On la surnomme la grande muette. Il avait osé parler. Sous sa casquette de chercheur du CNRS, le gendarme Matelly avait critiqué le rapprochement police-gendarmerie. En mars dernier, fait rarissime, il a été radié des cadres par décret présidentiel pour manquement grave à son devoir de réserve. Depuis, il a remporté une première bataille devant le conseil d'Etat qui a suspendu les effets les plus dommageables de sa sanction (rémunération et logement de fonction). Jean-Hugues Matelly est aujourd'hui dans l'attente d'une décision du juge des référés qui doit statuer sur le fond. Metro l'avait rencontré au lendemain de sa radiation (à lire ici). Il revient aujourd'hui sur cette affaire qui a bousculé l'armée française.
Que s'est-il passé pour vous depuis notre dernier entretien ?
A partir de ma radiation des cadres suite au décret présidentiel qui m'avait été notifié fin mars, un premier référé-liberté avait échoué. Le juge avait alors estimé que l'urgence n'était pas à 48 heures près. Par contre, le juge des référés du conseil d'Etat a admis un référé-suspension dont les conditions d'urgence sont moins drastiques, estimant cependant qu'il y avait urgence puisque mon revenu et mon logement risquaient de m'être supprimés. Le juge a décidé que toute la partie du décret qui nuisait à mes conditions d'existence était suspendue en attendant la décision sur le fond de l'affaire. Très concrètement, la gendarmerie me verse toujours un salaire et je suis toujours logé dans l'attente de la décision au fond.
En revanche, vous n'occupez plus vos fonctions ?
Oui, je suis toujours radié des cadres, je ne suis pas militaire, je ne suis plus gendarme, tout ça dans l'attente de cette décision.
Comment vivez-vous cette période de latence ?
Au départ, ça a été important de souffler, m'occuper de ma famille qui a aussi subi le contre-coup. Ça se passe bien avec mes camarades de la caserne d'Amiens, au sens "militaire", puisque que concrètement je ne peux pas retourner travailler. Il n'empêche, de temps en temps, je viens discuter travail, je suis invité aux manifestations de convivialité de la caserne. J'ai essayé de prendre un peu de recul (...) Même si, in fine, le conseil d'Etat me donne raison, quelque part ce ne sera jamais comme avant...
C'est à dire...
Vous imaginez bien qu'avec la médiatisation de l'affaire, partout où j'irai travaillé, dans d'autres gendarmeries particulièrement (que celle d'Amiens, ndlr), je vais être étiqueté, pas forcément stigmatisé mais étiqueté. On va penser à moi sans me connaître, uniquement au travers de cette affaire.
Alors souhaitez-vous vraiment retrouver vos fonctions ? A quoi aspirez-vous ?
Oui, je le souhaite, vraiment. D'abord parce que j'y vois une simple question de justice qui dépasse mon cas personnel et ensuite, parce que j'ai un attachement profond à l'institution "gendarmerie", au-delà de ce qui s'est passé. Je pense pouvoir encore apporter quelque chose, à ma place bien évidemment, comme n'importe quelle personne travaillant dans la section gendarmerie. Maintenant, le regard que vont avoir les gens qui ne me connaissent pas... sur le comment ça pourrait se passer après... effectivement, j'ai du mal à le percevoir. Dans tous les cas, je suis tout à fait prêt à relever le challenge.
Avec le recul, votre radiation vous semble-t-elle toujours excessive?
Oui indiscutablement, il me semble que c'est allé très fort, trop fort. D'ailleurs, on le voit bien à la réaction des gens qui ont suivi cette affaire. J'ai eu des messages de soutien. Finalement elle a un peu eu un effet contraire à l'effet recherché je crois.
Qu'attendez-vous de la décision du conseil d'Etat qui doit maintenant statuer sur le fond ?
Le conseil d'Etat, je pense, avait veillé à ce que ma situation matérielle ne soit pas gravement compromise pour me permettre d'assurer confortablement, entre guillemets, de manière efficace, ma défense. Ça n'aurait pas été le cas si j'avais été sans ressources, sans logement, les questions matérielles auraient pris le dessus sur les questions juridiques. Il m'est difficile de dire dans un sens ou dans l'autre, mais il m'a toujours semblé que c'est un peu dans ce sens là que s'était dirigé le juge des référés... qu'il y avait une certaine disproportion entre la gravité exceptionnelle de la sanction et l'expression qui était certes, critique de ma part, mais qu'il n'y avait pas une infraction pénale ou quoi que ce soit de similaire.
Jacques Mignaux* avait, suite à la suspension d'une partie de la sanction, déclaré que le juge n'avait cependant pas suspendu la mesure de radiation et que les manques répétés de votre part étaient donc sanctionnés. Quelle que soit la décision du juge des référés (attendue d'ici la fin d'année), n'êtes-vous pas déjà condamné par votre hiérarchie dans le cas d'une reprise éventuelle de vos fonctions ?
