Bien sûr, il y a les grands livres. Et ils sont plus beaux
que tout. Ne pas avoir mis au moins le nez dans l’Iliade et l’Odyssée,
dans Gargantua, dans Don Quichotte,
dans les Mémoires d’outre-tombe, dans Le Rouge et le Noir, dans L’Éducation sentimentale ou dans À la recherche du temps perdu serait
aussi triste que de n’avoir jamais bu un verre de champagne, de n’avoir jamais
vu Venise.
Mais derrière nos grands héros, derrière Achille et Andromaque, derrière Julien Sorel, derrière la duchesse de Guermantes s’agite tout un monde de personnages bien moins intimidants et presque aussi excitants que j’ai toujours fréquentés avec beaucoup de plaisir. Ils m’ont souvent distrait des chagrins de ce monde. Ils m’ont amusé, ils m’ont fait rire. Il m’est même arrivé de les aimer.
Le premier
d’entre eux, celui qui a bercé de ses aventures toute la fin de mon enfance et
le début de mon adolescence, c’est le gentleman cambrioleur, c’est Arsène
Lupin. Il y a chez Balzac un personnage magnifique et un peu terrifiant qui
s’appelle Vautrin. Vautrin, qui se fait passer aussi pour l’abbé Carlos de
Herrera, a d’innombrables identités. Son modèle, dans la vie réelle
transfigurée par le génie poétique de Balzac, était le fameux Vidocq, passé des
rangs du grand banditisme à ceux de la Sûreté nationale. Arsène Lupin est une
version soft et légère de Vautrin.
Avec son monocle, son chapeau haut de forme, son écharpe blanche, c’est le plus séduisant des prestidigitateurs. Ni les coffres, ni les portefeuilles, ni le cœur et la vertu des femmes ne lui résistent longtemps. Il ne tue jamais. Mais, face à son ennemi intime, l’inspecteur Ganimard, au nom étrangement littéraire, il est la transgression même. Et l’aventure romanesque portée à l’incandescence. Il n’a pas de complice, il ne suit pas l’exemple de Sherlock Holmes flanqué du Dr.Watson…C’est un loup solitaire. Mais qui n’en finit pas d’être multiple et de se déguiser. En prince russe, en ivrogne, en pêcheur à la ligne, en plombier, en danseur mondain. Sous un visage ou sous l’autre, il a enchanté ma jeunesse.
Un peu plus tard, sur des rivières d’Oxford ou de Cambridge, j’ai rencontré Trois hommes dans un bateau de Jérome K. Jérome. C’est une succession ininterrompue de scènes irrésistibles. Voilà longtemps déjà que je n’ai plus relu le livre, mais je me souviens encore de mes fous rires devant ces cascades d’aventures si typiquement britanniques.
Mais de tous
ces héros du second rayon, mon favori est peut-être Jeeves. Inventé par
l’écrivain anglais Wodehouse, Jeeves est un butler
au service de Bertram Wooster. Bertram Wooster est un parfait gentleman,
c’est-à-dire un imbécile complet, sans cesse sauvé par le génial Jeeves des
situations les plus périlleuses. Entre l’infernale tante Agathe et les
sandwichs aux concombres du petit déjeuner, je me suis tordu de rire à chaque
page de la longue série des Jeeves.
Un jeudi, à l’Académie, j’avais recommandé la lecture des Jeeves à notre grande helléniste, Jacqueline de Romilly. Quelques semaines plus tard, elle me confia, enchantée, qu’elle ne lisait plus que deux auteurs : Thucydide et Wodehouse. Décidément, ils ont du bon, loin derrière nos géants, ceux que j’appelle mes héros de poche ou mes héros pour rire.




































