Il reçoit chez lui, à Paris, entre deux avions. A bientôt 60 ans,
Jean-Michel Jarre enchaîne les interviews. Nous sommes à quelques jours
de la sortie mondiale de Téo & Téa, son dernier opus, le 26 mars.
Les journalistes patientent, chacun attend son tour. Et quand il
arrive, la langue, parfois, fourche…
Parlons de votre premier alb…, enfin, votre 18eme album…
Mon
premier album, c’est un peu ça oui ! (rires) C’est drôle que vous
disiez ça car c’est aussi un peu comme ça que je le conçois. Le lapsus
est significatif ! J’ai traversé une période assez sombre aussi bien au
niveau personnel que professionnel il y a trois/quatre ans, et j’ai
changé de maison de disque dans des conditions difficiles
émotionnellement. Téo & Téa est mon premier album chez Warner. Je
l’ai abordé avec une certaine jubilation et, je pense, une certaine
fraîcheur. L’innocence –la part de l’enfant- et le désir de faire,
c’est ce qui m’a toujours donné envie de faire de la musique.
Comment avez-vous travaillé pour Téo & Téa ?
J’ai réalisé
une cinquantaine de maquettes en un mois. Rentré en studio, j’en ai
sélectionné une vingtaine. Je les ai retravaillées et en ai finalisé
quelques unes qui figurent désormais sur l’album.
Pour cet album, je
suis sorti de derrière mon écran d’ordinateur pour retoucher de vrais
instruments, travailler avec de vrais claviers, de manière presque
sensuelle. C’est comme un premier album. Tout est différent : la
manière de l’approcher, de travailler avec les instruments. Il est
plus rythmique, plus fun, plus jubilatoire. Après la période difficile
que j’avais traversée, c’est comme un vaccin, je me suis inoculé une
dose d’énergie !
Expliquez-nous le titre de votre album
Téo
& Téa, c’est l’idée de la rencontre. J’ai l’impression que, dans
notre société, trouver un partenaire ou son âme sœur devient une quête
obsessionnelle. Téo & Téa ne raconte pas l’histoire de deux
personnages mais décrit un cadre de la rencontre et de la relation dans
tous ses états. Une rencontre électrisante, dynamique. Ils sont
eux-mêmes un mélange d’innocence et de désir, et c’est ça leur moteur.
Avez-vous utilisé de nouveaux instruments ou employé de nouvelles techniques pour créer vos mélodies ?
J’ai
eu la chance de travailler avec des instruments prototypes. J’ai ce
côté gosse, mais j’aime bien avoir des jouets différents parce que les
nouveaux instruments tuent mes réflexes et mes habitudes. Je dois
chaque fois développer une autre approche pour découvrir de nouveaux
sons.
J’ai commencé à travailler avec l’idée que je ferais cet
album d’une traite. Mais c’est le tout premier que j’ai entièrement
mixé moi-même. Et je suis perfectionniste… Evidemment, il y a eu des
moments de découragement, parfois même des moments de désespoir assez
irrationnels, mais il faut savoir lâcher le bébé. Et, finalement,
maintenant que je suis au bout du chemin, je ne conserve que
l’excitation et la jubilation.
Comment danse-t-on sur votre musique ?
Elle est plus rythmique que ce que j’avais fait jusque-là, certains morceaux sont clairement liés à l’univers du dance floor.
Quel est le meilleur endroit pour écouter votre album ?
Cet
album est fait pour être écouté n’importe où. Je l’ai beaucoup écouté
au casque, j’aime bien cette manière nomade d’écouter de la musique,
d’emmener partout sa musique avec soi, en balade. Je trouve ça
poétique. Une autre manière d’apprécier l’album, c’est de s’immerger
dans le son, avec la version surround.
Votre carrière est déjà longue. Etes-vous nerveux à l’approche de la sortie de ce 18eme album ?
En
réalité, quand on sort son premier album, on ne sait pas à quoi
s’attendre, il y a trop d’impondérables. C’est lors de la sortie du
second album qu’on devient nerveux, parce qu’on est attendu au
tournant. Depuis mon dernier disque (Aero sorti en 2004), il s’est
passé beaucoup de choses dans ma vie et dans l’industrie du disque. Le
public est devenu nomade, il écoute la musique sur son portable, va
l’acheter chez le disquaire, la télécharge… Le contexte est différent.
