Chapitre 18
Monsieur le Président
"Les bourgeois honnêtes ne comprennent pas qu’on puisse être honnête autrement qu’eux."
André Gide
Selon Gide, on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. La formule s’applique aussi aux présidents.
Des présidents, l’OM en a vu défiler de tous âges et de tout poil : des pauvres (très peu), des ambitieux (beaucoup), des imposteurs, des paranoïaques, des incompétents, des petits-par-la-taille-et-par-le-talent et puis aussi – n’ayons tout de même pas l’air de noircir le tableau – quelques-uns qui firent preuve de dévouement et de lucidité.
Mais tous ceux qui usèrent des "bons sentiments" plus haut mentionnés échouèrent sans exception, alors qu’à l’inverse, Louis-Bernard Dancausse, Marcel Leclerc et Bernard Tapie, hommes autoritaires et souvent impitoyables, connurent la réussite sportive. Redoutés par leurs joueurs, ils exercèrent un pouvoir sans partage, véritablement dictatorial mais admis de tous parce que, dans le même temps, le club se trouvait au sommet.
Louis-Bernard Dancausse, mort en 1961 dans un accident d’auto, alors qu’il présidait depuis 1956 la Ligue de football, était ce qu’il est convenu d’appeler un grand bourgeois. Feutre à bord plat, ample manteau et rosette à la boutonnière (il possédait un nombre impressionnant de décorations), ce directeur de banque incarnait le pouvoir dans toute l’acceptation du terme, avec la morgue et le ton cassant de ceux qui ont pour habitude de commander sans admettre la contradiction.
Parfois même, il cachait difficilement un certain mépris pour les joueurs, qu’il considérait comme de petits employés, peu intelligents et assurément trop payés… C’est ce qui explique que, trente ou quarante ans plus tard, en répondant à nos questions, certains de ceux-ci aient des propos aussi durs à son encontre.
Né le 6 octobre 1888, "LBD" était entré très jeune dans la carrière de dirigeant. Au Stadoceste Tarbais d’abord, où il avait pratiquait le rugby. Trésorier, vice-président d’honneur, membre du Comité d’Armagnac-Bigorre, sa voie était tracée, tandis que sa vie professionnelle au Crédit Lyonnais suivait une même courbe ascensionnelle. Fixé en Languedoc, après la Guerre de 1914-18, il délaissa le rugby pour le football, parvenant à la vice-présidence du FC Sète en 1920… puis abandonna le football pour le tennis : nommé en 1929 directeur général du Crédit Lyonnais de Marseille, il devint aussitôt président du Groupe Sportif Marseillais et président de la Ligue de Provence de tennis !
Peu importait la discipline au fond, pourvu qu’il fût président… La preuve, il allait régner aussi sur l’AS Automobile-Club de Marseille-Provence, et sur la Ligue du Sud-Est de spot automobile, parallèlement à quelques activités annexes, comme celle de gouverneur des Lion’s International, trésorier de la Croix-Rouge, du Service des prisonniers de guerre et même de la SELHBDR (Société d’entraide de la Légion d’Honneur des Bouches-du-Rhône !). Nous vous faisons grâce de la liste – assez effarante – de ses autres titres, médailles, insignes et décorations.
Revenons plutôt au football, comme Louis-Bernard Dancausse y revint dès la période de guerre. Gestionnaire avisé, c’est lui en effet qui fut choisi pour diriger et administrer le Championnat des équipes fédérales, institué en 1943-44 par le colonel Pascot. Tâche dont il s’acquitta scrupuleusement, en homme profondément intègre, et qui l’amena presque naturellement à se rapprocher du cénacle olympien. Mais ce n’est qu’au printemps 1946 qu’il accéda à la présidence de l’OM. Et à la suite d’une crise, bien sûr…
Le 5 avril, les joueurs marseillais, qui venaient tout juste d’être éliminés en quart de finale de la Coupe Ben Barek et le Stade Français (alors en D2), entrèrent en conflit ouvert avec leurs dirigeants, auxquels ils posèrent un véritable ultimatum : ou bien le comité directeur démissionnait ou bien ils ne se rendraient pas à Reims ! Et, pour étayer leurs menaces, ils refusèrent d’aller prendre le train. Après une journée de palabres, raisonnés par Jean Anfosso, Ferdi Bruhin et Louis-Bernard Dancosse, ils s’y résoluren enfin, sur la double promesse d’un prochain remaniement et d’une forte prime en cas de victoire.
En fait de victoire, Reims et Sinibaldi réalisèrent un carton (4-1). Mais, à la demande du président général Marcel Constant, les pleins pouvoirs furent confiés à Louis-Bernard Dancausse pour une période probatoire de trois mois. A l’issue de laquelle il fut officiellement élu président (22 juin 1946). Il allait demeurer cinq ans, réorganisant le club, lui donnant même une filiale, « Marseille II », afin de pouvoir faire jouer quelque trente professionnels alors sous contrat. Un geste qu’il regretta d’ailleurs très vite. Marseille II, par la volonté de son créateur, disparaissait après seulement dix-huit mois.
LBD contribua surtout à replacer l’OM, dès 1948, sur les rails du succès, à travers un titre de champion de France conquis de haute lutte. Trois ans plus tard, juste après avoir doté le club d’un inestimable joyau en la personne du buteur suédois Gunnar Andersson, il démissionna et s’en alla brusquement poursuivre au niveau fédéral une carrière de responsable qui prendrait fin au détour d’une route du pays d’Arles, le 20 mars 1961.
Personnage ambivalent, Louis-Bernard Dancausse laissait derrière lui une image double. Celle d’un homme par bien des côtés haïssable. Et celle d’un gestionnaire intègre, supérieurement intelligent et doté d’une grande puissance de travail. N’est-ce pas là la définition d’un grand dirigeant ?
Copyright Editions Prolongations
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Mis à jour 22-02-2007 15:49
Bonnes feuilles : La Grande Histoire de l'OM (1/2)
Extrait du livre d'Alain Pecheral, journaliste. Chapitre 18 : "Monsieur le Président".

Photo : Editions Prolongations
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