Et si Pedro Almodovar décrochait enfin la Palme d’Or ? Le cinéaste espagnol nous accordé un long entretien, lundi en tête sur une plage de la Croisette, avant la présentation en compétition officielle d’ "Etreintes Brisées", son nouveau chef d’œuvre, aujourd’hui en salles dans toute la France.
Vous souvenez-vous de la première fois que vous êtes venu à Cannes ?
Oui, très bien. C’était en 1982. J’étais tout à fait inconnu… et beaucoup plus mince. (rires) C’était une sensation merveilleuse de participer à ce grand festival pour un jeune cinéaste. Je présentais « Le labyrinthe des passions » dans le cadre de la Semaine de la critique, de façon quasi anonyme. Je n’ai pas eu d’articles de presse, pratiquement personne n’est venu le voir, et pourtant j’étais heureux d’être dans ce lieu qui est à la fois le ciel, le purgatoire et l’enfer parfois.
Vous faites des films d’auteur ultra glamour. Quelque part vous êtes le cinéaste parfait pour Cannes, non ?
Sauf que j’ai mis très longtemps à être un parfait cannois comme vous dites ! La deuxième fois que je suis venu, j’étais déjà une « star » puisque j’ai été membre du jury en 1992. Je dis ça avec une pointe ironie car avant cela, plusieurs de mes films ont été refusés par la sélection officielle, y compris « Femmes au bord de la crise de nerfs ». Gilles Jacob a d’ailleurs reconnu publiquement quelques années plus tard, non sans humour, que ce film lui avait « échappé ». Après 1992, je suis venu souvent comme invité, et je me suis beaucoup amusé. C’est un peu différent lorsqu’on est en compétition. Pardon de le dire, mais il faut faire plein d’interviews, travailler beaucoup, si bien que je ne peux pas voir autant de films que je voudrais. Or Cannes, c’est un véritable festin pour les cinéphiles ! En fait on croit que je suis souvent sélectionné à Cannes, mais je n’ai commencé à être en compétition qu’avec « Tour sur ma mère », en 1999.
Ken Loach nous parlait récemment du décalage qu’il y avait à présenter des films « de gauche » à un public en costume et robe de soirées, pour ne pas dire « de droite ». Votre cinéma pose moins problème. Il est subversif, mais très sexy en même temps !
Ce paradoxe, tous les réalisateurs le ressentent. Peut-être que compte tenu de l’esthétique de mes films, il y a moins de contradiction entre ce qui est projeté à l’écran et le public qui le reçoit. Mais c’est vrai qu’au moment de la projection, le public du festival n’est pas toujours celui qui « voudrait » voir nos films. Notre vrai public, c’est celui qui paie son billet, qui fait la queue, qui attend avec impatience de découvrir notre nouveau film. Le public de Cannes est, c’est vrai, très mondain. Si bien qu’on a un peu cette peur d’être mal compris. Il faut toutefois reconnaître qu’au Palais des festivals de Cannes, le public est très gratifiant car il aime rendre hommage aux auteurs, qu’il ait aimé le film ou pas.
« Volver » a eu beaucoup de succès, des prix, d’excellentes critiques. Dans quel état d’esprit étiez-vous avant d’entamer « Etreintes Brisées » ?
Quand je finis un film, je me situe dans une optique complètement différente. Ma filmographie est assez hétérogène mais j’aime enchainer des films qui se ressemblent le moins possible. « Volver » est complètement différent de « La Mauvaise Education » qui n’a rien à voir avec « Parle avec elle », qui n’avait rien à voir non plus avec « Tout sur ma mère ». Néanmoins on me reconnaît dans tous ces films. « Etreintes Brisées » est un film qui est très spécial pour moi. J’ai voulu qu’il soit une sorte de célébration de l’acte d’inventer, de raconter une histoire. J’ajouterais que la gestation du film s’est faite à un moment dramatique pour moi, l’un de ces moments où on laisse la rhétorique de côté pour faire ce qu’on aime le plus. Et ce que j’aime le plus au monde, en dehors de quelques personnes, c’est le cinéma. A l’heure où la plupart des films ressemblent à des jeux vidéo, je voulais que ce film soit une révérence au cinéma en tant que profession à travers le personnage du réalisateur, mais aussi comme reflet de notre existence. Si les personnages ont un parcours très dramatique, je voulais montrer que le cinéma peut-être plus beau, plus parfait que la vie. Et puis c’est un film qui renferme tous les thèmes qui m’ont toujours intéressé comme la relation père-fils mais aussi la culpabilité et la trahison qui dans le personnage de Judit sont alliées à une générosité sans borne. Je voulais également montrer la fragilité du cinéma, surtout lorsque quelqu’un s’interpose entre le film et son réalisateur. C’est ma façon de défendre l’idée de l’intégrité de l’œuvre cinématographique à une époque où certains producteurs, surtout américains, ont tendance à manipuler les films sans demander leur avis aux auteurs. Il y a enfin le thème de l’amour fou. L’amour fou à quatre en l’occurrence !
