Souriant et curieux de tout, le moine bouddhiste le plus connu des Français, fils du philosophe Jean-François Revel et porte-parole du dalaï-lama, a longuement évoqué à cette occasion ses engagements – dans l’humanitaire et les neurosciences – ainsi que la situation au Tibet.

La France accueille la semaine prochaine le dalaï-lama, qui va donner une grande conférence à Bercy. Qu’en est-il de la situation au Tibet ? 
Le pays a été l’objet de l’attention des médias l’an passé, au moment des Jeux olympiques en Chine, à cause de la répression qui s’y déroulait. Aujourd’hui, on en parle moins mais rien n’a changé : Pékin maintient une chape de plomb, construisant des casernes un peu partout, quadrillant les monastères bouddhistes.

Y a-t-il un risque de perdre la culture bouddhique tibétaine à mesure que Pékin renforce son contrôle sur la région ?
On compte aujourd’hui 150 000 Tibétains en exil, ce qui ne représente qu’un soixantième de la population. Ça ne suffit pas à faire survivre une culture, même si le gouvernement tibétain en exil
consacre 30% de son budget à l’éducation. Le sort ultime de la culture bouddhique tibétaine dépendra de ce qui se passera au sein du pays. Le dalaï-lama, pourtant viscéralement optimiste, a récemment dit que la culture tibétaine était dé­sormais en danger de mort...

Que faire pour convaincre Pékin de relâcher la pression ?
Les Chinois ne sont pas sensibles aux pressions et personne ne veut jouer au kamikaze avec la Chine. Le dalaï-lama demande une forme d’autonomie prévue par la Constitution chinoise, pour rendre les choses possibles. Mais il y a un manque de bonne volonté de Pékin qui pense avoir toutes les cartes en main pour jouer la force. Et puis, il y a une telle mentalité dogmatique en
Chine que ses dirigeants ne savent pas comment changer de cap. Ils auraient trop peur de perdre la face. On peut penser aussi qu’ils ne sont pas assez confiants dans leur système pour s’ouvrir. Ils ont sans doute peur que, s’ils accordent l’autonomie au Tibet, d’autres régions suivraient, un peu
comme cela a été le cas pour l’URSS. 

L’Union européenne peut-elle faire quelque chose ?
Oui, mais à condition de parler d’une seule voix ! Quand la France a élevé le ton par rapport à la situation au Tibet l’an passé au moment des JO, Pékin a contre-attaqué férocement. En Chine, les chauffeurs de taxi refusaient alors de “prendre les chiens et les Français”. Carrefour a été
victime de boycott. Si l’Europe fait front, Pékin ne pourra pas se comporter de la sorte parce que ce pays a besoin des machines allemandes pour faire fonctionner son industrie et aussi besoin des consommateurs européens. 

Parlez-nous de votre association humanitaire, Karuna-Shechen...
Il y a dix ans, alors que le Tibet jouissait d’un peu plus de liberté, nous avons pu construire de petits dispensaires. Puis, à la suite du succès du Moine et le philosophe, ce livre écrit à quatre mains avec mon père, j’ai investi tout l’argent gagné grâce à cet ouvrage dans de nouveaux projets. A ce jour, nous en avons mené à bien 40 et nous avons investi 7 millions d’euros dans la région de l’Himalaya. Nous dispensons 100 000 services médicaux par an, construisons des ponts et scolarisons 7 000 enfants. Aider Karuna-Shechen, c’est sans doute la seule raison pour
laquelle je redescends de mon ermitage !

Vous êtes également très impliqué dans les recherches en neurosciences...
Si les projets humanitaires me tiennent à cœur, participer à des recherches scientifiques en neurosciences sur les bienfaits de la méditation me passionne tout autant. Je suis des deux mondes. Entrevoir comment ces techniques millénaires, mais extrêmement vivantes, peuvent contribuer au bien-être, au développement des valeurs altruistes et à l’équilibre émotionnel est une aventure extraordinaire. 

Comment êtes-vous devenu moine bouddhiste ?
En 1967, j’avais 20 ans et j’étais étudiant à la faculté des sciences à Paris. Je m’apprêtais alors à entrer à l’Institut Pasteur, où j’ai fait ma thèse plus tard. A cette même période, je me suis rendu à Darjeeling, en Inde, après avoir vu des documentaires à la télé d’Arnaud Desjardins sur des
maîtres tibétains qui avaient fui l’invasion communiste chinoise. Pour moi, les connaître, c’était comme de croiser des Saint-François d’Assise de notre temps. Leur rencontre a été déterminante pour trouver un sens à mon existence et une direction à suivre. La qualité humaine de ces personnes m’a inspiré et continue de le faire. Maîtres et grands sages, ils vous montrent
ce que vous pouvez devenir. Ils sont l’exemple vivant de ce qu’ils enseignent.