Yonnel Dervin s’est poignardé en plein ventre le 9 septembre dernier, lors d’une réunion de service au centre de Troyes de France Télécom. Ce technicien et fonctionnaire de 49 ans a survécu à sa tentative de suicide et publie aujourd’hui. Ils m’ont détruit ! Le rouleur compresseur de France Télécom (éd. Albin Michel). Un témoignage bouleversant.

Comment allez-vous ?
Physiquement ça va, malgré quelques tiraillements au ventre. C’est au niveau psychologique que ça coince. La mort est toujours présente dans mon esprit. Celle de mes 26 collègues qui se sont suicidés mais aussi celle que je pourrais encore me donner.

Dans quelles circonstances êtes-vous passé à l’acte ?
Le 8 septembre, quand mon responsable m’a dit, après 30 ans de boite, que j’avais atteint les limites de mes capacités et que je devais changer de service, je ne l’ai pas supporté. C’est ça le vrai coup de poignard, ça qui m’a achevé. Pendant des années, j’ai puisé dans mes forces pour affronter ma souffrance. Mais là, elles m’ont lâché. Le lendemain, j’ai voulu me suicider sur mon lieu de travail pour bien faire prendre conscience à France Télécom que mon geste était uniquement lié au travail.

Il est difficile de comprendre pourquoi, alors qu’on est une personne équilibrée par ailleurs, on peut se tuer à cause de son travail…
Tant qu’on n’est pas tombé dans cette spirale du mal-être et de la souffrance extrême, on ne peut pas se rendre compte. C’est un long processus de destruction, un goutte-à-goutte qui s’écoule tous les jours et qui fait mal. Ca a commencé en 1997, au moment de la privatisation de l’entreprise. Petit à petit, on a perdu le sens du service public. Les commerciaux ont pris l’ascendant sur les techniciens, la rentabilité sur le respect du client et le travail bien fait. C’est une situation insupportable, surtout pour les gens qui sont investis dans leur travail.

Quel poste occupez-vous au sein de l’entreprise ?
Je fais partie d’un service qui demande des compétences techniques et un sens du relationnel exceptionnels car nous travaillons auprès des professionnels. On se doit de maintenir un niveau d’excellence. Mais avec les réorganisations successives et les incohérences qu’elles ont entrainé, c’est de plus en plus difficile. C’est là que s’installe petit à petit la souffrance quand, comme moi, on ne sait pas relativiser et prendre tout cela avec détachement.
Avant, toutes nos interventions étaient gérées par des personnes qui connaissaient notre métier. Aujourd’hui, ce sont des managers qui ne connaissent rien à notre travail mais qui sont juste là pour faire appliquer les ordres de la direction qui nous dirigent. Et ce sont les commerciaux qui n’ont qu’une idée en tête – faire du chiffre sur le dos des clients sans prendre en compte leurs vrais besoins – qui priment, car il vendent. Et comme il est hors de question de remettre en cause leurs décisions, on nous interdit à nous, techniciens, d’entrer directement en contact avec eux pour leur signaler ce qui ne va pas. C’est ridicule.

Vous dénoncez un management par le stress…
Oui. Le but est de nous faire partir, nous les techniciens, qui gênons la course à la rentabilité. Ca passe par des vexations, du flicage, des comparaisons constantes entre collègues… Même moi qui ne suis pas quelqu’un de faible j’ai été meurtri. Ils m’ont eu à l’usure. C’est un système fait pour casser les gens.

Vous évoquez dans votre livre la grande solitude des salariés.
C’est la volonté de la direction de nous isoler les uns des autres, de casser la solidarité qui existe entre nous. Un exemple : avant, l’équipe buvait le café le matin. C’était le moment propice pour discuter du travail à exécuter, des problèmes rencontrés et des solutions à apporter. C’était aussi un moment de détente qui mettait de bonne humeur pour toute la journée. Aujourd’hui, le travail commence à la maison, devant notre écran d’ordinateur où nous voyons directement sur quels sites intervenir. De ce fait, on part directement chez le client sans passer par le bureau. Et comme la commande est souvent mal adaptée aux besoins du client, on se retrouve à courir dans tous les sens pour récupérer le bon matériel et réparer les erreurs. Cette course permanente est stressante, usante. Ajouté à cela les tentatives de mettre des membres d’une même équipe en concurrence pour savoir lequel rapporte le plus à l’entreprise… C’est bien la preuve d’une méconnaissance totale de notre métier car un gars qui fait du service après vente rapporte plus que celui qui met deux jours à installer un système ultra complexe !

Votre geste de désespoir a-t-il eu un quelconque effet sur vos collègues ?
Il a permis de délier les langues des membres de mon équipe. Mais le grand déballage est global à l’entreprise puisque le questionnaire mis en place par la direction a reçu 80 000 réponses en quelques jours.

Vous estimez-vous chanceux d’être encore en vie ?
Non. Je regrette de ne pas être allé jusqu’au bout de mon acte. Toute ma vie je suis allé jusqu’à l’excellence dans ce que j’entreprenais. Là, je rumine d’avoir échoué. Et je ne sais pas si j’ai la force d’entamer le long processus de reconstruction. Je ne peux pas vous dire que dans deux ou trois semaines je n’attenterai pas à nouveau à mes jours.

Vous avez pourtant des proches qui vous entourent…
Oui, mais quand je suis avec mes idées, je les occulte complètement, je perds la conscience de leur existence. Vous savez, vous êtes tout seul dans la spirale de la mort. Vous n’avez qu’une chose en tête, c’est remonter mais vous ne le pouvez pas, parce que ça glisse et ça vous emmène vers le fond.

Pensez-vous que vous retravaillerez un jour pour France Télécom ?
Un jour peut-être. On verra comment la situation de l’entreprise évolue. J’espère qu’avec l’arrivée de Stéphane Richard (le nouveau numéro 2 de FT, ndlr), l’entreprise va prendre un tournant plus humain. Il faut aussi que je me reconstruise avec l’idée que le travail ne doit plus être une priorité. Mais je ne sais pas si j’en serai capable car j’aime mon métier.