Tout à l’heure, Pompon est entré dans les vestiaires et il nous l’a dit. Aujourd’hui, ce n’est pas un dimanche comme tous les autres dimanches. C’est pas un dimanche décisif, ou même primordial. Non, Pompon a été formel, aujourd’hui, c’était un dimanche capital !… Et il a même ajouté :
— C’est pour ça que, quand je vois vos mines, putain… j’suis inquiet !…
Il a raison d’être inquiet, Pompon, parce que nous, la mine décisive ou la mine primordiale, on les sait, mais la mine capitale ?…
Alors Pompon a expliqué. Que c’était simple, qu’il ne fallait pas aller chercher midi à quatorze heures, qu’un match capital, c’était un peu comme un match primordial qui serait décisif. Et que ça changeait tout.
Alors, on s’est changé.
On ne contrariait jamais Pompon, surtout pas le dimanche.
Je joue trois-quarts aile. À l’aile, on dit. Là-bas, sur un lopin de terre très mal situé. Entre joueurs et spectateurs, géographie ambiguë.
Jouer à l’aile, c’est accepter d’être à l’extrémité. Un destin.
Petit déjà, à la cantine, j’étais toujours en bout de table. Les plats arrivaient vides.
Je joue à l’aile, donc. Rectifions, je « suis » à l’aile, car je n’y joue que très rarement.
Je suis, auxiliaire du je.
Je suis auxiliaire du jeu.
Je suis, de l’aile, le jeu.
À ce jeu, Bascot ne m’aide pas beaucoup. C’est notre arrière, Bascot. Et aussi le fils du président. Il y a toujours un fils du président, dans les petits clubs, et c’est assez rare qu’il ne joue pas en première.
Il ne m’aide pas beaucoup donc, le Bascot. Oh, c’est pas qu’il ne m’aime pas, mais il se préfère. Alors, souvent, il m’oublie. Il garde le ballon pour lui. Et qu’est-ce que vous voulez que je lui dise, c’est le fils du président. Même Pompon, il avale des couleuvres. Pourtant, il n’aime pas les couleuvres, Pompon, mais alors pas du tout.
Parfois, je fais un rêve étrange. J’ai des millions de ballons. Des milliards même. Un compte en Suisse. Rien qu’avec des ballons. Et chaque dimanche matin, je vais à la banque et je retire de quoi jouer l’après-midi. J’arrive en Rolls Royce sur le bord du terrain, c’est Bascot qui m’ouvre la porte, il y a un tapis rouge, je descends avec tous mes ballons et je m’offre une véritable orgie. Je me tape à suivre, je me fais des passes, je marque des essais, et tout le monde me regarde. Je suis seul, je suis bon, je suis le plus beau.
Une fois, une rumeur est venue jusqu’à chez nous. Il existerait quelque part en France une race d’ailiers sauvages qui vivraient en liberté sur les terrains. On les appelle des ailiers modernes. Il paraît qu’ils se promènent à leur guise le long des lignes, qu’ils papillonnent. Le rêve, quoi. Mais Pompon, il n’aime pas les papillons. Ni la liberté d’ailleurs. Et surtout pas le jeu moderne. Remarquez, cela tombe bien, le président non plus. Ni le maire. Même pas la femme du maire.
Attention, ils ont leurs raisons. Quatre ans auparavant, nos dirigeants se sont essayés au jeu moderne. On en parlait beaucoup à cette époque. Alors, ils avaient confié l’entraînement à un professeur d’éducation physique moderne, Antoine Pajel. Seulement voilà, au début, tout le monde était perdu. Sautée-redoublée-croisée-dynamisme-continuité-temps réel de jeu… Résultat : quatre premiers matches, quatre défaites, dont deux à la maison.
Pajel eut beau expliquer qu’il fallait un certain temps d’adaptation, changer les habitudes, les mentalités, le village douta très vite de l’apport d’un jeu moderne. Chez nous, on veut bien changer toutes les habitudes sauf une : gagner à la maison ! Parce que la victoire, ça met tout le village de bonne humeur. Et par ici, la bonne humeur, c’est le commencement du bonheur.
Le pire arriva le jour où Pajel expliqua au Grand Café de la Grande Gare que la philosophie du jeu moderne, c’était la capacité à se réorganiser une fois que l’ailier possédait la balle. Que la mêlée et la touche ne devaient servir que de rampe de lancement dans lesquelles il ne fallait pas perdre d’énergie. Ça, au village, le coup du rugby qui commençait à l’aile, personne ne lui a pardonné ! Le rugby, con, ça faisait tellement de temps que ça commençait devant, qu’il n’y avait pas une personne vivante qui pouvait dire exactement depuis quand.
Du coup, le club des supporters emmené alors par la femme du maire fit campagne. Pétitions, réunions, conférences, débats… Je me souviens, cela s’appelait : « Campagne contre le jeu moderne ».
Et Pajel fut écarté.
On nomma alors Pompon, un ancien talonneur du club. Un vrai du sérail. Au premier entraînement, il nous a dit : « Les gars, avec Pajel, tout aux ailes, avec Pompon, tout au menton ! »
Depuis, je monte, je descends, je remonte et je redescends, le long de la ligne de touche. Vu de haut, on dirait un yoyo au bout d’un fil blanc. D’ailleurs, on me surnomme Yoyo.
