Comment en êtes-vous venue
à la prostitution ?
Je ne suis
pas boursière. J’avais de vraies difficultés à joindre les deux bouts.
J’ai essayé de chercher des aides auprès du Crous, et on m’a renvoyée
vers les Restos du cœur. Ça a été pour moi un échec assez violent et
une prise de conscience tout aussi violente de mon statut dans la
société. J’avais déjà un petit boulot pour payer mon loyer mais ce
n’était pas suffisant. Internet s’est imposé comme un moyen facile de
trouver des extras. On tape « job étudiants » et on tombe sur des sites
qui proposent des services à la personne, castings ou auditions aux
plus de 18 ans, vénales ou non vénales. Les annonces sont explicites,
du type : "Cadre peut aider étudiante", "Jeune homme, 50 ans, cherche
rencontre occasionnelle avec étudiantes. Très bonne rémunération." Rien
n’est dit clairement mais tout est sous-entendu et on ne peut pas être
dupe quand on lit l’annonce. Mais les sommes proposées sont alléchantes
et puis, derrière l’ordinateur, on se sent en sécurité. C’est faux car,
en fin de compte, on est seule au rendez-vous.
Pourquoi ne pas avoir demandé
d’aide à vos parents ?
Au-delà même de la fierté,
je savais que mes parents, au Smic tous les deux, ne pouvaient pas m’aider.
Leur demander de l’aide, c’était les mettre face à leur propre
échec. Quand on se prostitue une fois, on souffle financièrement.
Mais ça crée une addiction à l’argent. Donc quand le porte-monnaie
est à nouveau vide, on repense à cette solution. Y penser c’est
déjà être dans l’engrenage.
Quels étaient vos revenus ?
Je suis incapable de le dire.
Je pouvais gagner 2000 euros un mois et 200 le mois d’après. Mon
activité était très ponctuelle, ce n’ était pas monté comme une
entreprise. Les revenus à l’heure sont très élevés et si on le
fait de façon régulière, on gagne très bien sa vie. Et on s’habitue
à un certain confort, qu’on veut retrouver par le suite.
Et ce n’est pas facile de
se sevrer d’une addiction…
C’est là le problème et
le vice de cette prostitution. On passe d’une survie étudiante difficile
à un quotidien complètement vivable au niveau financier. Ce n’est
pas une heure à 30 ou 50 euros. On tourne autour de 200 euros. C’est
pas rien pour un étudiant. Ça change une vie d’avoir plus d’argent…
Mais à côté de ça, ça a aussi bouleversé ma construction en tant
que femme.
De l’argent rapide, mais
pas facile à acquérir.
C’est rapide mais très éprouvant.
On se dit "allez, une heure avec un client, c’est pas grand chose".
Mais c’est en fait loin d’être anodin.
Sachant que, selon les clients,
les heures ne se ressemblent pas…
Oui. Certaines souffrances
physiques sont plus fortes avec certains clients. D’autres, morales,
se conservent à vie. Se prostituer, c’est un viol, mais rémunéré.
On sait que la violence va être extrême car il y a rémunération,
donc domination. Mais la violence peut aussi être de voir un homme
vieux, nu, devant soi, et d’être observée, épiée.
Votre première expérience
en tant que prostituée remonte au 9 décembre 2006. Dans quel état
d’esprit étiez-vous ?
Tant qu’on est derrière
un ordi, on se sent en sécurité. On se dit : "Je peux y arriver, si
je ne peux pas, je repars, de toute façon il ne sait pas qui je suis."
Mais le simple fait de répondre à un mail ou une annonce signifie
qu’on est déjà dans l’engrenage. Quand j’ai rencontré mon premier
client, j’ai ressenti de l’angoisse, trouvé aussi un côté risible
à cette situation en même temps qu’un grand mépris. Je me suis
dit : "T’as vu ce que t’es en train de faire pour de l’argent !"
Avez-vous des personnes de
confiance avec qui partager votre expérience ?
A part Marion Kirat, étudiante
avec qui j’ai rédigé mon histoire, non. C’est une expérience
très personnelle, très solitaire, très rabaissante. Ça ne se dit
pas. Et si je garde l’anonymat, c’est parce que je veux préserver
mon avenir. Malgré tout, ma démarche est militante. Je veux que la
société découvre où peut mener la précarité. Certains commentaires postés
sur les forums disent que j’ai fait ça parce que "elle aime le sexe".
Je trouve ça incroyable qu’on se pose cette question. Je n’étais
pas dans le même cas qu’un étudiant qui cherche un petit job. J’avais
déjà un petit job mais je ne m’en sortais pas financièrement.
Je n’étais pas non plus dans l’état d’esprit d’alimenter une
entreprise sur le sexe.
Ecrire le livre a-t-il été
douloureux ?
Oui. Ma motivation était vraiment
de ne plus fermer les yeux. Il y a eu la rage qui était là avant la
souffrance. La souffrance vient quand je relis, quand je parle de mon
livre.
Votre vie de prostituée appartient
au passé ?
Oui. Quand je suis arrivée
à Paris, en avril, j’ai eu deux clients. Ça s’est vite arrêté.
En ce moment, je ne vois personne. Mais ça ne fait pas encore vraiment
partie du passé, c’est encore frais.
Comment lutter contre la prostitution
étudiante ?
En prenant en considération
les étudiants qui sont dans cette fourchette fatale, par une aide directe,
financière si possible. Le Crous fait ce qu’il peut comme il peut
mais n’a pas assez de moyens. Il y a très peu de chambres universitaires,
les propriétaires sont réticents à loger des étudiants, la fac de
plus en plus chère… On augmente les bourses mais pas autant que les
inscriptions et l’inflation. Cette précarité est une des causes
de la prostitution étudiante. N’importe qui peut y être confronté.
Pas besoin d’être immigré, drogué ou mauvais élève. N’importe
qui peut être touché.



































