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18-11-2006 19:21

"Mon Japon est complètement fantasmé"

La parole à Jean-Luc Sala, auteur de Bakemono.

Photo : Le Lombard

Jean-Luc Sala débarque dans la collection "Portail" avec une saga d’oriental-fantasy qu’il dirige solo de main de maître. Dans le Japon des contes et des légendes, l’équilibre de la Balance vient d’être rompu. Okura, l’Empereur Blanc, vient de succomber sous les coups d’un monstre appartenant au Seigneur Noir. Le jugement des dieux est sans appel : de grands cataclysmes s’abattront sur le monde des humains. Mais même les dieux ne pouvaient prévoir qu’en ces temps critiques surgirait un héros oublié, le Tengu. Guerrier légendaire, mi-homme, mi-corbeau, ce combattant hors pair avait conservé un atout dans sa manche : les trois filles d’Okura, qu’il a fait élever loin du regard des dieux. Il est maintenant temps d’aller récolter ce qu’il a semé. Et tant pis pour les anciennes légendes qui prétendent que les femmes humaines ont toujours été l’instrument de la perte des Tengu…

L’histoire se déroule dans un Japon médiéval et fantastique, pourquoi ce choix, quelles ont été tes influences ?
Alors d’abord les influences ! Quand j’étais ado, j’ai mangé du Tolkien comme je n’aurais pas dû en manger. A tel point qu’en cours de français au lieu de citer du Balzac, je citais Tolkien. J’ai compris plus tard qu’il y avait d’autres auteurs !

J’avais envie de faire de la fantasy en BD, c’est vraiment le point de départ de cet album. Mais quand on voit déjà ce qui se fait en BD, le genre est déjà très balisé. C’est 80% du catalogue Soleil, une bonne partie de celui de Delcourt. C’est toujours la quête pour sauver le monde, l’héroïne sexy bimbo en bikini et en cotte de maille dans la neige, les ogres, les trolls, les elfes… Du coup, je ne me voyais pas aborder le genre autrement que par le pastiche. Pourtant j’adore la science-fiction, Tolkien, ça me parle, ça m’émeut et ça me fait penser à autre chose que ce que je viens d’énumérer. A partir de là, j’ai dû trouver quelque chose pour faire de la fantasy autrement. Le déclic est venu quand je me suis souvenu d’un jeu vidéo sur lequel j’avais travaillé et qui touchait au merveilleux japonais. Pour ce jeu, j’avais dessiné des Bakemono, des Tengu, des geishas, des samuraïs, des paysages oniriques.

Du coup, tu avais déjà une base de recherches…
J’avais déjà le fond documentaire et la philosophie, grâce à ce jeu. Ca a quand même mis du temps à se décanter puisque je travaillais dessus il y a dix ans.

Le Japon qui te sert de décor est complètement fantaisiste…
Complètement. Je ne me revendique pas comme spécialiste du Japon, c’est un Japon fantasmé. D’ailleurs, quand je me suis documenté, je l’ai fait sans limites géographiques, mes recherches ont porté sur le Japon, la Corée et la Chine… C’était l’Asie. J’ai pioché des éléments à droite, à gauche. Par exemple, je préfère l’architecture chinoise, donc je m’en suis inspiré, mes costumes sont plutôt japonisants car je trouve que ceux des Chinois sont trop ridicules.

Tu es à la fois scénariste et dessinateur…
En théorie, je devrais écrire mon scénario avant de passer au dessin. En pratique, ce n’est pas vraiment comme ça que ça s’est passé. Quand j’écris pour les autres, le scénario est très bien écrit , je me vois leur filer un « truc tout crapaud » ! A ce moment-là, le script est détaillé case par case, je donne les cadrages, le découpage est fait. Ce qui n’empêche pas d’en discuter avec le dessinateur, c’est lui qui a le dernier mot, car c’est lui qui conceptualise et visualise vraiment la narration. Pour cet album, je me suis fait un peu peur, je suis peut-être allée trop loin dans l’autre sens. Je l’ai découpé graphiquement sans textes. J’ai fait comme un film muet, sans aucune bulle pour le texte. J’ai raconté mon histoire par images. Ca me paraissait cohérent par rapport au thème. Quand je regarde certains films en japonais, je n’ai pas toujours les sous-titres. Je comprends en gros le film, mais ce n’est pas l’histoire qui m’intéresse le plus, je recherche surtout un choc visuel… Ce découpage visuel m’a déjà permis de savoir si mon scénario tiendrait en 46 pages. Donc après, j’ai fait les dialogues qui du coup ont été épurés, la moitié de l’info étant déjà passé à travers l’image. Ca donne un côté zen et dépouillé. Je suis assez content du résultat !