L’une des idées les plus formidables dans « Etreintes Brisées », c’est ce film que tournent ensemble les amants, « Chicas Y Maletas » (Femmes et Valises), et dont vous montrez quelques scènes. Avez-vous écrit un scénario complet ? Est-ce un script qui n’avait jamais abouti avant ?
C’est une variation très libre de « Femmes au bord de la crise de nerfs » dont j’ai tourné 25 minutes en tout. Ce sont des scènes très drôles, cochonnes mais pop. Il n’y en a au final que trois minutes dans le film mais tout le reste sera sur le DVD. Mon idée de départ, c’était que les personnages devaient tourner une comédie, comme contrepoint à leur vie véritablement dramatique. Je voulais insister sur le contraste entre les deux. C’était aussi une expérience que je voulais faire avec Penelope : lui demander de mal jouer. Pour ça elle devait paraître joyeuse dans la scène, mais pas dans le ton, un peu triste. C’était très intéressant à faire car il fallait aussi qu’il y ait une prise excellente, qui serait incluse au montage définitif de « Chicas Y Maletas ».
Avec ces scènes vous nous racontez plein de choses sur l’envers du décor du cinéma. Possédez-vous chez vous des mallettes remplies de bobines sur lesquels Victoria Abril, Penelope Cruz et toutes les autres jouent très très mal ?
Bien sûr, j’ai ces chutes où elles sont très mauvaises ! Mais je n’aurais jamais la cruauté de les montrer. Vous savez, je conserve tout du matériel cinématographique : les bonnes et les mauvaises prises, tout le négatif. Et puis les mauvaises prises font partie du processus de création. Il y a des acteurs qui donnent le meilleur à la première ou à la troisième prise, de façon tout à fait spontanée. Il y en a d’autres, plus ils travaillent, meilleurs ils sont. A la 15e prise, ils seront meilleurs qu’à la 14e, mais à la 20e ils seront mille fois meilleurs qu’à la 15e. Le problème, c’est quand on a pour une même scène des acteurs à l’opposé l’un de l’autre !
Votre direction d’acteurs est remarquable. Plusieurs fois on se dit : « si ce n’était pas si bien joué, ça pourrait être ridicule ». Or ça fonctionne toujours. Je pense à la scène où Lena / Penelope s’allume une cigarette, croyant que son compagnon est mort…
C’est drôle que vous parliez de cette scène parce qu’elle est pratiquement entièrement improvisée. Je l’ai écrite pendant que mon équipe était en train de préparer l’éclairage. Nous avions déjà fait une première version de la scène au cours de laquelle le compagnon de Lena est complètement épuisé après l’amour et pose la main sur sa poitrine. Quand j’ai vu cette image, je me suis dit qu’il faudrait encore montrer davantage la duplicité de l’un et de l’autre. J’ai eu donc l’idée que lui fasse semblant d’être mort, et qu’elle, le croyant, redevienne soudain elle-même. Elle est relax, elle prend une cigarette. A ce moment précis, je parle à Penelope depuis un côté du plateau et je lui dis tout ce qui passe par la tête de son personnage afin que cela se reflète dans son regard : « heureusement qu’il n’est pas mort pendant qu’on faisait l’amour ; est-ce que je dois appeler la police ? Et si j’appelais plutôt le concierge à qui je plais bien ? ». Dans ce genre de cas, l’interprétation des acteurs est essentielle. Ils se retrouvent dans des situations extraordinaires, complètement folles, à la limite du grotesque, mais ils ne doivent jamais tomber dedans. Pour que ça fonctionne, il faut qu’ils jouent de façon complètement naturaliste, comme si la situation incroyable était tout à fait normale. C’est pourquoi il ne faut pas qu’ils jouent de façon insistante, appuyée. C’est la clé.
Les faites-vous beaucoup répéter ?
Nous répétons énormément car j’écris toujours mes scénarios de façon très complète, comme un romancier avec plusieurs versions qui évoluent avec le temps. C’est comme une sédimentation avec plusieurs couches qui s’accumulent les unes par-dessus les autres pour donne un scénario presque final. Lorsqu’on commence les essais et les répétitions, je me mets très vite à changer les dialogues car quand j’écris, ils sont un peu plus littéraires que la façon dont je voudrais que les acteurs parlent. Ensuite j’ajuste les personnages aux interprètes que j’ai choisis. Au moment du tournage, il y a encore d’autres adaptations avec les mouvements réels, les distances réelles, les éclairages… Le film est comme un être vivant que je dois faire évoluer au fil du tournage. J’ajouterais que comme j’écris plusieurs versions différentes du scénario, je connais les autres vies des personnages, je connais ce qu’il aurait pu faire de différent dans une scène donnée.
Penelope Cruz est encore extraordinaire dans ce film. Pedro, allez-vous l’épouser ?
(rires). Je crains que si elle m’aime beaucoup, elle n’aime quelqu’un d’autre encore plus que moi ! Mais elle sait qu’à un moment j’aurais bien aimé avoir un enfant avec elle. C’est la seule femme à qui j’ai pensé en ces termes là.




































