Ancien directeur de course du Tour de France, Xavier Louy est resté un témoin privilégié de la Grande Boucle. Avec « Sauvons le Tour », il pousse un cri d’alarme et revient sur les pratiques dopantes au sein du peloton et les moyens pour les éradiquer.

Le combat contre le dopage est-elle réellement efficace dans le cyclisme ?
On dépense un argent fou. En proportion du chiffre d’affaires ou du nombre de licenciés, ce qui est fait dans le football est dérisoire à côté. En même temps, malgré cette abondance de moyens, on ne cherche pas les bons produits au bon moment. Contrairement à il y a 25 ans, on ne se dope plus pendant les épreuves mais avant avec des protocoles très sophistiqués pour augmenter les charges de travail à l’entraînement. Donc dans des périodes où il a très peu de chances d’être contrôlé même si il y a les fameux tests inopinés qui sont pratiqués.

On a une idée du nombre de brebis galeuses dans le peloton ?
C’est une infime minorité. Le problème, c’est que ce sont ceux qui sont devant. Les coureurs français eux sont clean à quelques exceptions près.

Pour quelles raisons ?
Les sponsors jouent un rôle important dans l’assainissement du milieu. A partir de 1998, La Française des Jeux par exemple a décrété la tolérance zéro au sein de son équipe. Son directeur sportif Marc Madiot a fait révolution en appliquant des consignes très strictes. Depuis cette affaire, ils n’ont jamais été mis en cause. Vous me répondrez, ils n’ont pas beaucoup de résultats, ce qui est plutôt bon signe d’une certaine façon. Ils sont en train de faire la preuve avec d’autres équipes françaises et allemandes qu’avec un contrôle strict de l’encadrement, il n’y a pas de dérive majeure.

La semaine dernière, il y a un clash entre les équipes françaises et allemandes d’un côté, les Italiens et les Espagnols de l’autre ?
Ca ne signifie pas automatiquement qu’ils trichent mais qu’ils sont plus réticents à changer de culture. Si les choses commencent à bouger en Italie, le cas de l’Espagne reste vraiment préoccupant.

A quel niveau ?
On est retombé dix ans en arrière. Les équipes étrangères hésitent maintenant à prendre le départ de la Vuelta (Tour d’Espagne). C’est une course dégradée.

Quels sont les produits interdits les plus utilisés ?
Jusqu’au milieu des années 90, on en est resté à un dopage de confort avec le recours aux amphétamines et à la cortisone notamment. Avec les éditions 96 et 97, on assiste à des performances hallucinantes. Avec une forme de dopage tellement efficace qu’elle remet pour la première fois en cause la hiérarchie naturelle et la crédibilité des résultats. Les rouleurs se transforment en grimpeurs et inversement. C’est la révolution EPO. Le dopage sanguin. Il y a un autre produit très puissant et qui souvent est combiné avec, c’est l’hormone de croissance. On a encore franchi un nouveau palier avec le dopage génétique. Il a dépassé le stade expérimental mais reste indécelable. La seule possibilité pour le traquer, c’est de mettre en place un suivi physiologique sur plusieurs années.

Qu’est-ce que vous préconisez ?

Il faut instaurer des suivis longitudinaux, sur ce qu’on appelle le profil physiologique des athlètes. On peut ainsi retrouver des anomalies liées à des substances non décelables en tant que telles. Ce qui est primordial également, c’est que le Tour redevienne maître chez lui. Qu’au moindre soupçon sur une équipe, il puisse refuser de l’inviter. Ce qui ne peut pas faire aujourd’hui. Avec le système du ProTour, l’UCI (la Fédération internationale) impose ses choix. Si les dirigeants de la Grande Boucle n’y parviennent pas, il faudra alors changer le système en abandonnant les équipes de marque au profit de sélections nationales. Je crois que cela relancerait d’ailleurs l’intérêt pour le Tour.

Pour quelles raisons le président de l’UCI (Hein Verbruggen) a-t-il déclaré la guerre au Tour de France ?
Il veut réduire l’influence du Tour pour mettre la main dessus. Verbruggen n’accepte pas que le Tour, qui reste le premier événement sportif mondial annuel, appartiennent à quelques Français. Son idée est d’en faire une immense machine à faire du fric en s’inspirant des recettes appliqués par Bernie Ecclestone en Formule 1. Un spectacle certes passionnant mais où tout est arrangé : le règlement, le matériel… changent et évoluent en permanence pour maintenir l’intérêt du public. Ce n’est déjà plus du sport.

Le vélo cristallise l’attention des médias. Ainsi le football, le rugby ou le tennis ne sont pas inquiétés. C’est aussi ce que vous dénoncez ?

Bernard Tapie (patron de l’équipe la Vie Claire dans les années 80) a bien résumé la situation en déclarant que les cyclistes étaient des enfants de chœur comparés aux footballeurs. Je n’ai jamais été démenti. Vous le savez bien, il règne une véritable omerta. Ca arrange les affaires de tout le monde de dire : les cyclistes sont tous dopés. Ca évite de reconnaître que les sports médiatiques qui gagnent beaucoup d’argent sont eux aussi rongés par ce mal.


Il y a des coïncidences troublantes. Vous rappelez que les deux plus gros scandales de ces dernières années – l’affaire Festina (1998) et Puerto (2006) – éclatent juste avant des Coupes du monde ?
En 1998, l’affaire Festina tombe merveilleusement bien juste avant le Mondial organisé dans l’Hexagone. Durant le stage des Bleus à Tignes, un contrôle inopiné avait été diligenté par le ministère de Sports. Le médecin s’est fait jeter et a dû patienter des heures avant de pouvoir procéder à des prélèvements. Ca laissait le temps pour procéder à des manipulations. D’autant qu’aucun des joueurs visés n’étaient sous le contrôle visuel du médecin. Si c’était arrivé dans le vélo, on aurait prononcé la suspension des athlètes intéressés. Vous imaginez l’équipe de France privé de plusieurs titulaires.

Ce sont des accusations graves ?

Le docteur des Bleus Marcel Ferret a expliqué qu’il avait été lui-même surpris par le taux d’hématocrite anormalement élevé de certains joueurs.

En définitive, vous regrettez qu’il y ait deux poids, deux mesures ?
Complètement. Vous savez que lors du Mondial 2006, on a appris à son issue seulement qu’aucun contrôle sanguin avait été effectué. Ca paraît invraisemblable. Personne à la Fifa n’est allé voir ce qui se passait du côté de la clinique de La Prairie à Montreux pendant l’épreuve.


Pour en revenir au cyclisme, il faut reconnaître qu’il s’est illustré plus vite que les autres sports ?
Il y a une culture du dopage dans le peloton, c’est indéniable. Pourquoi ? C’est un sport très difficile physiquement, un des plus éprouvants et puis il y a une image forte qui a marqué l’opinion : la mort en direct de Tom Simpson sur le Tour 1967 au Mont-Ventoux qu’on nous repasse en boucle (ndlr : on retrouvera sur lui des amphétamines). A chaque fois qu’il y a un article se référant au dopage, on met une photo de coureur cycliste. Les Guignols de l’info n’ont fait qu’enfoncer le clou.

Le public n’est pas complètement dupe aujourd’hui ?
Oui mais le mal est fait en terme d’image. Même si  il est admis que l’aide à la performance est présente partout, il n’en reste pas moins que lorsqu’on réunit un conseil d’administration et qu’il s’agit de faire un choix en matière de sponsoring, les réticences les plus fortes portent toujours sur le cyclisme. C’est là que je dis qu’il y a une vraie menace qui touche la crédibilité de ce sport et donc de son avenir.