Il faudrait que l'école ne soit pas seulement à l'ordre du jour dans les campagnes électorales mais dans le quotidien de la vie publique.
Bonjour à tous et bienvenue dans un débat que j'espère fructueux.
Miss : Bonjour. Pourquoi une lettre aux parents et pas aux enseignants ou mieux... au ministre ?
Ma lettre ne s'adresse pas exclusivement aux parents, mais à toutes les "grandes personnes". Je crois que l'éducation n'est pas seulement l'affaire des enseignants et, a fortiori, du ministre, mais de tous les adultes. C'est une question politique au plus beau sens du terme : l'avenir de la cité.
Fedo : Comment voyez-vous les enfants d'aujourd'hui ?
Je crois qu'ils sont, comme toujours, des êtres fragiles et inachevés. Mais nous avons aussi affaire à des phénomènes nouveaux : évolution de la famille, toute-puissance des medias, surinformation... Tout cela fait que nos enfants sont sans doute en "situation de surchauffe", plus excités que jadis, plus dans la pulsion et le passage à l'acte. Par ailleurs, l'effondrement des grandes certitudes sociales et religieuses entraîne une certaine perte de repères qui n'est pas toujours compensée ni dans la famille ni dans l'école.
Mummy : Faut-il renoncer à la télé et internet ou encadrer ses pratiques ?
Il me paraît impossible de renoncer à la télé et à internet. Ce sont d'ailleurs d'excellents outils d'information et de fantastiques fenêtres sur le monde. Ce n'est pas la télévision et internet qui sont mauvais, c'est l'addiction à une image sidérante qui fait perdre tout esprit critique; c'est aussi le zapping qui fait que les enfants décrochent dès qu'ils ne sont plus scotchés à l'écran. Il faut donc apprendre à utiliser la télévision et internet correctement. Pour la télévision, je donne souvent le conseil suivent aux parents : "choisir les émissions avant, les regarder avec, en discuter après". Pour internet, il me semble nécessaire que les parents discutent régulièrement avec leurs enfants de l'usage qu'ils en font.
marthe75 : En tant que parents comment bien accompagner la scolarité de son enfant ? Quels sont vos conseils ?
Tout dépend l'âge et le degré de maturité de l'enfant. Tout dépend aussi de sa personnalité. Il faut, comme quand on apprend à marcher, savoir lui tenir la main puis lui lâcher la main. Plus concrètement, on peut demander régulièrement aux enfants ce qu'ils ont appris et compris à l'école et valoriser cela. C'est tout aussi important que le contrôle des notes. Il faut aussi être assez vigilant pour ne pas laisser échapper un problème grave et aller voir les enseignants suffisamment tôt pour chercher ensemble des solutions.
Mummy : Pernsez vous qu'il faille un dispositif particulier en banlieue ?
Je crois qu'il faut "donner plus et mieux à ceux qui ont moins". Dans les situations difficiles et les zones sensibles, il ne faudrait pas nommer des professeurs systématiquement débutants; il faudrait encourager la constitution d'équipes de professeurs stables et leur apporter une formation complémentaire.
Repu : Les antipédagos vous reprochent d'avoir institué trop de pédagogie à l'école et d'avoir mis l'élève au centre du système scolaire, que leur répondez-vous ?
Que l'école est faite pour que les élèves apprennent. Ce que les pédagogues cherchent, c'est comment faciliter les apprentissages. Cela ne signifie pas qu'il faut faire les quatre volontés des élèves, mais, tout au contraire, qu'il faut plus de rigueur, d'accompagnement, de remédiations dans la pédagogie quotidienne des classes.
Claire : A votre avis les parents sont-ils trop démissionnaires aujourd'hui ?
Je crois que la plupart des parents sont surtout très démunis. Traditionnellement, les parents utilisaient avec leurs enfants les méthodes qui avaient réussi avec eux quand ils étaient petits. Aujourd'hui on ne peut pas puiser dans son enfance la solution à des questions comme : à quel âge faut-il acheter un téléphone portable ? Que faire avec un adolescent qui passe 5h par jour devant Youtube ? Toutes ces questions sont complètement nouvelles et nous sommes désarmés pour y faire face. Il nous faudrait un surcroît de réflexion éducative, une plus grande prise en charge des problèmes éducatifs par la société tout entière.
Casper : Je trouve que l'on prend trop de pincettes avec les enfants aujourd'hui. J'ai été élevé à une époque où les coups de règles sur les doigts, les claques légères ou encore le piquet étaient choses communes. Et on ne s'en porte pas plus mal. Alors pourquoi aujourd'hui cela est-il inadmissible ?
