Mis à jour 20-10-2009 17:24
Viande, la nouvelle menace ?
Fabrice Nicolino auteur de "Bidoche" a débattu des effets de la consommation de viande sur la santé et l'environnement avec les internautes de Metro.

Photo : DR
Retrouvez le blog de l'auteur "Planète sans visa" et le site du livre
Ce qu'il faut retenir, c'est qu'il serait plus efficace de moins manger de viande que de décréter une...taxe carbone qui ne servira pas à grand choses !
Bonjour à tous les internautes présents. Je vais essayer de répondre sans détour. À vous !
Steak : Qu'est-ce qui vous a mis la puce à l'oreille pour cette enquête ?
On ne peut pas parler d'une puce ! Je suis passionné depuis des lustres par les relations que nous, les humains, nous entretenons avec les animaux d'élevage. Sans leur aide depuis 10 000 ans, pas de civilisation humaine. En quelques dizaines d'années, surtout après la loi sur l'élevage de 1966, les animaux sont devenus des choses, des marchandises, des objets d'échange. C'est une révolution mentale qui passe par l'élevage hors-sol, la négation des besoins physiologiques et psychologiques des animaux, et selon moi, ce processus brutal nous prive d'une part très importante de notre humanité.
Minette : Quelles ont été vos méthodes d'enquête ? Avez-vous visité des abattoirs ?
Mes méthodes d'enquête ? Beaucoup de voyages, beaucoup de rencontres. Je suis allé incognito dans un abattoir.
Anis : Quant est-il de l'industrie de la viande en France ?
L'industrie de la viande est désormais partout. La quasi-totalité du milliard - exactement un milliard et quarante millions - d'animaux abattus chaque année en France proviennent d'élevage qui utilisent, à des degrés divers, des méthodes industrielles d'élevage. Cela peut être l'élevage dans des installations spéciales où l'animal ne voit pas le jour. Ce peut être en partie - pour certains bovins - l'élevage en prairies et dans les hangars, avec des aliments importés, comme le soja transgénique.
Jarret : Qu'est-ce qui fait que production de viande agit sur le changement climatique ? C'est à cause de la production de soja consommée par les animaux ?
Cette question est fondamentale. En fait, un rapport officiel de la FAO, qui date de 2006, établit que l'élevage mondial émet 18 % des gaz à effet de serre d'origine humaine, soit plus que tous les transports additionnés, comme la voiture, les avions, les bateaux, les trains, etc. Ces calculs compliqués intègrent tout le cycle de vie - de 'fabrication" - des animaux d'élevage, y compris leurs propres émissions de méthane sous la forme de rots et...de pets. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'il serait plus efficace de moins manger de viande que de décréter une...taxe carbone qui ne servira pas à grand choses !
Carotte : Quels sont réellement les risques pour la santé avec la consommation de viande aujourd'hui ?
Il faut faire attention, de manière à n'affoler personne. Mais il faut aussi dire ce qui est. Un très grand nombre d'études, publiées dans les plus grandes revues scientifiques, pointent des liens entre certaines consommations de viande - rouge - et charcuterie et des maladies graves. L'obésité, le diabète, des maladies cardio-vasculaires, certains cancers. La quantité de viande consommée joue un grand rôle, mais il est désormais établi que moins manger de viande, et même beaucoup moins, est excellent pour la santé. Sur ce point, aucun doute !
Jet : Quel est le but de ce livre ? Prôner le mode de vie végétarien ?
Non, je ne suis pas végétarien. J'ai énormément mangé de viande dans ma vie, mais j'ai progressivement changé. Je n'en mange plus que de temps en temps, et elle est exclusivement bio. Mais je dois ajouter que, quand j'ai commencé ce livre, je croyais comme beaucoup que les végétariens étaient fatalement en mauvaise santé. J'ai totalement changé d'avis ! Je conseille la lecture d'un livre étonnant, Le Rapport Campbell (Ariane éditions), récit du travail d'un des plus grands nutritionnistes actuels.
Francie : Quels sont les intérêts financiers derrière cette imposante machine de la viande ? Y a-t-il des grandes multinationales derrière, comme pour les OGM ?
La viande est devenue une industrie et il est donc fatal que des transnationales soient arrivées sur ce marché mondial qui rapporte beaucoup, beaucoup d'argent. Il n'y a pas que la viande, d'ailleurs, mais aussi l'alimentation animale, formidable débouché pour l'agriculture. Citons par exemple "Smithfield Inc", plus gros transformateur de viande de porc au monde, qui possède chez nous "Val d'Aoste" (Cochonou, Justin Bridou) ou bien la coopérative française "In Vivo", qui vient d'entrer sur le marché brésilien de la viande, et qui compte des milliards d'euros de chiffre d'affaires par an.
Johnybegood : Comment en est-on arrivé là ?
Le modèle, c'est l'Amérique, qui est parvenue à créer une industrie de la bidoche extraordinairement efficace dès les années 20 du siècle passé. En France, une génération de jeunes agronomes et zootechniciens de l'INRA (créé en 1946) ont voulu imiter ce modèle sans penser une seconde aux conséquences. Le grand tournant, chez nous, date du retour du général de Gaulle au pouvoir, en 1958. Son ministre de l'Agriculture des années 60, Edgard Pisani, déclarait textuellement en 1965 : "La Bretagne doit devenir l'usine à viande et à lait de la France". Il a réussi, mais à quel prix !!!
Nora : La viande est un sujet tabou ! Beaucoup ne veulent pas entendre parler d'en manger moins. Quel argument pour convaincre ?
