Haut magistrat Français, Jean-Claude Kross est l’un des acteurs judiciaires les plus respectés. D’abord avocat pendant plus de dix ans, il entre dans la magistrature et occupe successivement de nombreux postes, de juge d’instruction à celui de président de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Fort de ce parcours atypique, il participa à certains des procès les plus retentissants, dont celui des écoutes de l’Elysée, les faux électeurs du 3e arrondissement de Paris, ou celui des filières Afghanes. A quelques mois de son départ à la retraite, celui qui fut l’avocat général au procès en appel d’Yvan Colonna publie son premier ouvrage, ou il livre ses réflexions sur plusieurs décennies de travail au sein de l’institution judiciaire.

• Après dix années passées comme avocat, pourquoi avoir rejoint la magistrature ?

J’étais avocat et tout se passait le mieux du monde. Mais l’un de mes jeunes enfants est tombé gravement malade. Son traitement médical particulièrement lourd, qui demandait une présence régulière à ses côtés, était incompatible avec mon rythme de travail et celui de mon épouse. De fait, et malgré les importants sacrifices financiers, ma femme s’est mise à travailler à mi-temps, et je me suis dirigé vers la magistrature, qui m’assurait une présence plus régulière auprès de ma famille.

• Est-ce un regret d’avoir abandonné votre robe d’avocat ?

Non, pas le moins du monde. J’ai un principe, qui est de ne pas avoir de regrets. Cela ne sert à rien les regrets. Lorsque l’on prend une décision, il y a des aspects positifs et négatifs, mais il faut assumer. Et puis en entrant dans la magistrature, je ne pensais pas faire la carrière que j’ai fait.

• De tous les postes que vous avez occupés, quel est celui dont vous gardez le meilleur souvenir?

Même si j’ai du mal à mettre une priorité, je dois avouer que celui de juge d’instruction m’a marqué. C’est passionnant, car c’est un travail en commun avec les services de police et de gendarmerie, c’est un poste actif ou, en partant de rien on peut aboutir à des résultats. Même si parfois on n’aboutit pas toujours.

• Quel regard portez-vous sur l’évolution législative depuis vos débuts dans le monde judiciaire ?

Une complexification permanente. Je suis intimement persuadé que malgré la multiplication des textes, ce qui compte au final, c’est la valeur humaine du juge. Je pense d’ailleurs que ce qui fait défaut dans le monde judiciaire, c’est l’appréciation que l’on peut porter concernant l’adaptation de certains hommes à certains postes. L’idée fait son chemin, mais je pense qu’il faut davantage de professionnels pouvant apprécier l’aptitude technique et humaine d’un homme à un poste.

• Un juge peut-il se tromper ?

Bien sûr. On peut se tromper techniquement, mais aussi humainement. Mais que l’on le veuille ou non, c’est du dérapage que naît l’expérience. Il m’est arrivé plus d’une fois de faire des erreurs, mais surtout de connaître l’insatisfaction d’un jugement. En même temps, il existe nombre de décisions dont on ne peut pas apprécier l’impact. Par exemple, j’ai pris des décisions en étant très satisfait, et l’on m’a dit que c’était des catastrophes. L’inverse est aussi vrai. Cela amène beaucoup d’humilité.

• La confiance des justiciables envers l’institution s’est-elle détérioré ?

Le fossé a toujours existé, et je pense effectivement qu’il s’est élargi. Dans le même temps,et là est le paradoxe, lorsque le citoyen participe à l’œuvre de justice (Tribunal pour enfants, Cour d’assises) ; sa vision change, et il considère que l’on travaille sérieusement, et il défend l’institution. De l’extérieur, le regard porté est extrêmement critique, tandis que lorsque la même personne devient acteur du jeu judiciaire, le jugement est différent.

• Avez-vous connu des pressions lors de procès ?

Non, et ce qui est terrible, c’est que l’on ne me croit pas lorsque je dis ça. Je dis souvent qu’un juge est sous pression, mais ne reçoit pas de pression. La pression ou se la met soi-même, et les journalistes nous aident aussi (rires). Il est évident que nos supérieurs hiérarchiques lisent la presse, et lorsque cela se passe mal, ils n’aiment pas ça. Cela peut vouloir dire parfois qu’ils ont mal choisi le président qui devait mener les débats.

• Quel regard vous portez sur le bilan de Rachida Dati ?

Je fais parti de ceux qui pensaient que les peines planchers pouvaient avoir un effet positif. Je souhaiterais que l’on fasse un bilan au bout de 5 ans, pour voir les résultats. Je comprends les réticences de certains contre cette loi, cependant, j’observe que nombre d’entre eux n’habitent pas dans les quartiers souvent cités. Comme disait Guy Bedos, « Ils veulent bien mourir pour le peuple, mais pas vivre avec ». Lorsque j’étais responsable du parquet des mineurs, je m’apercevais que plus les jeunes approchaient de la majorité, moins ils étaient enclins à la récidive. Je pense que les peines planchers peuvent vraiment avoir un effet dissuasif, le même que l’approche de la majorité. Si elles ne parviennent pas à cet objectif, cela voudra dire qu’elles sont inefficaces, et qu’il faudra repenser les choses.

• Comment avez-vous vécu le procès en appel d’Yvan Colonna ?

Cela à été sans aucun doute le procès le plus difficile de toute ma carrière. Je me suis retrouvé confronter à une paralysie du système judiciaire, orchestré par certains des avocats de l’accusé. Face à cela, on est démunis. Lorsque Yvan Colonna dit à la cour « Vous êtes en mission », je me pose une simple question : dans ces conditions, pourquoi fait-il appel ? J’y ai vu une mise en cause du système judiciaire par des avocats qui souhaitaient une défense de rupture.

• Que répondez-vous à Me Simeoni lorsqu’il affirme, à plusieurs reprises, que l’on assiste dans ce procès à un renversement de la charge de la preuve ?

Je pense que c’est une stratégie, car cela place les représentants de l’accusation dans la position d’accusés. Personnellement, je voulais que l’on aille au fond du dossier, mais les avocats de ne voulaient pas l’aborder. La multiplication des incidents faisait que l’on n’arrivait pas à avancer sur le cœur du dossier.

• Pourtant, il n’y avait aucune preuve matérielle de l’implication d’Yvan Colonna dans le meurtre du Préfet Claude Erignac ?

C’est vrai.

• Et cela ne vous à pas fait douter ?

Je l’ai dit lors de mes réquisitions, si nous avions eu un doute sur sa culpabilité, je l’aurais dit. J’ai essayé de faire mon travail le plus sérieusement possible. Mais lorsque j’ai refermé les 180 tomes du dossier, je n’avais pas de doute sur mon intime conviction, car il y avait un faisceau d’indices précis et concordant terrible. C’est la première fois de ma vie que j’ai requis la perpétuité avec une peine de sûreté. Mais au lendemain de l’énoncé du verdict, j’ai relu mon réquisitoire, et je n’ai eu aucun regret.