Qu’as-tu ressenti à l’issue de la projection de "Soudain le vide", vendredi après-midi ?
Je m’attendais à une projection plutôt houleuse et finalement j’ai trouvé les gens hyper respectueux, même s’il y a eu quelques rares personnes qui ont sifflé à la fin. Je m’attendais aussi à des réactions épidermiques à certains moments, mais non. Peut-être parce qu’il est moins brut de coffre, plus planant, plus déconcertant que les précédents.
C’est mieux, non ?
Disons que je n’allais pas faire "Irréversible 2" ou un autre "Seul Contre Tous". Je voulais aller dans une direction nouvelle, rien que pour m’amuser. Il y a des gens qui partent toujours en vacances au même endroit, moi je me dis "autant découvrir le reste du monde."
Avons-nous vu la version définitive où vas-tu retravailler le montage ?
Le montage est "semi verrouillé". Il y a peut-être deux ou trois petits trucs à couper à droite et à gauche. Par contre le traitement visuel et sonore devrait à l’arrivée être beaucoup plus complexe. Une fois qu’il sera finalisé le film devrait être beaucoup plus émotionnel et sentimental.
Est-ce que ça veut dire que tu t’es dépêché de finir cette version pour le Festival ?
Lorsqu’on m’a proposé d’être en compétition, j’étais extrêmement fier alors que le film n’était pas encore dans sa version qui a été présenté vendredi. J’ai fait de mon mieux pour avoir le truc le plus propre possible pour le Festival, mais il y a encore un peu de travail qui m’attend à la maison.
Les réactions du public cannois peuvent-elles influer sur ce travail ?
Au lieu de montrer un film à trois amis pour savoir ce qu’ils en pensent, on le montre à 2 500 personnes, dont ses pires ennemis. La plupart des gens auraient eu peur mais vu que le film me plaît, je m’en fous. J’ai lu des critiques dithyrambiques dans le "New York Times", dans "Screen International". Variety en revanche était haineux ! Je pensais que le film était plus consensuel mais je me rends compte qu’il y a encore des réactions hyper viscérales.
Personnellement, le film m’a scotché. J’avais envie de savoir jusqu’où tu allais nous emmener…
Je pense qu’il y a pas mal de gens qui à la sortie se sont demandés où on les avait emmenés ! (rires).
Toi tu sais ?
Oui, je sais. (sourire)
Quel est le point de départ de "Soudain le vide". Une image, un récit ?
Ça vient essentiellement de l’envie de jouer avec le langage cinématographique. Il y avait certaines formes que je n’avais jamais vraiment exploitées comme la vision subjective ou la voix off, même si j’en avais mis dans "Seul contre tous". Je risque d’ailleurs d’en rajouter un peu dans la version définitive.
Beaucoup de cinéastes disent que c’est l’histoire qui dicte la forme. Là c’est donc l’inverse…
Pour ce film en particulier, il y avait le concept de la vision subjective et l’histoire a été écrite à partir de là. Je voulais faire un film du point de vue de l’esprit d’un mort qui s’extrait de son corps, et accompagne sa sœur à travers tout un nombre d’immeubles et de rues.
Tout le long du film, on sent un plaisir de cinéphile à faire du "jamais vu"…
Quitte à passer un ou deux ans sur un film, autant faire quelque chose qu’on n’a jamais vu ailleurs. Là, entre la pré-production, les repérages, et le tournage final, ça fait plusieurs années que je suis sur ce projet.
Qu’est-ce qui a été le plus difficile ?
Le financement. C’est un film risqué, sans comédien connu, avec beaucoup de séquences expérimentales, pas de tournage en France et donc pas d’aide de l’Etat, en langue anglaise de surcroît !
Derrière le sexe, la drogue et la musique forte, est-ce qu’il n’y a pas au fond un Gaspar Noé romantique ?
Je ne suis pas romantique du tout. Je dirais plutôt sentimental. Sentimental pour moi ça veut dire qu’on est très mammifère, qu’on s’attache aux gens. Comme les animaux d’ailleurs ! Je ne suis pas romantique comme je ne suis pas spirituel non plus. Je suis même plutôt anti religieux. On m’a beaucoup dit que ce nouveau film était doux, et je crois que c’est lié au fait que j’ai travaillé pour la première fois avec des enfants. On s’identifie tous à eux, en pensant que c’était un moment de la vie où on était beaucoup plus faible qu’aujourd’hui.
Le rapport frère-sœur est très puissant, fusionnel. Est-ce proche de toi ?
J’ai une sœur, mais le film n’est absolument pas basé sur ma relation avec elle. Maintenant j’ai cette image de la famille composée d’un père, une mère, un frère et une sœur. C’est le schéma dans lequel je suis né. Dans le film, une fois qu’ils sont privés de leur parents, le frère et la sœur sont véritablement seuls au monde, encore plus dans un pays dont ils ne pratiquent pas la langue.
Où as-tu trouvé les deux jeunes comédiens qui interprètent Linda et Alex, Paz de la Huerta et Nathan Brown ?
Aux Etats-Unis. J’ai rencontré Paz à Los Angeles et une fois que je l’ai choisi, je me suis mis à chercher désespérément quelqu’un qui lui ressemble et qui ne soit pas comédien. Comme le frère est filmé tout le temps de dos, je me suis dit qu’un professionnel allait très mal le vivre. C’est là que j’ai rencontré Nathan, quelqu’un qui veut être réalisateur de vidéo-clips et qui était très sympathique, très intelligent et ressemblait en plus à Paz. Il vendait des t-shirts à Brooklyn et la semaine suivante il s’est retrouvé propulsé rôle principal à Tokyo, super bien traité. Il a gagné le gros lot.
Combien d’heures restent sur la table de montage ?
Je ne sais pas bien car on a monté en AVID et je n’ai pas compté. Peut-être quinze fois ce qu’on voit à l’écran.
L’expérience du montage a dû être presque autant incroyable que le tournage…
Le plus chiant, c’est choisir les bonnes prises lorsqu’on a tourné vingt fois la séquence. On trie, on reconsidère avec des amis. Une fois les bonnes prises choisies, le travail est beaucoup plus drôle.
Le délégué général du festival Thierry Frémaux dit que ton film, c’est le cinéma de demain. Tu es d’accord ?
Ça fait plaisir, même si je ne suis pas sûr que ce soit vrai. Disons que j’essaie de me différencier des partis pris habituels du cinéma. Je pense que ce film est aussi le plus sérieux que j’ai fait. La maturité éclate ! (rires)
Maturité ?
Je préfère la sagesse !
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Mis à jour 24-05-2009 15:27
Gaspar Noé: "J’essaie de me différencier des partis pris habituels du cinéma"
Le réalisateur Gaspar Noé a retourné plus d’un festivalier avec l’hallucinatoire "Soudain le vide". Entretien.
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