Dans quel domaine te sens-tu le plus à l’aise ? Dans le dessin ou le scénario ?
Je suis clairement un scénariste et je profite du fait que j’ai appris à dessiner. Mais je suis un dessinateur hyperlaborieux. Je me pose beaucoup de questions, je recommence beaucoup, ça donne un rendu très statique… Mais connaissant mes limites, je me suis écrit un scénario où je ne me mets pas en danger. Je me suis ménagé !

Mettre trois personnages féminins dans un contexte guerrier c’est pour ajouter du piquant ou fantasme ou pour répondre à l’envie de dessiner des belles femmes !
Quitte à dessiner des personnages autant que ce soit des femmes. Même si, tu pourras remarquer, je n’ai pas commencé par introduire les figures les plus féminines… Les femmes font parties de mes thématiques. Cross Fire (Soleil), joue beaucoup sur la dualité hommes-femmes, pour savoir qui porte la culotte. Qui du vieux macho rétrograde à la femme libérée a son mot à dire ! Dans Bakemono, ce n’est pas du tout le même discours, ni le même intérêt. Au-delà de la facilité à placer des héroïnes bimbos, il y a quand même moyen de placer des femmes un peu plus construites. Mais j’aurai quand même ma femme un peu précieuse, femme-femme. De plus, le personnage masculin, le Tengu, est un mentor, mais il ne portera pas l’histoire… Il n’aura pas un parcours de héros. C’est un ange déchu et sa chute viendra des femmes.

Et la suite ?
Sans trop dévoiler, on va commencer par plus de merveilleux que le premier tome. Je vais placer toutes billes que je n’ai pas pu placer dans le tome 1. Connaissant la globalité du cycle, je peux dire que « Le Serment du tengu » n’est pas assez merveilleux. Il devrait y avoir six tomes, mais déjà dans le tome 2, je commence à faire du hors-piste ! En gros on va de plus en plus avancer dans une ambiance féerique, épique, avec une tension entre les personnages. Jusqu’au moment où la quête des héros va échouer. On va voir comment ils vont être confrontés à leur propre échec et comment leur destin personnel va évoluer.

Bakemono fait partie d’une nouvelle collection, Portail. Du fantastique au Lombard, qu’est-ce que ça t’inspire ?
Quand j’ai créé cette série, je ne l’ai pas écrite pour Le Lombard, ni pour une quelconque collection. Je pensais que personne n’en voudrait, ce qui n’a pas été le cas. Plusieurs maisons d’édition étaient intéressées. Finalement, j’ai choisi Le Lombard parce que ce sont les seuls qui acceptaient de le publier sans faire de grosses modifications… J’ai ressenti chez eux une vraie envie de faire du fantastique. Et je leur ai présenté même avant l’idée de la collection Portail. Bakemono devait au départ être publié dans la collection Polyptique. Peu de temps après sont arrivés les projets de Sébastien Latour : Whiser, Ellis et une autre série. C’est à ce moment que la collection Portail a été créée. Cette collection vient contrecarrer l’image un peu ringarde du Lombard avec son catalogue classique. Mais, il ne faut pas oublier qu’il y a de l’héroic fantasy depuis bien longtemps au Lombard avec Thorgal. Et ça reste une bonne série…

Jean-Luc Sala, sa biographie
Né en Avignon en 1968, Jean-Luc Sala manifeste des dispositions précoces pour la bande dessinée. Ainsi, son premier album, «La Légende de Kynan», qu’il scénarise pour Henri Reculé en guise de travail de fin d’études à l’Institut Saint-Luc de Liège, remporte le concours européen des jeunes talents organisé par Le Lombard et est publié en 1991.

Pourtant, c’est dans l’industrie du jeu vidéo qu’il effectue ses premiers pas dans la vie professionnelle : storyboarder, puis concept-artist, scénariste et enfin chef de projet, il passe par «Cryo», puis «Kalisto», avant de revenir à ses premières amours. Il fonde l’atelier «Le Bocal» en compagnie d’autres échappés du jeu vidéo motivés par le 9e Art, parmi lesquels Pierre Mony-Chan, pour qui il écrit «Cross Fire» édité chez Soleil. Aujourd’hui, la sortie de «Bakemono», dans la collection «Portail» du Lombard, marque une nouvelle étape puisqu’il s’agit de sa première production en solo.

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