman était un nouvel exercice, que je trouve plus difficile que de raconter des choses qui vous sont arrivées. Mais je crois que je vais continuer.

Voilier : Qui sont les marins d'aujourd'hui que vous admirez ?
Dans ma génération Philippe Poupon et Francis Joyon, aujourd'hui Michel Desjoyeaux bien sur et Bilou par sa convivialité qui est une donnée importante.

Pape : Que pensez-vous d'Olivier de Kersauson? Il est vraiment très misogyne ou c'est juste une image qu'il se donne ?
Sur le fond il l'est sans doute ; mais en plus il travaille son fond de commerce de vilain marin grossier et myso. C'est dommage car par ailleurs c'est un type très fin et cultivé, mais il le cache bien.

rer75 : Quelles courses vous passionnent aujourd'hui ?
Je suis toujours avec plaisir les tours du monde de solo (avec ou sans escales), la mini transat que j'adore et le Figaro. Pour les autres je suis comme beaucoup de gens, je me tiens au courant sans plus

Flo : J'ai entendu Florence Arthaud qui disait récemment que le milieu de la mer n'était absolument pas macho. Vous confirmez ?
Je confirme. C'est un milieu qui sait reconnaitre les siens. Si vous faites du bon boulot, il n'y a pas de problèmes. Et puis quand les gars sont derrière ..... Y'a plus de problèmes

Nina : Qu'est ce qui vous fait penser que les navigateurs seraient plus sensibles à l'écologie ?
Parce qu'ils vivent dans la nature et savent qu'ils ne peuvent pas se passer d'elle.

Malo : Quelle est votre position sur le Grenelle de la mer. Quels sont pour vous les impératifs ?
J'ai accepté d'y participer car je crois qu'il faut être optimiste et que tout peut servir vu l'urgence. Nous avons fait un travail vraiment intéressant ou les positions des uns et des autres se sont modifiées (c'est le succès de la méthode grenelle) maintenant le ministre a 400 propositions sur sa tables. Dont des impératifs de connaissance, de protection des milieux, d'évaluation des services écologiques, d'invention de bateaux, de protos, d'énergies moins perturbantes pour l'environnement (donc pour nous). À lui de trancher.

Vague : Etes-vous pour l'instauration de quota de pêche ?
Pas de quotas individuels transférables qui revient à "privatiser" la ressource et peut à terme détruire la flotte artisanale au profit de la flotte industrielle. Mais pour certaines espèces il faut à l'évidence limiter la capture. Mieux vaut que ce quota soit géré par une flottille (un groupe de marin) et surtout mieux vaut une pêche plus sélective qui permet de travailler toute l'année qu'une pêche agressive qui laisse les pêcheurs sans droits de pêche à partir d'un mois d'avril.

Marlou : C'en est il fini des grands défis pour vous ?
Qu'est ce qu'un grand défi ? Ce qui est médiatique ? Je continue à naviguer (plus qu'avant même). Je repars en Antarctique cet hiver. Avec toute mon expérience et 35 ans de navigation c'est une forme de défi.

Loulou_la_brocante : Vous n'avez jamais envie de vous arrêter quelque part quand vous êtes en course et de laisser le côté compétition, après un coup de cœur ? Vous en seriez capable ?
J'ai déjà répondu qu'aujourd'hui on est responsable vis à vis de son équipe de ses sponsors et du public et qu'on leur doit de ramener le bateau et son équipage. Parfois en passant du coté du Horn et de la Tasmanie ou de Kerguelen je me suis dis que j'allais revenir pour savourer ces endroits et je l'ai fait (sauf la Tasmanie pour le moment).

Moun: Qu'allez vous faire en Antarctique ?
Nous partons à six, trois marins et trois alpinistes pour 3 mois. Marins et montagnards ont beaucoup de points communs. Nous servirons de camp de base pour eux et nous (les marins) explorerons la côte et certaines îles dont Charcot Island qui vient d'être détachée de la banquise à cause du réchauffement climatique. L'un des alpinistes est aussi glaciologue, il pourra nous faire une lecture du paysage. L'idée est ensuite de raconter : bouquin ou film c'est un bon support pour "alerter".

Pic : Quels sont vos projets ? Un nouveau livre, de nouvelles missions pour l'environnement ? De nouveaux ports ?
Je suis très engagée auprès d'associations (WWF ou FIDH et des assoc locales à la Rochelle), je participe aussi à la gestion des terres australes françaises (Kerguelen entre autres), je fais de la radio sur France inter, de la scène avec un spectacle de contes et un "opéra fantastique", 5 mois par an en mer du coté du Horn, et parfois quelques conférences pour gagner ma vie !

Bun : Avez-vous déjà aperçu l'œil de la mer ?
Ceux que j'ai vus étaient très doux !

Merci à vous tous bonne journée.

Isabelle Autissier, "Seule la mer s'en souviendra", Grasset, 280 p; 18€