Beaucoup de choses sont devenues inadmissibles aujourd'hui dans la manière de traiter les enfants mais aussi les femmes, les mères de famille, les ouvriers, les usagers, etc. C'est quand même un progrès de chercher à expliquer plutôt que d'en venir tout de suite à la violence physique. Cette dernière peut d'ailleurs être très mal vécue, comme en témoignent de nombreux témoignages sur notre passé. Mais bien sûr, il ne faut pas pour autant placer l'enfant sur un trône : on peut être clair et ferme sans être pour autant humiliant.
Prof : Un "surcroît de réflexion éducative" concrètement ça passe par quoi ?
Ça passe d'abord par un meilleur dialogue entre les parents et les enseignants qui doivent réfléchir ensemble plutôt que de se suspecter mutuellement. Ça passe par des lieux d'accueil pour les parents en difficulté qui ne soient ni judiciaires ni thérapeutiques et où ils puissent dialoguer et trouver des conseils. Ça passe par une réflexion au plus haut niveau sur les impacts éducatifs de la télévision... Par exemple, pourquoi ne diffuse-t-on pas des versions étrangères en version originale sous-titrée afin que nos enfants puissent à la fois découvrir une langue étrangère et lire du français ? Si la réflexion éducative l'emportait sur les intérêts commerciaux des chaînes, nous aurions sans doute des enfants bilingues et qui maîtriseraient mieux l'orthographe.
Lulabelle : Avez-vous regardé les méthodes anglo-saxonnes, allemandes, où les enfants terminent l'école en milieu d'après-midi pour ensuite faire du sport. Cela paraît plus sain, non ?
Sans aucun doute. Mais il faut aller jusqu'au bout. Pour conserver le même nombre d'heures d'enseignement, il faudrait diminuer sensiblement le nombre de jours de vacances dans l'année. J'y suis très favorable. Tout le monde sait qu'avec des journées de travail plus courtes et plus nombreuses, les résultats seraient meilleurs.
Muju : Soutenez-vous la fronde des lycées ? Êtes-vous pour la réforme du lycée présentée par Darcos, que va reprendre Luc Chatel ?
Nous ne connaissons pas pour le moment le contenu de cette réforme. Attendons de voir ce qui sera réellement proposé. Je suis pour une réforme du lycée avec des enseignements progressivement choisis par les élèves eux-mêmes et un meilleur accompagnement personnel de chacun d'entre eux.
Bib : La fabrique de crétin, c'est le nom que certains donnent aujourd'hui à l'école où seuls les fils de prof s'en sortent... Comment un parent moyennement éduqué peut-il faire un bon élève ?
Il est vrai que les filles et les fils de professeurs s'en sortent plutôt bien mais il n'y a pas qu'eux. Il est vrai surtout que l'école française est très injuste socialement et que les enfants des milieux populaires y réussissent moins bien que les autres. C'est pourquoi je suis favorable à un investissement plus grand dans les établissements plus difficiles, à une redéfinition du service enseignant qui intègre dans les missions des professeurs les suivis des élèves. Il faut que l'école publique donne confiance aux familles et que les parents sachent que leurs enfants y trouveront tout le soutien nécessaire.
Metre : Comment et sur quels critères les élèves pourraient-ils choisir leurs profs, je ne vous suis pas bien…
Je ne pense pas que les élèves doivent choisir leurs professeurs. Je pense, en revanche, qu'il faudrait développer des choix entre différentes possibilités en fonction des besoins de chacun. Par exemple, certains pourraient choisir un cours de rattrapage sur une notion pendant que d'autres seraient amenés à approfondir une autre. Certains élèves pourraient se trouver dans des petits groupes pour pouvoir développer leurs aptitudes de communication orale tandis que d'autres seraient pris en charge pour les amener à une lecture plus attentive... On peut aussi développer des systèmes d'options qui permettraient de s'orienter progressivement.
Pedro : Votre avis sur la réforme des IUFM ?
Je suis très inquiet. Je crains que nous ayons des enseignants qui débutent leur carrière sans jamais avoir été en contact avec des élèves ni que jamais on ait évalué leurs compétences pédagogiques. Il faudrait deux années complètes de formation par alternance, comme dans d'autres métiers (infirmiers, ingénieurs, etc.)