— Mais putain, qu’est-ce tu fous, Yoyo, t’as pas vu l’heure ?… Tu rêves ou quoi ?…
C’est Cacou. Il joue à l’aile aussi. De l’autre côté de mon côté. On se croise avant les matches, ou après. Rarement pendant. Mais Cacou, il est toujours heureux. Jamais une question, besoin de rien. Cacou, le dimanche, il vient, il s’habille, il court, souvent pour rien, puis il s’enfile vingt perroquets après le match, dix whiskies avant le dîner, quinze après, et son merveilleux dimanche vient mourir au bord du lundi matin, étendu sur le canapé du Macoumba, dans le coma éthylique. Souvent, c’est moi qui le ramène chez lui, et là, dans la voiture, il me jure qu’il m’aime et puis qu’il aime aussi tous les autres. C’est pas qu’il fait tout pour être heureux, le Cacou, mais il ne fait rien contre. Il a les yeux plus bleus que la Méditerranée, mais moins profonds. Disons qu’on avait pied dans son regard. Alors, comment le lui dire à Cacou, à quoi je rêve ?…
En face de moi, les Gros commencent à s’échauffer. Y a Boulard, le Crabe, la Gauffre, le Polak, Bebel, Ali Babar et notre capitaine, la Mouette. Et lui, là-bas, cette sorte d’éléphant de mer qui sort des vestiaires tout nu et les chaussures aux pieds, c’est Chimez, notre pilier droit. C’est son heure, à Chimez. Chaque dimanche, à quatorze heures, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse chaud ou froid, à la maison comme à l’extérieur, Albert Chimez nous chope la colique. La trouille, quoi ! Dans son sac, il y avait toujours deux rouleaux. Un rouleau d’élastoplaste pour son genou grippé et un rouleau de papier mouchoir pour son rhume du cul.
Pompon est entré.
— Bon, les gars, je viens de les voir, hein !… Et je peux vous assurer, y sont morts de peur !…
La dernière fois qu’on a rencontré des types « morts de peur », on a pris quarante-deux grains.
Échauffement. Les avants sont restés dans les vestiaires. Pas nous. Le froid accueille nos cuisses dégarnies.
On se met à trottiner un peu dans tous les sens. Le ballon me tombe dans les bras. C’est splendide un ballon. Ni trop petit ni trop gros, ni trop lourd pour pouvoir jouer à la main ni trop léger pour permettre le jeu au pied.
On commence à répéter les combinaisons. Sans opposition. Croisée un, croisée deux, la Hendaye, la Toulon, la Biarritz, la Gourdon… C’est enivrant l’échauffement, on prend tous les risques.
Pompon, il n’aime pas les combinaisons. Moins on se fait de passes, moins il est inquiet. De toute manière, avec la paire de centres que l’on a, vaut mieux qu’on les oublie, les combinaisons. Pompon, au centre, il joue la carte du Commonwealth. Il a mis deux Anglais, Gordon et Bob, deux frères, ingénieurs dans une firme américaine d’informatique implantée depuis peu dans la région. Alors, bon, pour ceux qui ne connaissent pas le rugby, il faut savoir que, déjà, un Anglais au milieu d’une attaque, c’est un contresens, mais deux, c’est comme un garrot au milieu du bras, ça te coupe la circulation.
C’est à se demander d’où vient l’expression « passe anglaise » ?
— Yoyo !… j’te sens pas, là, putain !… T’y es pas ou quoi ?…
C’est Bascot, il surveille les devoirs. Un vrai p’tit chef, le fils du président. Le chef de l’échauffement, le chef des attaques, le chef des coups de pied, le chef des chefs et le chef de tout !…
Il s’approche avec un air important. Capital, même :
— Attention, Yoyo !… Là, tu joues un client, OK ?… C’est Cazaly, je le connais, il joue à la fac avec moi. Il est encore junior, mais il va très, très vite… Paraît que Toulouse l’a demandé… Mais bon, il fait toujours la même chose… cadrage débordement… alors t’as compris, mon pote, tu me gardes l’extérieur !… Du sérieux, aujourd’hui, Yoyo, hein !…
Du sérieux, du sérieux… pauvre con, va !… comme si je croyais qu’on allait à la pêche aux moules…
Dans les vestiaires, les Gros sont en transe. C’est le zoo. Il n’y a que des lions et des ours qui tournent en rond. Boulard n’a pas encore mis son maillot. Il a le torse rouge dolpyc. Et il a beau être gras comme un cochon, il s’est passé deux tubes de vaseline sur le corps. De la vaseline sur son ventre, c’est un pléonasme physique. Manque plus que du sel, du poivre, un oignon et de la ficelle pour le passer au four, le Boulard.
L’arbitre nous a appelés. Alors, Pompon nous a réunis. Tout y est passé : les hommes, l’amitié, l’amour, la vie, la famille, la vie de famille, le monde, l’univers, le maire, la femme du maire, la mère de la Mouette, les couilles du Crabe, et, et… Pompon n’a pas eu un mot pour moi. Pompon n’a jamais de mot pour moi. D’ailleurs, les mots pour moi, ça ne doit pas exister…
Dans le couloir, on est aligné en rang par deux. Par ordre de grandeur, comme à la maternelle. Les Gros d’en face, j’ai encore jamais vu ça. Ils sont énormes, ils ont l’air très méchants. Comme dit Pompon, ils sont morts de trouille.
