Mardi, 10 heures du matin.
Trois bancs avenue Gabriel, à Paris, dans un coquet jardin coincé
entre les Champs Elysée et le parc présidentiel. « Je vous présente
mes appartements », lance un homme souriant. Ce grand chauve rasé de
près –crâne et visage- et au regard bleu perçant, c’est Jean
B., 50 ans, capitaine. Il tremble de froid et a mal au dos. Originaire
de Pau, voilà 36 nuits qu’il dort sur le banc près du réverbère,
37 jours qu’il a cessé de s’alimenter, « dans la plus totale indifférence ».
Il parvient encore à marcher, à parler, à se révolter. Jean B. est
en lutte : « Je veux réintégrer l’armée jusqu’à l’âge de la
retraite, je suis en forme, et encore capable de beaucoup de choses. »
Ce qui le fait tenir, c’est « l’énergie du désespoir », explique
cet ancien militaire qui a perdu, estime-t-il, 25 kilos.
Histoire de fous
Son parcours relève, selon
ses propres termes, d’« une histoire de fous ». Il a démissionné
de l’armée voilà 21 ans. Une « erreur » que depuis, il ne cesse de
vouloir réparer. S’il est parti, c’est parce qu’il était « harcelé
sexuellement par la fille d’un supérieur ». Mais ses ennuis avaient
commencé quelques années plus tôt, quand sa femme a rejeté les avances
d’un général entreprenant. Peu de temps après, il était muté,
« placardé ». Chaque fois que Jean B. a demandé à consulter son dossier,
on le lui a refusé. Il dénonce une « affaire de personnes véreuses »
mais ne « remet pas en cause l’institution militaire » et veut avant
tout « laver [son] honneur » en la réintégrant.
« Un gêneur qu’on fait passer pour un mytho »
Après avoir écrit à Cécilia
(ex-)Sarkozy et Hervé Guaino (le conseiller de l’Elysée), il est
passé à l’action : il a parcouru le trajet Pau-Elysée à pied, a
couru pendant 200 km autour du ministère de la Défense et 96 km autour
de l’Elysée. Sans résultat. D’où cette grève. Parce qu’à
la Grande Muette, « personne ne me répond », précise-t-il. « Je suis
un gêneur que l’on fait passer pour un mytho ou un détraqué. »
Le cabinet de Nicolas Sarkozy a effectivement dit « en off » à un conseiller
du député Jean Lassalle, qui relaie le combat de Jean auprès des
institutions, que ce dernier « a un dossier judiciaire épais ». « Même
si c’était vrai, il y a prescription », assure ce conseiller.
Extrême urgence
Cela fait trois semaines que Jean Lassalle, député des Pyrénées-Atlantiques et ex-gréviste de la faim, a prévenu le ministre de la Défense de la présence de Jean au pied de l’Elysée. Sans réaction. « Hervé Morin me laisse mourir », analyse calmement Jean B. Jean Lassalle « admire ce courage un peu désespéré » mais se dit « très inquiet car Jean est entré dans une période de très grande fragilisation. Il risque un arrêt cardiaque ou le coma ». Un médecin, envoyé par le député, doit rencontrer l’ex-militaire mercredi.
Mardi après-midi, Jean Lassalle
a envoyé un énième fax à Hervé Morin et au cabinet du chef de l’Etat
précisant qu’ « il y a urgence ». A 19 h 30, il n’avait toujours
pas obtenu de réponse. Mardi soir, en installant son « camp » dans
le parc Pompidou, Jean B. s’est coiffé du bonnet de parachutiste
et a hissé le drapeau tricolore, qu’il a accroché à une branche
d’arbre. Puis il s’est emmitouflé dans son sac de couchage militaire,
sous une bâche, drapeau au vent. Le même rituel depuis 37 nuits.



































