22-02-2007 09:32
"Les sondages faussent la réalité"
Alain Garrigou, professeur de Sciences politiques à Paris X-Nanterre, explique comment se fabrique une opinion à travers des sondages qui ne reflètent pas la réalité

Alain Garrigou, professeur de Sciences politiques à Paris-X, auteur du livre L’Ivresse des sondages, éd. La Découverte.
Photo : louis monier
Qu’est ce qu’un sondage ?
Cela consiste à interroger une population ciblée sur ce qu’elle pense ou sur ce qu’elle fait. Comme on ne peut pas interroger tout le monde, on cerne une catégorie jugée représentative et l’on applique ces résultats à l’ensemble de gens. Aujourd’hui, disons que c’est une machine à produire de l’opinion….
Existe t-il plusieurs méthodes de sondages ?
Oui, il en existe deux principales. La première, par quotas, est utilisée en France. Dans ce cas présent, il y a une prédéfinition des échantillons interrogés. Les sondeurs demandent aux gens leurs caractéristiques sociales, leur sexe et âge, leur région d’habitation, etc.… En clair, quand les sondeurs arrivent au bout de la catégorie « employé », leur direction leur dit de passer à une autre catégorie sociale, car le chiffre est atteint. La seconde méthode, dite aléatoire, à principalement cours aux Etats Unis. Ici, on interroge les gens sur le coup sans poser de questions sur leurs caractéristiques, et par la suite, on fait des modifications. C’est-à-dire que si les sondeurs ont interrogé 5% d’employés et que le pays en compte 15%, ils multiplient par trois les chiffres recueillis.
À quoi tient le manque de crédibilité évoqué à l’encontre des sondages ?
Le problème, c’est qu’aujourd’hui, il faut appeler dix personnes pour réaliser un entretien complet. À la fois parce que les gens ne sont pas joignables, mais aussi car beaucoup de gens en ont marre d’être sollicités. Beaucoup de réponses des sondés viennent de la compassion que ces derniers ont envers les sondeurs. Et puis, il faut signaler qu’un questionnaire est théoriquement annulé au bout de trois réponses « je ne sais pas » ou « sans opinion ». Mais, comme les sondeurs sont payés au questionnaire, des petits ajustements sont réalisés… Inutile de vous dire que cette façon de faire fausse totalement les résultats.
Par exemple, un de mes étudiants qui n’est pas Français, et donc n’a pas le droit de vote en France, a été interrogé par téléphone sur son choix de candidats à la présidentielle. Il a répondu à tout, alors qu’il n’est pas en situation d’électeur. Et puis, il faut savoir que les sondages électoraux sont corrigés, par ce que les sondeurs appellent la "pondération politique". On sait que des intentions de vote sont sous-déclarés. Par exemple, dans un sondage daté de la semaine dernière, le Front National totalisait 5,5% d’intentions de vote, et les sondeurs l’ont gonflé à 12%.
Comment les candidats vivent les sondages ?
Leur réussite dans les sondages tient aux « coups » médiatiques. Un tel passe à la télé, sa courbe grimpe, un tel distille des petites phrases, là aussi sa cote augmente. Et puis les coups bas sont fondamentaux. Certains candidats français se sont inspirés des Etats-Unis et des War-room. Ce sont des petites antennes liées à l’Etat major de campagne, dont l’objectif est de tendre des pièges aux opposants. Et ça, cela vous dope une cote de popularité. Il suffit de voir les attaques contre le couple Royal Hollande sur l’ISF. À votre avis, d’où viennent-elles ?
À vous entendre, les Français se font leur opinion en fonction des sondages ?
En partie oui, c’est ce que l’on appelle le vote utile. Ségolène Royal a remporté l’investiture socialiste, car dans les sondages, elle était la mieux placée pour battre Sarkozy. Elle s’est servi de ces sondages pour apparaître comme la meilleure candidate.
Comment analysez-vous la percée de François Bayrou dans ces études ?
Sa percée correspond également à la baisse de Royal dans les sondages. De nombreux électeurs font évoluer leur vote en cherchant le meilleur adversaire pour battre Sarkozy. Sa réussite tient beaucoup à cela. Il faut dire que ces critiques à l’égard des sondages et des médias ont particulièrement sonné juste dans la tête des électeurs.
Le 21 avril 2002 résulte-il d’une mauvaise gestion des sondages ?
Sans aucun doute. Lionel Jospin fut une victime de son addiction aux sondages. On sait que Jospin n’a pas accédé au second tour car il n’a pas su négocier le report des voix des partis qui pouvaient lui en prendre. Mais ces sondeurs de l’époque, que Royal a reconduits auprès d’elle, estimaient qu’il avait une marge de sécurité suffisamment importante pour ne pas s’attacher à négocier. On connaît la suite…
Donc, les sondages induisent en erreur ?
Bien sûr. Les sondages sont faussant. On ne compte plus les gens qui disent qu’ils auraient voté différemment en 2002 s’ils avaient été conscients de la menace Le Pen. Et puis, quand on pense qu’un sondage est juste, on lui accorde bien plus de crédit qu’une autre étude avec laquelle on n’est pas d’accord. Dans les années 60, les sondages se faisaient à domicile, en face à face, et les sondés déposaient leurs réponses dans une petite urne. Il est normal que les méthodes actuelles entraînent de si grosses erreurs. Une récente étude européenne révèle que 54% des internautes reconnaissent mentir lors de sondages.
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