Tiens, il est où le p’tit junior qu’est si fort… la future étoile du rugby français… ah, voilà… oh, le con !… mais c’est quoi, c’poulet, là ?…
— Dis donc, tu m’avais pas dit qu’il était encore junior, Cazaly ?…
Le chef des chefs se retourne :
— Quoi !… qu’est-ce qu’il y a Yoyo, t’as la trouille ou quoi ?…
— Mais non, pas du tout… j’me renseigne, c’est tout !
Pauvre type, va !
L’arbitre siffle et tout le monde entre en file indienne. Bon, eh bien, ce Cazaly, il vient de me réveiller net. Et puis, faut que j’arrête de le mater, il va croire que j’ai la trouille. Surtout que… t’as pas la trouille, Yoyo, OK ?… D’ailleurs, c’est décidé, d’entrée, je lui pète dans sa gueule, à ce p’tit merdeux !… et puis tiens, c’est décidé aussi, aujourd’hui, je fais un grand match. Je ne resterai pas dans mon couloir à attendre que Bascot ait pitié de moi.
C’est parti. La balle s’élève très haut dans les airs, la Mouette aussi. Les deux se rencontrent et redescendent ensemble, main dans la main. Autour, cela s’organise, et j’ai déjà mon idée pour entamer le match plein pot. Pour mettre tout le monde à l’heure, à commencer par Cazaly.
La grosse tortue est sur le point d’accoucher. Je me mets dans l’axe, et au moment où la Taupe, notre demi de mêlée, demande l’œuf, je crie :
— Dans l’axe !
Normalement, c’est le boulot de Bascot de se mettre dans l’axe de la mêlée, au coup d’envoi, et de rassurer toute l’équipe, en trouvant une belle touche aux cinquante. Alors, il est surpris Bascot, puis furieux. Trop tard, la balle est partie. Un amour de balle, vrillée, sur un chemin buissonnier, fait main par la Taupe, artisan demi de mêlée, elle me vient droit dessus. Et ce n’est pas le… « Yoooooyoooo !…» beuglé a capella derrière mon dos par un Bascot exorbité qui changera quelque chose à mes héroïques intentions. Je la laisse donc glisser le long de mon corps et la fouette, sévère mais juste, d’un pied droit déterminé… putain, merde… le con !… j’ai complètement foiré le coup de pied. La balle atterrit directement dans les bras de Cazaly qui relance, qui tape une grande chandelle vers l’aile opposée, en direction de Cacou, lequel Cacou, pétrifié par ce coup du sort, a laissé échapper la balle. Cazaly l’a ramassée, puis marché sur Cacou, et plongé en coin. Essai transformé, 6 à 0, après une minute de jeu. Le destin, Yoyo. Le public siffle, Pompon fait des multibonds. Le destin.
Sous les poteaux, pendant la transformation, Bascot ressemblait à un serpent, avec du venin au bout de la langue.
— Yoyo, plus jamais ça, Yoyo !… il m’a craché à la figure… plus jamais ça !…
Avant le renvoi, Pompon s’est approché de mon couloir, et il m’a dit :
— Yoyo, viens voir !
Je suis allé voir. J’ai craint le pire, mais il a contenu son entière colère.
— Yoyo, je… je… Je préfère me taire…
Sans même finir, le « je » s’en est allé s’asseoir, et l’autre jeu a repris. Là, j’ai compris une chose, il vaudrait mieux que je rattrape ma boulette.
Les Gros s’expliquent en corps à corps. Mêlée, touche, puis mêlée. Pour nous. Ah, on va peut-être la jouer… Le Fœtus regarde le chef des ordres : chandelle annoncée !
— Yoyo !… tu montes, hein ?… il me crie, je veux te voir le premier dessous !
Je monte, je monte, évidemment que je vais monter, gros con !… j’vais pas rester là et commander un soufflet au fromage !… Allez, la Taupe pour le Fœtus, et « baououm »… la balle qui s’éloigne verticalement, et Yoyo qui se rapproche horizontalement. Sur une chandelle, c’est simple, si tu veux décalquer l’arrière, il faut calculer intelligemment sa course en fonction de la trajectoire du ballon. L’idéal, c’est d’arriver sur l’homme en même temps que la balle… merde, trop tard !… Voilà, c’est tout moi, ça, je cause, je cause et j’suis pas concentré… tant pis, je plonge… raté ! En revanche, Gordon, lui ne l’a pas loupé. Je n’ai pas eu le temps de voir, mais j’ai entendu un gros « schtoum ! » très sec, et du coup, leur arrière a lâché la boule devant lui et le public a applaudi. La frustration typique que peut ressentir un ailier. C’est grâce à moi si Gordon a pu lui coller les côtes. C’est parce que j’ai plongé à en être ridicule que l’arrière, en m’évitant, a perdu du temps pour dégager et que Gordon, lui, a pu arriver à temps. Seulement, ça, il n’y a que les connaisseurs qui le savent. Mais ici, dans les tribunes, je suis sûr qu’il n’y a que des cons.
— Yooyyoo, recuuuule !…
Tiens, ça faisait longtemps que je ne l’avais entendu, le chef des ordres.
Touche pour eux, faute, mêlée, touche pour nous. Puis mêlée, puis touche, puis la Taupe, puis touche, puis re-touche, puis épuisant. Parce que Yoyo, lui, accroché à son fil blanc, monte, descend, puis remonte, puis redescend… C’est pas comme ça que je vais pouvoir réparer ma boulette. Quand je pense que cette nuit, j’ai rêvé que je marquais sept essais. Même qu’on me sélectionnait en équipe de France. C’est mon truc, le rêve. D’ailleurs, c’est un truc d’ailier.