Il ne peut s'agir que d'un mouvement venu de l'intérieur. On peut d'abord penser à soi et à ses proches, pour des raisons personnelles et sanitaires, donc. Mais au-delà, je crois qu'il faut se demander ce que c'est qu'être humain. A-t-on le droit, parce que nous sommes les plus forts, d'utiliser une telle barbarie à l'encontre d'animaux qui ont été des compagnons proches depuis 10 000 ans ? Ces animaux, je le rappelle, nous ont tout donné : leur chair, leur peau, leur force de travail. Je suis convaincu que nous ne règlerons aucun des problèmes essentiels de l'humanité si nous ne sommes pas capables de retrouver un lien vrai et respectueux entre nous et les bêtes.
Bioline : Choisir de la viande bio, c'est la solution à tous les maux ?
Non, bien sûr que non ! Je sais à quel point la question est complexe. Choisir la viande bio, c'est d'abord, compte-tenu de son prix très - trop - élevé, décider de manger moins de viande tout court. C'est aussi tourner le dos à des pratiques industrielles qui impliquent l'usage massif de la chimie de synthèse, dont les pesticides et quantités d'autres molécules, notamment médicamenteuses. C'est enfin envoyer le message clair que des consommateurs de plus en plus nombreux refusent ce système. Et veulent qu'il change.
Veto : Les contrôles sanitaires ne peuvent-ils empêcher les manips génétiques, l’injection d'antibiotique etc. ?
Ils sont faibles, si faibles, si peu nombreux, si peu efficaces que malheureusement, je répondrais non. Non, ils ne peuvent empêcher l'existence d'un système où tous les acteurs, hélas, se tiennent par la barbichette. Ce monde est un monde consanguin, où tout le monde se connaît depuis toujours. Où est la distance, pourtant essentielle, entre contrôlés et contrôleurs ?
Cash : Plus on est riche plus on mange de viande... Le constat vaut-il pour les pays émergents ?
Oui. Manger de la viande reste un signe extérieur de richesse. Dès qu'on a un peu plus d'argent, où qu'on habite, on se précipite pour acheter de la viande. Je le déplore, mais c'est un fait. Des pays comme l'Inde et surtout la Chine provoquent un emballement de la demande de viande, dont les conséquences sont dramatiques. Car pour élever un animal, qu'il soit poulet, porc ou bovin, il faut beaucoup, beaucoup de céréales. Pour une calorie animale, il faut dépenser entre 7 et 9 calories végétales. Or, dans notre monde qui compte un milliard d'affamés chroniques, les surfaces agricoles ne sont pas extensibles à l'infini.
Jiji : Quelle viande vaut-il mieux manger ? Porc et poulet ?
Ouh lala ! Je n'ai pas de conseil précis à donner dans ce domaine. L'animal qui réclame le moins de céréales, et de loin, c'est le poulet. Et celui qui en consomme le plus, c'est le bovin.
Nicolas : Peut-on encore trouver de la viande saine, produite dans le respect des animaux ?
Mon Dieu oui, mais il faut chercher. J'ai déjà parlé de la viande bio, qui obéit à un cahier des charges strict, et qui me semble une bonne garantie. Et il existe aussi des élevages d'animaux de races locales, qui ne comptent plus que quelques milliers d'animaux, où certaines règles du passé ont heureusement survécu. Mais il ne s'agit que d'exceptions. Mille fois hélas !
Jane : Est-ce à cause des producteurs de porcs bretons qu'on ne peut plus boire d'eau en Bretagne et que les plages sont couvertes d'algues vertes ?
Pas seulement eux ! En fait, on sait - je dispose chez moi des études scientifiques en question - depuis plus de 25 ans que l'élevage industriel, concentré en Bretagne entraîne fatalement des marées vertes. Les déjections des millions d'animaux et les engrais contiennent des quantités phénoménales d'azote qui se retrouvent tôt ou tard sur le littoral. Or l'azote dope la prolifération d'algues vertes. Il n'y a aucun mystère : l'État, toutes tendances politiques confondues, n'a jamais osé s'attaquer au lobby agricole, qui abrite celui de la bidoche.
Evo : Toujours le même problème : pensez-vous que la production bio puisse nourrir la planète ?
Je vais peut-être vous surprendre, mais ma réponse est OUI. Je ne le croyais pas il y a dix ans, pour être franc. Mais les choses ont changé. De nombreuses études démontrent, sur le papier pour l'instant, que c'est possible. Presque personne ne le sait en France - le lobby veille -, mais un colloque international a eu lieu à Rome en mai 2007. À l'invitation de la très officielle FAO. Et ce colloque a conclu que l'agriculture biologique était en mesure de nourrir TOUTE la planète, à un coût écologique infiniment moindre. Pas mal, non ?
Raniette : Pensez-vous qu'à terme il est possible que l'élevage industriel cesse ?
Je l'espère de tout mon cœur, et je le crois. Nous oublions un peu vite que cet élevage barbare n'a que 50 ans chez nous, et disons un peu moins qu'un siècle aux États-Unis. Ce qui a été fait peut être défait. Et doit l'être. Il ne nous manque qu'une seule chose : un mouvement de consommateurs dynamique, offensif et qui n'ait pas peur d'appeler un chat un chat. Ou plutôt un porc transgénique un porc transgénique. La solution, c'est nous.
Merci beaucoup aux internautes de Métro, dont j'ai trouvé les questions très stimulantes. Je viens de passer une heure très agréable en votre compagnie. À bientôt, ici ou là !
Fabrice Nicolino, Bidoche, l'industrie de la viande menace le monde. Ed. Les liens qui libèrent. 21€







