Mis à jour 18-03-2008 19:09
Les armes ordinaires de Manu Larcenet
Avec la fin du "Combat ordinaire", l'auteur de BD nous prouve qu'il n'est pas à cours de munitions

Le dernier tome du Combat ordinaire
Photo : DR

Manu Larcenet
Photo : DR
"Le Combat ordinaire",
drôle de titre pour quelqu'un qui a essayé de se faire réformer pour
ne pas faire l'armée...
Oui, et ça s'est passé de
manière plutôt violente : pour me faire réformer, à une époque
où j'étais sous analyse, j'ai frappé, enfin disons rudoyé, le psychiatre
de l'armée, qui m'avait gonflé. Résultat j'ai fait deux jours de
prison et j'ai été envoyé en bataillon disciplinaire. Une horreur
pendant cinq mois : j'ai été confronté à des tentatives de suicide,
assisté à des bagarres très violentes, des gars se masturbaient dans
ma chaussure... Heureusement, ma mère a réussi à me faire muter ailleurs
grâce à un client haut placé dans l'armée qu'elle connaissait par
le biais de son métier de caissière.
"Le Combat ordinaire"
n'a, lui, rien à voir avec les jeux militaires. De quel front s'agit-il
?
Il ne s'agit pas des grands
combats, comme la guerre 14-18, mais des combats que l'on mène dans
notre monde moderne, de manière moins évidente mais très sournoise.
Quand on ne se sent pas très bien dans sa vie, on l'envisage comme
un combat. Tous les jours que Dieu fait, il faut se lever le matin,
côtoyer des gens qu'on n'aime pas trop, mener des tas de petits combats
et tenir debout. Et encore je ne connais pas la lutte quotidienne que
mènent, par exemple, les gens qui dorment dehors.
Dans cette "guerre", ton
principal ennemi est-il la dépression ?
Je ne sais pas. Finalement
je lui dois quand même beaucoup de choses. Même si elle a rendu ma
vie dramatique, la dépression m'a aussi façonnée. Non, le vrai ennemi,
c'est l'ennui. Il n'y a rien de pire.
Un des tes personnages parle
de la perte des illusions et des idéaux. Un autre de danger à combattre
?
Au contraire : la perte des
illusions, c'est plutôt un grand pas. C'est ce ce qui arrive quand
on s'est résigné à admettre qu'on ne peut pas changer le monde. C'est
pas plus mal : après l'embrasement des grands idéaux, des projets
grandiloquents, des idéologies abstraites, qu'on ne ne peut de toute
façon pas atteindre, ça peut nous amener à recentrer notre intérêt
sur des petites choses sur lesquelles on a prise et sur des riens qui,
au moins, en valent la peine. C'est sans doute à ce moment-là qu'on
quitte l'adolescence pour devenir enfin adulte.
Quelle est ta place dans
le combat ?
Je fais des BD, avec une bonne
dose de réflexions et de remises en question. Je fais part au public
de mes préoccupations, en espérant qu'elles fassent écho à un grand
nombre de gens. En me livrant ainsi, je pensais que j'allais me faire
démolir, et en fait je me rends compte que beaucoup de lecteurs se
sont retrouvés dans l'album, que ce soit les crises d'angoisse, la
mort du père ou même la mort du petit chat. Ça crée une certaine
proximité et ça permet de se sentir moins seul. Bref, je suis un homme
comblé, ce qui ne m'empêche pas d'être dépressif (rires).
Quels sont tes armes pour
avancer ?
Depuis vingt ans, la psychanalyse
est pour moi une vraie arme. Ça m'a énormément aidé. A la fin de
mon adolescence, j'étais prêt à me suicider. C'était affreux. Je
ne voudrais pour rien au monde revivre ça. Et puis, il y a les mômes
(j'ai une fille de 4 ans et demi et un garçon de 2 ans) : ils valent
toutes les armes du monde. J'ai un vernis de gauche, mais au fond je
suis quelqu'un de droite au sens où je mise plus sur l'individu que
sur le collectif. Mais ce n'est plus possible avec les enfants. Pour
englober les mômes dans sa sphère, il faut se décentrer, ne plus
vivre que pour soi. C'est sacrément dur, ils sont super exigeants,
mais c'est merveilleux de connaître avec eux des secondes de bonheur.
L'humour et la poésie semblent
aussi jouer un rôle très important dans ta vie...