Donc, je ne sais pas ce qui m’attend. J’ai retrouvé l’innocence du
premier album et le désir de revoir le public.
Le plus pénible, quand on fait un album, c’est sa promotion ?
Parler
de sa musique est l’exercice le plus difficile. J’ai un rapport à la
fois familier et étrange avec celle que je fais. Je connais l’album
par cœur parce que j’ai passé des jours et des nuits à le travailler.
En même temps la musique est abstraite, elle s’échappe toujours un peu,
et il est difficile de mettre des mots dessus. C’est comme quand on se
regarde dans un miroir, on sait que c’est bien soi qu’on voit, mais on
ne voit pas ce qu’on voudrait. L’autre aspect de la promotion d’un
album, c’est qu’on parle de soi tout le temps… Malgré tout, j’estime
avoir une chance énorme.
Vous êtes un habitué des concerts
qui dépassent le million de spectateurs. Vous en avez même réuni 3,5
millions en un seul concert, à Moscou en 1997. Depuis, essayez-vous
chaque fois de renouveler l’exploit ?
Je ne me suis jamais
fixé d’objectif à atteindre concernant le public, ne serait-ce que
parce que l’on ne peut jamais savoir à l’avance combien de spectateurs
vont venir. Je ne suis pas obsédé par le fait d’avoir un large public.
J’ai fait récemment un concert en plein Sahara. Il y a eu 80 000
personnes, je ne m’y attendais pas du tout.
Le show-case que vous allez donner le 28 mars à Anvers repose sur un concept différent.
Oui.
L’idée de départ était de faire le concert quelque part en Europe et,
puisqu’une partie de la création est dématérialisée, d’illustrer cette
dématérialisation. Les seules personnes physiques présentes dans la
salle seront des « Téo & Téa », donc des couples, venus de toute
l’Europe et qui auront gagné leurs places grâce au concours lancé par
les différents Metro d’Europe. Ils seront environ 300. Mais tout le
monde pourra assister au concert, de manière virtuelle, derrière son
ordinateur, relié au web.
Il vous arrive donc de jouer dans des petites salles ?
Bien
sûr, ça m’est déjà arrivé plusieurs fois, mais les JT préfèrent parler
des concerts qui rassemblent un million de personnes. D’ailleurs, c’est
toujours un mystère pour moi de voir qu’autant de gens viennent voir
mes spectacles. Peut-être savent-ils que ça n’aura lieu qu’une fois.
Avez-vous déjà pensé à partir en tournée, et donc à faire plusieurs fois le même spectacle ?
Je
l’ai déjà fait, il y a longtemps (en 1993, ndlr). Mais l’idée du
concert unique m’a toujours séduit. Quand j’étais petit, mes
grands-parents habitaient en face de la gare Perrache de Lyon, pile
devant l’endroit où les cirques venaient faire des représentations
uniques. J’étais fasciné par ce chapiteau monté pour une seule
représentation dans un endroit vierge, qui était laissé tout aussi
vierge une fois le spectacle fini et le chapiteau démonté. Mais, pour
ceux qui avaient assisté au spectacle, l’endroit s’était chargé de
souvenirs, donc était devenu un peu différent. C’est très poétique.
Mais
pour Téo & Téa, je vais faire une série de concerts dans différents
endroits, même si je ne vais pas faire 200 dates. Je choisis toujours
de lieux qui m’étonnent. Et à la limite, pour moi, passer à Bercy sera
insolite, je ne m’y suis jamais produit !
Que pensez-vous de la nouvelle génération de musiciens électro, comme le duo de Air ?
C’est
un groupe avec lequel je me sens une certaine affinité. Après tout,
dans l’air, il y a un peu d’oxygène ! Ils ont revisité les années 70,
et restent en dehors des modes, de la « hype ». Oxygène est sorti en
1976, en pleine vague disco. En fait, je n’ai jamais été à la mode.




