Tiens, ne rêve pas trop Yoyo, les trois-quarts d’en face sont en train d’attaquer. Pour l’heure, ils se sont regroupés avec certains de leurs avants et je ne serais pas étonné qu’ils renversent de mon côté. Tiens, j’aurais dû parier. Et qui je vois débouler comme un taureau : Cazaly !… Tant mieux, on a quelques comptes à régler tous les deux… En plus, c’est impeccable, j’ai du champ pour le travailler en défense. Vu qu’il prend toujours l’extérieur, ça va être un jeu d’enfant. Justement, le p’tit athlète prétentieux prend « l’exter »… De toute façon, je ne lui laisse pas le choix… Ça c’est de la défense, Yoyo… Toréer, mettre à mort, la grande classe, Yoyo… Allez viens-y, Cazaly !… Viens t’empaler sur tonton Yoyo !… quatre mètres… trois mètres… tu sais qu’t’en as de la chance, mon bonhomme, tu vas voyager gratos !… deux mètres… ah ! il en veut du « schtoum » le public, il va en avoir… Hé ! regardez-moi ça, le p’tit con tente l’accélération… mais c’est qu’ça croirait au Père Noël… À son âge !… Allez, Yoyo… un mètre… de la haine… c’est bon, Yoyo, les côtes, vise les côtes… réparée, ta boulette… oubliée… les compteurs à zéro… Ce Cazaly, tu vas me le dét… oh, putain le con !… crochet intérieur !… Me voilà sur la cendrée, aux pieds d’Pompon et les mains vides. Merde, merde et merde, putain de merde !… Pompon est debout, les mains sur la tête. Il regarde Cazaly filer à l’essai le long de la ligne de touche, que dis-je, de ma ligne de touche, dans mon couloir. Pendant ce temps, Bascot, qui n’est pourtant pas le chef des placages, lui a coupé la route en travers ; il le pousse du bout des doigts et Cazaly met un pied en touche. À trois mètres de notre ligne d’en-but. C’est drôle, c’est pas la Saint-Yoyo, mais je sens que ça va être ma fête. Je me relève pour filer, mais Pompon a repris ses esprits. Il hurle. Je ne parierais pas, mais je crois bien que c’est pour moi. Bascot est resté au sol. Il nous fait le coup à chaque fois. Ça renforce l’exploit. Allez, il nous fait même le coup de refuser le soigneur. Je vous rappelle qu’il a juste poussé Cazaly du bout des doigts des fois que vous le penseriez au bord de la tétraplégie. Ça y est, il se lève, il boite, il est applaudi.
— Tu me fais chier, Yoyo, t’es une vraie plaie, putain !
Un jour, je vais prendre ma voiture jusqu’à chez Bascot, me garer en bas de son immeuble, puis monter par l’ascenseur, je vais sonner à sa porte, et, au moment où la porte va s’ouvrir, je lui filerai d’abord un grand coup de pied dans les couilles, puis je lui crèverai les yeux avec des grandes aiguilles à tricoter, je lui arracherai toutes les dents avec une tenaille et le finirai en lui enfonçant un énorme pieu dans le ventre.
Bebel me console tout en me conseillant de faire quand même attention… de soigner ma défense !
Il est gentil, Bebel, mais j’suis pas malade. Touche pour nous, tapette du Polak, la Taupe pour Bascot, touche.
— Yooyyoo !… ton couloir !
C’est fou, le fils du président, il est incapable de parler doucement. Je cours marquer la touche. C’est sûr que je suis loin au classement des marqueurs d’essais. Par contre, à celui des marqueurs de touches, je dois être en tête.
Pas grave. Ne te déconcentre pas Yoyo, t’as deux boulettes à rattraper. Reste concentré. Tiens, j’ai oublié de demander où on dînait après le match… La Mouette est parti fermé, attention, je précise, côté Cacou bien sûr, sinon, vous imaginez bien que je ne serais pas là en train de vous raconter tout ça… Donc, je ne sais pas où l’on va dîner. Par contre, je sais où l’on va terminer la soirée… au Macoumba ! C’est la seule boîte de nuit ouverte le dimanche soir dans la région. Alors, c’est bien, y a tous les rugbymen de toutes les équipes de toute la région qui y finissent leur soirée. À quatre heures du matin, t’as d’un côté, cinquante-quatre bonshommes bourrés prêts à tuer pour découaner de la greluche et de l’autre, deux femmes. La femme du patron, un ancien légionnaire, qu’évidemment personne n’ose approcher, et Karine, leur fille, que personne n’ose regarder.
Tiens, l’arbitre vient de siffler le Polak. Selon ses gestes, il s’agirait d’un coup de poing. Pénalité pour eux, dans nos quarante mètres, face aux perches !… Évidemment, au Polak, on ne lui dit rien !… J’devrais mettre des coups de poing, parfois, tiens ! Allez, entre les barres… 9 à 0 pour eux. Il va être content, Pompon ! Justement, il est debout sur le bord du terrain, parce que l’arbitre vient d’éteindre la première mi-temps en soufflant sur sa bougie.
Béniate a apporté ses oranges. Maintenant, on s’est tous regroupés autour de Pompon. Il nous regarde un par un sans un mot. C’est pas bon, ça, quand il ne dit rien, Pompon. Il fait une tête, on dirait qu’il a bouffé des huîtres avec la coquille.