J'ai effectivement entendu ces propos, je pense que là aussi, on est tous "gendarme" et qu'une fois la décision de justice prise dans cette affaire, si tant est qu'elle soit en ma faveur, chacun aura la volonté de la respecter... et également dans l'esprit. En tout cas, je garde une grande confiance dans la manière dont la gendarmerie peut gérer tout ça. Je sais que ça risque de poser problème, ça fait partie des choses à gérer de l'après mais malgré tout, je suis confiant car c'est une institution dans laquelle les notions de solidarité et de fraternité d'armes ont tout leur sens.
A l'époque vous aviez arrêté vos recherches au CNRS, c'est toujours d'actualité?
Elles sont toujours arrêtées même si à l'heure actuelle effectivement, je ne suis plus sous statut militaire. J'attends que toute cette affaire soit clarifiée. Et puis même, je me pose la question : imaginons que je revienne dans la gendarmerie, il est clair qu'on ne peut publier quoi que se soit qui est un aspect critique. A ce moment-là, on ne peut publier que des études qui iraient dans le sens de points positifs. Si on ne peut parler des négatifs, il n'y a plus de rigueur intellectuelle, cette capacité justement à pouvoir tout dire. Il faudra effectivement que je me pose la question de la mise en sommeil définitive de mes recherches.
A vous entendre, on vous sent moins "virulent" ou en tout cas plus modéré dans vos propos que lors de notre dernier entretien...
Je ne crois pas jamais avoir été virulent. J'avais seulement une manière plus exacerbée à l'époque, un sentiment d'une injustice flagrante. Effectivement, j'ai pris un peu de recul, ça me paraît toujours injuste mais maintenant, je peux comprendre les raisons que certains grands chefs ont eues de vouloir en arriver là. Il faut dépasser ça et en tirer quelque chose de positif à mon avis.
Et sur vos propos concernant le rapprochement police/gendarmerie...
C'était des propos critiques, maintenant je ne vais pas jeter de l'huile sur le feu et redonner un avis là-dessus. D'autant plus que mes propos datent (...). Je ne vais plus le faire puisque j'ai bien compris que visiblement ce n'était plus possible.
Inutile donc de vous demander votre regard aujourd'hui sur ce rapprochement effectif ?
Non. D'abord je n'ai pas pris le temps de refaire le point sur la situation mais d'autres chercheurs le font et le feront. Et puis, même en tant que chercheur associé, encore que, identifié comme gendarme puisqu'aujourd'hui mon nom est bien connu, il ne me serait plus possible de publier des travaux en toute honnêteté intellectuelle.
Si vous réintégrez la gendarmerie, vous ferez donc une croix sur ces travaux?
A priori oui, ce sera faire une croix sur cette activité de recherche puisque visiblement je n'aurai plus une liberté intellectuelle intégrale.
Une sorte de résignation?
Oui, c'est vrai, mais j'ai pris du recul et j'essaie de faire la part des choses. Je me suis dit que mon engagement dans la gendarmerie est premier, à la fois dans le temps et en terme d'intérêt. Je pensais et je pense toujours que dans une société idéale, on doit ou on devrait pouvoir concilier les deux, le statut d'officier de l'armée française et de l'armée de la République et avoir un véritable esprit critique, avoir la capacité d'exprimer des idées différentes. Mais a priori, ce n'est pas le cas donc ce n'est pas le cas, voilà point. Il faut en prendre acte.
Regretteriez-vous le fait de vous être exprimé?
Non parce qu'au moment où je l'ai fait, je l'ai fait en confiance et justement sous la casquette de chercheur du CNRS pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté. Je l'ai fait dans la certitude que ça se passerait sans difficultés. Il y avait eu un ouvrage "Police : des chiffres et des doutes*" que j'avais publié avec Christian Mouhanna, tous les deux en tant que chercheurs, en novembre 2007, et pour lequel il n'y avait pas eu le moindre problème. Pourtant, c'était un ouvrage extrêmement complet et critique sur les politiques quantitatives de la sécurité. J'ai cru que ça laissait tout un pan d'expression libre dès lors qu'on faisait bien la distinction entre qui parlait, de l'officier de gendarmerie ou du chercheur au CNRS. Mais là ce n'est pas le cas, ça retombe sur l'officier de gendarmerie, voilà.
Actuellement vous écrivez un livre (sortie prévue à la fin de l'année), n'est-ce pas risquer de remettre de l'huile sur le feu?
Je ne l'écris pas du tout dans cette idée là, je ne reviens pas sur les questions de rapprochement police-gendarmerie, c'est plutôt des choses personnelles. Ça me permet de prendre ce recul par rapport aux événements, de poser ce qui m'était arrivé, comment je le vivais, pourquoi et quel choix il me fallait faire. C'est donc quelque chose plus proche de la biographie ou du récit de cette affaire, de cette aventure entre guillemets, un peu malheureuse indiscutablement mais cette aventure qui est assez extraordinaire puisque c'est une première dans l'armée française. Sans revenir sur des questions polémiques, sans idées de règlement de comptes. Non ce n'est pas ça.
* Jacques Mignaux, Directeur général de la Gendarmerie nationale.
** "Police : des chiffres et des doutes" de Jean-Hugues Matelly et Christian Mouhanna. Ed. Michalon.
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