Bonjour.

Tina : Bonjour. A quoi ressemble Haïti aujourd'hui ?
Le pays lui-même n'a pas changé, seule la zone atteinte par le séisme porte ses traces. Là, à Port au Prince, dans la partie de la ville qui a été détruite, on voit encore des tas de gravats partout, un partie de la population vit encore partiellement sous tentes ou sous les bâches distribuées après le tremblement de terre.

Mimosa : Quels sont les besoins sur place ?
On commence maintenant à retrouver les besoins que l'on constatait avant le séisme, la période d'urgence étant à peu près passée. Santé et éducation restent des préoccupations majeures, comme c'était le cas auparavant, mais c'est l'économie en général que les Haïtiens considèrent comme défaillante car elle crée peu d'emplois et que le travail est la principale revendication.

Annis : De quoi vous occupez-vous ? Ou êtes-vous situés ?
MSF s'occupe bien sûr de soins médicaux sous différentes formes : nous avons mis en place dès le 22 janvier un hôpital sous tentes de 240 lits qui prend en charge les urgences médicales et chirurgicales. Depuis plusieurs semaines maintenant, il s'agit de cas non liés au séisme mais à la vie ordinaire. Vu l'état des hôpitaux dans la ville (la moitié ont été détruits et le reste ne marche que très partiellement), nous allons rester avec cette structure pendant quelques mois encore, avant de nous atteler à la mise en place d'un hôpital en "dur" qui sera remis, le moment venu, au ministère de la Santé.

Utiliser les fonds en l'absence d'une programmation de la reconstruction, c'est avancer dans le brouillard le plus compact.

Ric : Et du travail y en a t'il ? Dans quel secteur ?
On s'attendrait à ce qu'il y ait du travail dans le bâtiment, vu les besoins de démolition et construction. Malheureusement, pour des raisons liées aux divisions politiques et à la faiblesse de l'Etat, les décisions (difficiles) ne sont pas prises et la situation n'évolue que très lentement. J'ai l'impression que c'est le secteur de l'aide (ONG, coopérations étatiques, ONU) qui a été le premier créateur d'emplois ces derniers temps. Mais cela ne saurait durer, bien sûr, et il faut souhaiter que le relèvement du pays sera la véritable source d'emplois à venir.

Lolo : "Ca avance en pire !” a déclaré un responsable de médecins du monde sur place, vous approuvez ?
Je dirais plutôt que cela stagne. Mais étant donné les circonstances, je comprends la réaction de ce responsable de MDM. Il faut ajouter cependant que la population de Port au Prince bénéficie pour l'instant d'un accès aux soins qui n'a jamais été aussi important.

ONU : Et politiquement ca en est où ?
Des élections sont prévues pour le mois de novembre. Elles mobilisent l'attention de la presse haïtienne, très vivante, et la reconstruction est bien sûr au centre des discours politiques. Mais à ce jour, il n'y a pas de traduction pratique et l'on peine à distinguer des projets concrets répondant aux aspirations de la population. Il faut avoir conscience que n'importe quel gouvernement, y compris un gouvernement riche et doté d'un Etat fort, serait désemparé devant une tâche pareille, et qu'il faut considérer tout cela dans une perspective de temps long.

Jonas : Le quai d'Orsay " ministère sinistré", selon Jean-Christophe Rufin, c'est vrai selon vous ? Et pas rapport à Haïti ?
Je n'ai pas mes entrées au Quai d'Orsay et je n'en sais que ce que je lis dans la presse. Ruffin semble cependant confirmer ce que disent les journalistes depuis pas mal de temps et ce qu'ont exprimé des fonctionnaires du Quai ainsi que deux anciens titulaires de la fonction, Védrine et Juppé.

Boulin : Les Etats-Unis coordonnent ils toujours l'aide ?
Non. Leur présence s'est considérablement allégée depuis le débarquement de leur division aéroportée. Bill Clinton co-préside un "trust fund" (fond fiduciaire, je crois) chargé de la programmation financière de l'aide et qui dispose d'un milliard de dollars. Mais c'est le président Préval qui en est le patron. Les USA resteront de toute façon très présents dans le pays, car ils en sont les voisins (Porto Rico, Guantanamo etc.).

Feta : Qui s'occupe de la reconstruction ? Des entreprises privées qui vont là s'engraisser ?
Pour l'instant, comme je le disais, la reconstruction stagne et l'on en viendrait presque à espérer que des entreprises privées viennent s'engraisser, ce qui serait signe qu'il y a de quoi faire des profits. A ce jour, et à quelques exceptions près, ce sont des particuliers fortunés qui ont engagé des travaux de reconstruction de leurs propriétés.

Inès : N'y-a-t-il pas aussi beaucoup de corruption et de détournement de l'aide internationale sur place ?
Il y a bien sûr de la corruption (quel pays échappe à ce phénomène?). C'est l'une des obsessions des Haïtiens et de la presse, le sujet n'est pas tabou, bien au contraire. Les fonds de l'aide internationale n'ont pas été détournés, ils sont plutôt bloqués dans les caisses dans l'attente de décisions permettant leur utilisation.

Galline : Y a-t-il toujours des pillages et des émeutes ?
Il n'y a quasiment pas eu de pillages et pas non plus d'émeutes, mais des manifestations de protestation.

Ella: Dans quel domaine faut-il encore des bénévoles ?
Je n'ai pas de vue d'ensemble de la situation et ne peux pas répondre à cette question, désolé. Ce qui est sûr, c'est que les bonnes volontés qui se présentes doivent être qualifiées professionnellement et disponibles pour longtemps.

Ric : Les haïtiens vont-ils vraiment voir cet argent "bloqué dans des caisses" ? Pourquoi ne pas s'en servir de suite pour reconstruire ?
Pour s'en servir, il faut avoir un plan d'urbanisme, de réinstallation des populations sans abris, de mise en place d'infrastructures collectives (ponts, voies de communication, électricité, eau etc.), de normes de sécurité. Tout cela demande du temps, surtout dans un pays où l'administration était très faible, où le cadastre est quasi inexistant. Utiliser les fonds en l'absence d'une programmation de la reconstruction, c'est avancer dans le brouillard le plus compact.

Pol : C'est parait-il bientôt la saison des pluies. Quels risques pour les habitants ?
Les pluies sont déjà là mais août/septembre est la période des cyclones. Port au Prince est assez bien protégé par le relief avoisinant du risque cyclonique. Mais il y aura des vents et des pluies violents qui vont mettre à mal les tentes et bâches sous lesquels vivent de nombreuses personnes. Cela dit, les Haïtiens ont l'habitude de leur climat et nombre d'entre eux ont traversé toute leur vie ces conditions difficiles dans un habitat précaire. Et il n'y a pas de risque sanitaire particulier.

Nevro : Quels sont vos enjeux à long terme ?
Pour MSF, il s'agit de mettre en place un ou plusieurs hôpitaux, probablement orientés vers l'urgence (mais tout n'est pas encore décidé, cela dépendra de la volonté et des besoins sur place), installés pour une durée longue et que les pouvoirs publics reprendront un jour.

Manolette75 : Quand pourrez-vous quitter Haïti ?
Pas avant une dizaine d'années dans le meilleur des cas!

Ania : À quelles associations recommandez-vous de faire des dons ?
La plupart des organisations que vous connaissez, celles qui ont pignon sur rue, sont sérieuses. Mais, sans faire aucun chauvinisme d'ONG, je ne peux répondre que pour celle que je connais vraiment, MSF et que je recommande activement :-)!

Merci aux metronautes pour leurs questions tout à fait bien venues!