C’est un petit fait, insignifiant, que la vie a déposé à côté de plus grosses affaires et qui mérite quand même que l’on s’y arrête. Monsieur Gaudin, Jean-Claude, est un notable de la République , ancien ministre, sénateur des Bouches-du-Rhône et maire de Marseille. Voilà quelques jours, il animait une réunion de militants UMP, à Paris, quand, au détour d’un
raisonnement, il évoque les journalistes de Libération «que nous reniflons dans l’avion avec leur pull-over serpillière, les cheveux longs et leurs ongles sales». Enregistrés, les propos, qui circulent sur Internet, sont authentifiés.
Assez naturellement, les journalistes de Libération ont demandé à Jean-Claude Gaudin des explications. Pourquoi donc les décrire ainsi, en bloc, de manière aussi stéréotypée ? Réponse : c’était «une forme de boutade». Quant à d’éventuelles excuses, hors de question, Jean-Claude Gaudin, jugeant que les paroles incriminées, tenues «dans une réunion privée», n’avaient pas à être «enregistrées». Ainsi donc, Jean-Claude Gaudin a deux discours, un public et un privé. Les deux n’étant pas tout à fait conformes, la sincérité du premier se trouve questionnée par l’existence du second. Puisque la preuve, ce maudit enregistrement sonore, empêche le démenti, Jean-Claude Gaudin excipe de la carte de l’humour. Bonne idée. Manie-t-il, de la même façon, cet humour drôlement drolatique à propos d’autres groupes humains, catégories sociales ou communautés ethniques ? Que dit-il, par exemple, des
journalistes du Figaro, des éboueurs de la Ville
de Paris, des pharmaciens de Lyon, des habitants des quartiers nord de Marseille, des bêtises de Cambrai ou des Basques de Bordeaux ?
En une question comme en dix mille, et en partant de l’idée que l’humour n’est pas seulement la politesse du désespoir mais aussi le révélateur de l’âme, qui est vraiment Jean-Claude Gaudin ? Quelqu’un pour qui l’on peut voter parce que son programme est bon ? Ou quelqu’un dont il faut se défier parce que le fond est peut-être nauséabond ? L’interrogation demeurera
pertinente jusqu’au jour où Jean-Claude Gaudin dira : «Excusez-moi, j’ai quand même raconté n’importe quoi et je ne voulais blesser personne.» En attendant, chacun pourra penser que Jean-Claude Gaudin, maire et sénateur, personnage public et notable de la République , est un homme mal connu dont on ne sait pas s’il gagnerait vraiment à l’être.

