L'humour, moins maintenant.
Mais c'est une arme efficace. Pendant les dix premières années de
ma simili carrière, ça m'a permis de faire bonne figure, de ne pas
montrer mon cul à tout le monde. L'humour permet de mettre le doigt
sur des points très sensibles sans lourdeur. Et la poésie, oui c'est
vrai, c'est essentiel, ça rachète tout, ça transcende : il y a des
massacres partout dans le monde, il se passe toujours des trucs dégueulasses,
mais quand j'écoute des chansons de Tom Waits ou de Bruce Springsteen,
quand je lis des BD de Fred, je me dis qu'il y a aussi des belles choses
dans la vie. Il y a des types avec une gueule d'une poésie incroyable,
dans la bonne cuisine, on peut aussi trouver autant de poésie que dans
un tableau. La poésie peut être partout...
Qui sont tes compagnons
d'armes ?
Il y a Jean-Yves Ferri, qui
a dix ans de plus que moi et qui a travaillé avec moi sur plusieurs
albums, dont "Le Retour à la terre". Il m'a montré qu'on pouvait
écrire sur le quotidien des choses très fines sans être emmerdant,
que c'était important de rester accessibles et de ne pas faire des
albums hermétiques. Maintenant, quand j'écris, je tiens à ce que
la caissière d'Auchan à Vélizy me lise avec plaisir. Trondheim est
aussi un grand compagnon d'armes. Il m'a appris la rigueur. C'est un
obsessionnel de la rigueur. Maintenant, je m'en libère un peu, mais
ça m'a apporté une saine discipline. Et puis il y a ma famille, ma
femme. J'aime m'entourer de femmes fortes. J'ai pour elles une admiration
qui fait presque XIXe siècle. Avant j'avais peur des femmes, j'étais
timide, ce n'est que maintenant que je les apprécie vraiment.
Selon toi, dans le combat
ordinaire, où est la victoire ? Où est la défaite ?
Je ne raisonne pas trop comme
ça, mais la victoire, c'est peut-être de savoir saisir les petits
moments de bonheur qui se présentent à nous. Enfin au moins d'essayer.
La défaite, ce serait éventuellement de tomber dans la folie, d'abandonner
tout lien avec le réel.
Tu crois en quelque chose
?
En rien. Surtout pas à la
politique. Lors de l'élection de Nicolas Sarkozy. J'ai voté Ségolène
Royal sans y croire une seconde. Je suis dans ma période : "Tous dans
le même sac". Peut-être que c'est lié à l'approche de la quarantaine.
En tout cas, j'en ai fini avec mon côté militant, quand je vois à
quoi ça m'a mené. Je me suis laissé manipuler plus qu'autre chose,
et ça m'a rendu sacrément débile et intolérant. Quand je pense
aux chasses à l'homme auxquelles j'ai participées en tant que militant
du Scalp (section carrément anti-Le Pen), quand j'avais autour de 20
ans, je ne valais vraiment pas mieux que les racistes contre qui je
prétendais lutter pour rendre le monde meilleur. Je participais ni
plus ni moins à l'équivalent des "ratonnades" au nom d'un idéal
! Quelles stupidités !
Le Combat ordinaire est-il
un carnet intime ? Quelle est la part d'autobiographie ?
Ce n'est pas si intime que
ça en fait, mais c'est une histoire romanesque que j'ai essayé de
rendre la plus vraie possible et qui est donc agrémentée de beaucoup
d'éléments autobiographiques. Des séquences viennent de choses vécues,
comme la mort du pic-vert - un drame pour ma fille -, la scène où
le psy ronfle alors que je lui raconte mes malheurs, mais d'autres sont
totalement inventées.
Cet album est-il une sorte
d'appel aux armes, une manière d'exhorter le lecteur à ne pas capituler
dans le combat ordinaire ?
Non., pas du tout. Chacun fait
ce qu'il veut. Je n'ai aucune ligne de conduite ou leçon de morale
à donner. Moi, je raconte mes trucs, c'est tout.
Tu travailles en ce moment
sur un autre projet, "Blast", beaucoup plus sombre...
Oui, je vais y parler du désespoir,
de mon coté noir. Maintenant que je m'en suis sorti, je peux le faire.
Ce sera plus expérimental, complètement chaotique. C'est un peu le
pendant du "Combat", qui raconte comment on reste debout. "Blast"
montrera comment on tombe.
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