— C’est, c’est, c’est… complètement nul !… Vous êtes à chier, putain de merde ! et en plus vous me faites chier, voilà !
Voilà, c’est sorti. On dirait que ça lui a fait du bien. Quand il est en colère, Pompon, il cherche ses mots, et comme il n’a pas toujours le temps de les trouver, il revient à la base, « chier-merde-putain »…
— Bon, allez les gars, enchaîne la Mouette… neuf points, c’est rien… il faut qu’on soit plus soudé, bien groupé et ça paiera !… collectif, les mecs !… on n’y est pas, là…
Vous ne pouvez savoir à quel point cette expression est purement rugbystique.
— Ouais, il a raison, la Mouette, reprend vite Pompon. Vous z’avez pas envie… alors, on me reprend tout à zéro, c’est compris… d’abord, plus un ballon à l’aile… derrière, tout en l’air et devant, tout dedans !… Ces types, je veux qu’ils se souviennent de leur passage ici, OK ?… que rien qu’y z’entendent le nom de la ville, qu’y z’aient envie de dégueuler partout… voilà, c’est bien compris ?… qu’y z’aient plus envie d’y revenir, même pas de s’approcher du département, putain, c’est simple, non ?… Qu’y z’aient même pas envie de téléphoner dans la région !…
Du coup, la sonnerie de l’arbitre a retenti.
La belle olive est montée, et puis elle est redescendue, et puis, et puis stop, elle est immobile sur la pelouse, il y a bagarre. Et pim… et pam… les consignes de Pompon sont respectées aux pieds et aux poings. Pénalité pour eux… C’est la moindre des choses… touche maintenant. Le public gronde, il aime ça, il en redemande, il va être servi… Le Crabe a remis en touche, et le Polak a remis ça !… pim ! pam ! poum !… deuxième bagarre. C’est-à-dire que le Polak, question maîtrise de soi, il s’est arrêté en première année… mais… mais… mais qu’est-ce qu’il fout, ce con ?… Le Cazaly, il a traversé tout le terrain pour aller décrocher le menton de Chimez par-derrière… houlala, si c’est pas vilain, ça !… Et Chimez est au sol, K.-O., dis donc !…
L’arbitre siffle pénalité pour nous, aux soixante mètres.
Du coup, Cazaly revient dans son coin, et donc, dans mon coin.
— Bande d’enculés, il me dit p’tit junior… Si vous voulez jouer à ça, vous allez voir !…
C’est fou, la chance, quand elle est aussi tenace. Les statistiques sont pourtant formelles, sur dix ailiers, il y en a neuf qui détestent se battre. Il faut que je tombe sur le dernier, dis donc ! Enfin, le Cazaly, il peut s’énerver tout seul, parce que les statistiques de Yoyo sont encore plus formelles : sur dix Yoyo, y en a pas un qui bouge !
La Mouette a dû désigner les poteaux à l’arbitre car le chef des pénalités s’est approché de la gonfle. Quel prétentieux, ce Bascot, tenter une pénalité de soixante mètres. Il nous fait un cinéma, et que je demande un peu de sable à Béniate, et que je pose ma balle avec la couture dans le bon sens, et que je prends mes cinq pas d’élan, puis mes deux de côté… en plein Tournoi des Cinq Nations, le Bascot… et… putain, il la met, ce con !… c’est pas possible !… soixante mètres presque en coin… il a un de ces culs, ce mec… Rappel du score :
RCGT : 3 — Visiteurs : 9.
À l’engagement, cette fois, ce sont les Gros d’en face qui ont allumé quelques mèches. Pénalité pour nous, vite jouée par la Taupe… enfin, quand je dis vite jouée, cela se traduit par une grande chandelle sur l’arrière. Nos Gros foncent sur lui tête baissée, Gordon et son frère Bob aussi. L’ambiance est chaude : Allez les bleus !… Enculés, les rouges !… Allez les bleus !… L’arbitre, pédé !… Le quatre rouge !… Putain, mais qu’est-ce que j’fous là, moi, à contempler… Yoyo, merde, monte !… Leur arrière est pêché à la dynamite, il gît au sol, le ventre ouvert… j’avoue que j’ai rêvé un millième de seconde de voir Bascot dans le même état. La balle a roulé, Fœtus prolonge au pied… putain de mon côté !… vas-y, Yoyo… c’est pour toi, cette balle qui roule vers l’en-but… Incroyable, cette chance… accroche-toi, Yoyo, t’as un temps d’avance sur Cazaly, le temps qu’il se soit retourné… allez, Yoyo, c’est bon… c’est l’essai de Yoyo… c’est l’effacement des boulettes… c’est… putain, c’est qui ce con ?… la Taupe, merde !… La Taupe qui a plongé devant moi, le fumier, sous mon nez… Essai !… 9 à 7 ! Le public jubile, Pompon est renversé de bonheur… Ah, le voleur de la Taupe… Voilà, Yoyo, t’es parti en retard et voilà !
RCGT : 7 — Visiteurs : 9.
La Mouette nous rameute :
— C’est pas fini, les gars !…
Bascot a raté la transformation. Il va être de mauvaise humeur.
— Yoyo, attention, il me souffle en se replaçant, pas de conneries, hein ?… On est revenu, alors, plus de conneries, OK ?
Bascot, tu es vraiment le chef des cons.
Renvoi : bagarre !
