Youssef Jebri, 34 ans, est né au Maroc et naturalisé français depuis plusieurs années. Il se consacre depuis un an à l'écriture. Il a sorti, en mai dernier, un petit livre : "Le manuscrit d'Hicham", fiction dans laquelle il met en scène un Marocain qui vit en France et qui reçoit par courrier les écrits-cris-de-rage de son cousin Hicham. Hicham est jeune, intelligent, mais voué à un avenir sombre dans une Casablanca où les islamistes font leur nid, où le nombre de jeunes miséreux grimpe, où les policiers sont corrompus et les femmes brimées. Où les rêves de départ sont immenses, mais empêchés par le refus de visas. Hicham raconte tout ça, sans détour, sans romance inutile, de manière directe et simple, avant, finalement, de tenter le tout pour le tout : la traversée du détroit de Gibraltar à la nage et de nuit, direction l'Europe. Acte de rébellion et d'espoir à la fois. Acte suicidaire en tout cas. Youssef Jebri a répondu à nos questions.

Avant que votre livre ne débute, vous avez inséré un avertissement indiquant qu'il s'agit d'une fiction…
L'histoire d'Hicham et de son cousin, les personnages eux-mêmes sont des fictions. Maintenant, c'est bien la réalité sociale du Maroc qui est décrite. Il s'agit de littérature engagée, d'un roman d'actualité. La forme d'écriture n'est d'ailleurs pas vraiment romancée, ni descriptive. Trop décrire affaiblirait la force du message. C'est direct et dépouillé.

Vous vivez en France depuis neuf ans. Vous pensez encore bien connaître la situation actuelle du pays ?
Je vis entre le Maroc et la France, et ma famille habite là-bas. Je me tiens bien informé de ce qu'il s'y passe. 

Vous dénoncez les restrictions aux libertés fondamentales au Maroc et êtes très critique vis-à-vis des autorités marocaines, policiers, gouvernement et roi compris. Ce livre pourrait-il sortir au Maroc ?
Le cri de rage d'Hicham, c'est aussi le mien. Si j'ai choisi la forme littéraire pour faire passer mon message, c'est parce qu'il me semble fondamental de transmettre mes idées, de condamner les privations de liberté. Mais non, mon livre ne peut pas paraître au Maroc, car il s'attaque aux trois piliers de la société marocaine : Dieu, la Nation et le roi. Je pense qu'entre le roi et le va nu-pieds, il n'y a pas de hiérarchie. Et je l'écris, dans mon livre et sur mon site internet. Résultat : on me conseille de ne pas retourner au Maroc pour le moment. Pourtant, le b.a.-ba des libertés fondamentales, c'est la liberté d'expression...
Mais depuis le décès de Hassan II et l'arrivée au pouvoir de Mohamed VI, la situation s'améliore un peu. Des journaux marocains ont même parlé de mon livre (je leur en avais envoyé un exemplaire), ce qui n'aurait pas été envisageable avant.

A la veille des élections, avez-vous une idée sur l'issue du scrutin ?
A vrai dire, j'ai deux inquiétudes. La première est liée à la montée de l'islamisme, pas propre au seul Maroc puisque l'on constate ce phénomène dans tous les pays arabo musulmans. En gros, si les élections se déroulent de manière transparente, sans fraude, ils vont certainement arriver au pouvoir. L'autre inquiétude, justement, c'est sur la transparence du scrutin. Je suis quand même surpris que l'on vote un vendredi et que les résultats définitifs ne tomberont que dimanche. En 48 heures, il est possible qu'il y ait manipulation. Même s'il y a une commission d'experts étrangers chargés de surveiller le dépouillement. D'ailleurs, je ne suis pas certain que l'ancien président bolivien, qui fait partie de la commission, soit resté dans son pays comme le politique qui a fait respecter les droits de l'homme…

Votre écriture ressemble étrangement au slam : sèche, rythmée, avec des rimes…
C'est venu comme ça, naturellement. Je suis un enfant de la culture hip hop urbaine. Petit, je lisais beaucoup "C'est beau une ville la nuit", de Richard Bohringer. Ce genre de littérature, avec Zola et Camus, a forgé le mien. J'essaie dans mon écriture d'être le plus respectueux des règles de la langue française. Mais je me suis libéré du reste.

A qui est destiné "Le Manuscrit d'Hicham" ?
Il est avant tout destiné à un public marocain, à qui je veux dire "nous sommes capables de tout, mais restons lucides". Mais "Le Manuscrit d'Hicham" vise également les lecteurs français dès lors qu'il s'agit de présenter le Maroc, celui hors des circuits touristiques.