Slippy : Le maître de mon fils qui est entre en CE1 m'a conseillé de l'inscrire à des cours du soir pour améliorer ses notes. N'est-ce pas un peu tôt à cet âge ? A partir de quand sinon ?
Je suis assez choqué par ce conseil. En CE1 tout doit être fait en classe. D'autant plus qu'à cet âge, les enfants finissent la journée très fatigués et ne bénéficient pas toujours beaucoup de cours du soir. La réussite d'un élève tient aussi à son équilibre de vie, à son temps de sommeil, au temps que ses parents prennent pour parler avec lui, etc.
Morgane : Pour apprendre à lire, méthode globale ou pas ?
La méthode globale n'est plus utilisée en France. Les méthodes en vigueur sont toutes, plus ou moins, des méthodes mixtes. Il faut à la fois une bonne capacité à déchiffrer et une bonne capacité à donner du sens à ce que l'on déchiffre. Je crois aussi qu'il faut apprendre la lecture et l'écriture en même temps.
Poppins : Vous posez la question : "quels enfants allons-nous laisser au monde"... Y a-t-il selon vous un bon modèle d'éducation? Quelle règle adopter en priorité ?
Je crois que nous devons tenter de laisser au monde des enfants qui ne se prennent pas pour le nombril du monde, qui soient capables d'entendre les problèmes du monde, qui tentent de comprendre comment l'améliorer et qui puissent en débattre librement entre eux. C'est pourquoi la règle fondamentale en éducation est pour moi d'apprendre aux enfants à penser, à réfléchir avant d'agir, à surseoir à leurs impulsions.
Bib : Le principe premier de la pédagogie, c'est l'écoute non ? Mais si l'enfant s'y refuse, quelle solution reste t'il ?
Etre attentif, c'est difficile et cela s'apprend. Etre attentif, ce n'est pas être purement réceptif, c'est chercher des réponses dans le discours de l'autre. Le travail du pédagogue consiste à mettre l'enfant en situation de projet pour que celui-ci écoute l'adulte en cherchant des réponses aux questions qu'il se pose.
Kate : Etes-vous aussi partisan du "c'était mieux avant"?
C'était ni mieux ni moins bien, c'était autrement. Je pense qu'il est absolument impossible de revenir en arrière et qu'il faut chercher comment répondre aux défis d'aujourd'hui. La nostalgie ne fait pas une politique éducative, la confiance aveugle dans le présent non plus. L'important pour moi, c'est l'exigence dans tous les domaines éducatifs.
Bib : Et les profs, ils devraient améliorer quoi eux en priorité ?
Je crois que l'enseignement secondaire consacre trop de temps à la transmission d'informations et insuffisamment de temps à la mise au travail effective des élèves, à leur accompagnement au coude-à-coude, au suivi de chacun pour l'aider à améliorer ses résultats. Ainsi je ne comprends pas qu'on note une copie sans avoir permis à l'élève de la reprendre en bénéficiant des conseils d'un professeur. Je voudrais qu'on mette deux notes : une première note indicative avec des conseils qui permettent de refaire le devoir, et une deuxième note quand l'élève a refait son devoir à partir de ces conseils. C'est ça l'exigence. C'est aider chacun à donner le meilleur de lui-même et non pas se contenter de sanctionner ceux qui échouent. Beaucoup d'enseignants font déjà cela. Je voudrais que cela devienne la règle dans notre institution scolaire. On parle beaucoup d'une "école de la réussite", il est temps de la faire.
Jeannette : Quel serait le ministre de l'éducation idéal ?
Un ministre qui ferait travailler ensemble les enseignants et les parents, les professeurs du primaire, du secondaire et du supérieur et qui sache aussi entendre les élèves. Mais je crois que le meilleur ministre de l'éducation ne pourra pas se passer d'un investissement des professeurs au quotidien. C'est pourquoi je suis inquiet aujourd'hui de voir tant de professeurs découragés ou résignés. C'est ça, la vraie crise de l'école.
Merci à tous ceux qui ont participé. La question de l'éducation et de l'école est la question de notre avenir et j'espère que les discussions vont continuer à tous les niveaux bien au-delà de la période de la rentrée. Il faudrait que l'école ne soit pas seulement à l'ordre du jour dans les campagnes électorales mais dans le quotidien de la vie publique.
"Lettre aux grandes personnes sur les enfants d'aujourd'hui", de Philippe Meirieu, éd. Rue du monde, 320 p.; 19,80€






















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