L’arbitre siffle à pleins poumons. Furieux, il convoque les deux capitaines.
La Mouette revient :
— On calme le jeu, maintenant les gars !… parce que le premier qui bouge, il le sort, d’accord ? Alors, on est tout près de l’exploit, c’est pas le moment de disjoncter… Bebel, traduis au Polak, on ne sait jamais, s’il ne comprend pas…
C’est pas que Bebel parle le polonais, mais le Polak fricote depuis deux piges avec sa frangine, alors, ils sont habitués à communiquer par signes. Pendant que Bebel montre ses pompes au Polak en faisant non de l’index, Pompon, de son banc, donne un cours de conseils en victoire :
— Bon, y a pas le feu les gars, il reste une demi-heure, hein, d’accord ? Alors, c’est simple, d’abord, on va chez eux, et ensuite on (il a marqué un temps de réflexion), on reste chez eux, voilà !
Ça, c’est de la tactique, Pompon !
Une demi-heure à jouer ! J’ai trente minutes pour rattraper mes conneries. Au rythme où je touche la balle, ça va tenir d’un miracle. Bon, allez, t’énerve pas Yoyo, reste calme. Il a raison, la Mouette, y a pas le feu. Une demi-heure, c’est… plein d’espoir. Cela peut même être trop long. Tiens, voilà, je sais ce que je vais faire, un truc génial, et hop, je sors, blessé. Ça c’est la grande classe.
Justement, Fœtus tape en direction de la touche. Je monte… la balle sort, elle est même touchée par un spectateur placé derrière la main courante. Ils ne peuvent donc plus la jouer rapidement, tant pis je monte, j’accélère même… ça ne sert à rien, mais Pompon, il aime. Les genoux bien haut, devant la tribune présidentielle, ça fait sérieux, concerné par le match… Je-mar-queuh-donc-la-tou-cheuh.
— Voilà, c’est bien Yoyo, c’est du beau boulot d’ailier !
Il est content, Pompon.
Touche pour eux, ils récupèrent la gonfle, tiens-toi prêt Yoyo, il va la taper. Non, il la joue… le douze, le treize… hop ! en avant !… mêlée pour nous, dans leurs trente mètres. Bascot commande une Kangourou. C’est l’ouvreur qui donne au premier centre, lequel part en travers, fait semblant d’envoyer au large et croise avec l’arrière, en l’occurrence Bascot. Cette combinaison, elle a cinquante ans. Même chez les vétérans, ils n’osent plus la faire. Allez, c’est parti ! La Taupe pour Fœtus, Fœtus pour Gordon qui part en travers, qui… qui… eh bien, qui garde la balle pardi !… C’est terrible Gordon, il enterre autant de bonshommes en défense que de ballons en attaque. C’est un cas typique de pathologie anglaise. Un jour, on ne va jamais retrouver le ballon. Y aura plus qu’un petit tas de terre, telle une tombe que l’on viendrait à peine de refermer, avec une plaque de marbre et ces inscriptions mortuaires :
ici repose le ballon du jeu de rugby
enseveli dans la sépulture familiale
des bonnes intentions.
La Kangourou a débouché sur une mêlée pour eux. Bascot est furieux que Gordon ne lui ait pas donné la balle, mais ne dit rien. On ne dit jamais rien, à Gordon. C’est qu’il fait peur, le con !
Un truc génial, Yoyo, et hop, tu sors, n’oublie pas !
Leur ouvreur trouve une touche du côté de chez Cacou. Boulard récupère la béchigue pour le lancer. Dire qu’il y a pas vingt ans, c’étaient les ailiers qui le faisaient. Ça changeait tout, c’était un truc à devenir indispensable, voire irremplaçable. Le rêve, Yoyo indispensable, Yoyo irremplaçable. Non, non, désolé, on peut pas gagner aujourd’hui, Yoyo n’est pas là, les gars !…
Mêlée pour nous dans les vingt-deux mètres. Bascot parle avec Fœtus et annonce une combinaison que, trop éloigné, je n’entends pas.
— Fœtus ! je hurle.
Trois fois pour qu’il se retourne.
— Qu’est-ce que tu veux encore ?
Je n’ai pas beaucoup apprécié le « encore ».
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— C’est pas pour toi, Yoyo !
Demain, j’écris à l’International Board à propos de cette règle de l’ailier-lanceur.
Mister Board,
Would you like please reconduce the famous rule about l’ailier-lanceur et all the tralala…
La mêlée est à refaire. Mais l’introduction est pour eux, cette fois-ci. Mettant ainsi en péril les intentions des Bascot, Fœtus et consorts. J’en suis heureux, je rigole. Un exploit, et hop, à la douche. Allez, concentré !… Leur mêlée pond un œuf tout chaud. Le neuf pour le dix et poum !… mais… mais ne serait-elle pas en train de prendre ma direction, l’Arlésienne ? Un petit regard autour me le confirme, je suis bien seul et la balle qui arrive m’est destinée. Bon, panique pas, Yoyo, premièrement, s’organiser. Où suis-je ?… aux quarante mètres légèrement collé à ma ligne de touche. Bon, OK !… Autre indication non négligeable, la balle ne trouvera pas la touche. Elle m’a choisi. Que dis-je la balle… la Belle !
La balle va vers Yoyo.
La belle est pour Yoyo.
Que vive la balle.
Que vive la belle.
Et vive Yoyo !
Je perçois déjà ton parfum. Mélange de cuir ciré, de terre collée et d’algipan. Viens, petite fleur, tu es mon désir insatiable, tu es mes rêves et mes cauchemars. Tu es là, tu arrives, viens !… Ah, mais que vais-je faire de toi, c’est que je n’y ai pas encore pensé et l’heure de l’atterrissage approche. Te relancer, te rejouer au pied ?… D’abord, quel est le score ?… 9 à 7 pour eux… Nom de Dieu !… Mais bien sûr !… Sept plus trois, dix… 10 à 9 pour nous… Le drop, Yoyo !… Le drop de la victoire ! Le drop de l’exploit de Yoyo !… Réparées, oubliées, enterrées, les boulettes du début. L’exploit et tu sors, Yoyo, en héros !…
Tiens, elle siffle au vent, maintenant. Ce bruit est si discret que seuls ses amants peuvent l’entendre. Viens, bel enfant, viens te blottir dans mes bras. Sans moi, pauvre enfant, tu t’écraserais sur le sol. Je vais te sauver de la catastrophe, je vais te présenter à mon ami le bonheur…
— J’aiiiii !…
Ah, ah, ah, je rigole, le chef des « j’ai », dis donc.
— Yoyo, casse-toi, j’aiii !
Mais tu n’as rien, Bascot. C’est ma balle. Elle m’a élu, elle ne veut pas de toi. Tu n’as plus rien, mon p’tit gars ! Et bientôt, tu ne seras plus rien, car dans un instant, la foule va m’applaudir, m’admirer, et toi Bascot, tu me porteras en triomphe. Alors, regarde-moi !… Voilà, réception de la balle, impeccable, dans le berceau !… et hop, les appuis en position, le pied qui va chercher très loin son élan, l’œil qui localise l’entre-perches, ça, c’est de la belle école de rugby, mon pote… attention, Yoyo, le vent est de travers, vise le poteau de droite… et puis le plus beau, l’accomplissement, la jouissance, le geste suprême, le geste précis, le geste définitif, le drop, la victoire !… et baoum… et… putain, le con !… Merde, merde, merde et merde ! Et putain de merde, tiens, c’est pas possible !
La balle est bien montée, mais complètement de travers, en direction de Cacou. Et merde, merde, et merde, tiens ! Et le public qui gronde, et Cacou qui va prendre mon drop chandelle sur le crâne… vite, Yoyo, l’aider, sauver les meubles ! et puis non, rester, ça ne sert plus à rien. C’est trop loin, c’est trop tard… Cacou rate la balle… Houlala… Houlalalalala… il se fait encore marcher dessus… les autres jouent la balle très vite… c’est la panique, je suis figé net, cloué… essai pour eux… treize à sept ! Cacou est resté au sol… le tableau est noir (voir page suivante).
L’essai n’est pas transformé. Je n’ai toujours pas bougé depuis tout à l’heure. Aveugle, j’aimerais être. Cacou est encore au sol, aplati. C’est son deuxième K.-O. de l’après-midi. Du coup, Petit-Jean s’échauffe. C’est un ailier aussi. Un bon p’tit joueur, Petit-Jean. C’est vrai que parfois, je me demande pourquoi il n’est pas titulaire à la place de Cacou. Il a une sœur adorable, Petit Jean.
— Yoyo !
Aïe, Pompon.
— Viens voir par ici deux minutes, va…
La voix est souple et le ton, aimable. Du coup, je m’approche.
— Bon, Yoyo, aujourd’hui, t’es pas dans le match… tu sais, c’est pas grave, ça ira mieux la semaine prochaine, mais là, tu vois, c’est pas ton jour… alors, euh… tu vas prendre un ballon, tu vois, et tu vas aller dans un regroupement, tu vois, et faire semblant de te blesser, tu vois…
Il m’aurait ciselé les genoux à vif avec des ciseaux à bois, le Pompon, j’aurais eu moins mal.
— Com’ça, Petit Jean, il te remplace…
Ah, le con ! C’était donc pour moi, l’échauffement de Petit Jean. Et moi qui étais justement en train de le flatter. Un bon p’tit joueur… tu parles, une pompe, oui !… Et sa sœur, gentille, une pute oui, c’est bien simple, elle s’est envoyé toute l’équipe !…
Cacou est sorti de son coma, mais moi, je ne sortirai pas, Pompon. Tant que je n’aurai pas rattrapé mes conneries, je ne sortirai pas ! Aller dans un regroupement et faire semblant de me blesser. Il est fou, Pompon.
Tout le monde se replace pour le renvoi. C’est pas perdu, les gars, un essai transformé et, hop, on revient à hauteur. D’ailleurs, combien reste-t-il de temps ?… Je demande à l’arbitre de touche.
— J’ai pas le droit de vous le dire !
Je rêve ! Comme si j’allais le répéter à la terre entière. Comme s’il avait peur de passer au Tribunal des Grands Instants pour avoir donné le temps qu’il restait à jouer.
Qu’importe, à vue de nez, il doit rester un petit quart d’heure. C’est pas fini, Yoyo, en un quart d’heure, on ne soupçonne pas tout ce qui peut arriver… C’est pas fini, Yoyo, accroche-toi !
— Yoyo ! m’interpelle Pompon juste avant le renvoi. T’as compris, hein ?… Regroupement et, tac, blessure !…
C’est ça, Pompon !
À la remise en jeu, leur ouvreur distille une superbe chandelle. Direction Bascot. Leurs deux centres ont l’air sacrément motivés. Surtout que, comme la balle va redescendre avant notre ligne des vingt-deux, Bascot ne pourra pas faire de marque pour se défendre. Tiens, y a Cazaly qui monte aussi comme un taureau. Allez, régalez-vous, les vautours.
— J’aiii !… qu’il crie.
T’inquiète pas mon ami, t’es tout seul sur le coup. Personne ne la veut, celle-là. Visez bien les côtes, les gars, je vous en supplie, qu’il ne puisse plus parler pendant des années. La balle redescend, y va manger, Bascot. Encore deux secondes et c’est lui que Petit-Jean va remplacer. En attendant, Yoyo, va patrouiller dans le quartier, on ne sait jamais, à défaut de marquer un essai, tu pourrais en sauver un. Ça y est, Bascot s’est positionné sur ses postérieurs. Cazaly arrive le premier pour le rendre amnésique, suivi des deux centres… oh, putain, le con !… prise de balle à une main, déhanchement, contre-pied et hop, tout le monde à la pêche au mérou. Coup de pied en touche… du grand art !… ah, le fumier ! Mais il est cocu, ce con, c’est pas possible. Je suis sûr que son père envoie des pots-de-vin au bon Dieu. La tribune est debout.
Je le hais, Bascot.
— Yoyooo !…
Tiens, cette voix ? C’est pas Bascot, c’est pas Pompon, c’est pas la Mouette… Non, pas lui ?…
— Tu te blesses et je rentre, t’as compris ?… t’as fait assez de conneries comme ça !
Petit Jean, dis donc ! Il n’est même pas sur le terrain, même pas titulaire et il cause.
L’exploit, Yoyo, tout de suite, vite…
La touche est transformée en mêlée, introduction pour nous.
— Yoyo, on la joue, viens !
Tiens, cette voix… cette voix… Bascot ! Bascot qui me propose de venir jouer un ballon ?… À moi, Yoyo ? Le méchant Bascot deviendrait gentil ?… Ça pue l’embrouille, Yoyo, ça pue !…
— Viens, Yoyo, il insiste, c’est pour toi, on fait une Gourdon.
J’ai compris, c’est le piège. Cette combinaison, elle est au millimètre. Si tout est bien orchestré, je dois passer dans un trou de souris. Sinon, je suis broyé. Et ça tombe très mal, c’est Bascot le chef d’orchestre. Ça pue le piège. En même temps, Yoyo, c’est ta seule chance de faire un exploit… de rattraper tout d’un seul coup…
C’est ainsi que, au moment où la gonfle quitta les mains de la Taupe, Yoyo s’élança pour l’exploit. Sur la Gourdon, le demi d’ouverture devait prendre la balle, la donner au premier centre, lequel faisait semblant de la redonner au demi d’ouverture qui redoublait, pour finalement surprendre tout le monde en offrant la boule à l’ailier côté fermé à l’intérieur, c’est-à-dire à Yoyo, c’est-à-dire peut-être à l’exploit… Fœtus donna donc la béchigue à Bob, puis fit semblant de le redoubler. Bob, pour sa part, amorça l’énorme feinte de passe anglaise au Fœtus pour donner à Yoyo. Et, alors que tout le monde attendait le choc, l’accident, alors que le piège à Yoyo était tendu, que le mur allait l’écraser, que Petit Jean allait enfin jouer… Yoyo, cheveux au vent, transperça la défense… La tribune en avait roté d’admiration… mirage ?… miracle ? Yoyo ne courait pas, Yoyo glissait… Fini, le Yoyo-Marqueur de touche, voilà Yoyo le Génie… Accélération… Yoyo l’Imprévisible… Crochet intérieur… Cadrage débordement… Yoyo brillait… Yoyo volait vers l’essai. Celui du rachat, celui de la vengeance, et surtout celui de la victoire… Yoyo sauvait !… Pompon était debout, béat, Bascot était immobile, jaloux…
Mais, alors qu’il allait marquer l’essai de la victoire, effacer ses bourdes, venger ces années passées en salle d’attente, ce jour-là, à cette seconde-là, ce Yoyo-là fit tout basculer, et pas que le match. Il entra bien dans cette partie du terrain si convoitée, si peu foulée, l’en-but, mais le traversa sans aplatir, balle sous le bras, puis disparut dans le couloir des vestiaires, laissant derrière lui adversaires, partenaires et spectateurs sans vie. L’arbitre, tout aussi hagard, et d’autant plus embarrassé qu’aucun des points du règlement ne prévoyait ce cas de figure, flotta longtemps dans l’indécision. Puis tous allèrent aux vestiaires pour chercher et raisonner un gosse encore hilare de sa bonne plaisanterie…
En vain, ce Yoyo-là, à cette seconde-là de ce jour-là, n’avait pas plaisanté. Il était tout simplement parti avec son ballon sous le bras. Ses affaires étaient là, sa voiture aussi, mais de Yoyo, point. Il s’était évaporé, on ne le revit jamais plus. Yoyo avait coupé son fil blanc dans un froissement d’aile, et laissé Pompon, Bascot et tous les autres livrés à leurs mauvaises consciences. Depuis, sur ce terrain, dès que l’on entend le hurlement d’un ailier trop souvent oublié, on sait désormais qu’il ne s’agit plus d’un simple petit bruit de couloir.


































