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23-10-2006 23:24

"Rien n'a changé depuis les émeutes"

La parole à Hervé*, officier des Renseignements Généraux, membre de la section "Violences Urbaines" en Ile de France.

Des policiers lors d'une intervention
dans une cité des Mureaux le 4 octobre 2006, suite à des échauffourées
entre jeunes et forces de l'ordre.

Des policiers lors d'une intervention dans une cité des Mureaux le 4 octobre 2006, suite à des échauffourées entre jeunes et forces de l'ordre.

Photo : Fred Dufour/AFP

Comment jugez-vous la situation actuelle dans les quartiers sensibles ?
Elle est particulièrement préoccupante. On avait observé un certain retour au calme à la suite de la proclamation de l'état d'urgence juste après le sémeutes de novembre 2005. Bien qu'il n'est pas été forcément appliqué comme on peut s'y attendre, l'impact psychologique auprès des jeunes avait été réel. Mais, en ce qui concerne le fond des choses, rien n'a changé.

C'est-à-dire ?
Le profil des jeunes de ces jeunes issus des quartiers sensibles, correspond à des personnes en rupture totale avec la société. Il est important de préciser que ce type de parcours ne concerne pas tous les jeunes, mais une proportion non négligeable d'entre eux. D'un côté, nous avons des jeunes qui sont en situation d'échec scolaire, voir même plus du tout scolarisées. Pour beaucoup d'entre eux, l'école ne permet pas de s'en sortir.

Dans le même temps, ces jeunes sont formatés par l'économie parallèle qui fait vivre le quartier. Autant dire que les données de bases ne jouent pas en leur faveur. Si l'on additionne à cela la démission partielle ou totale des parents, le manque d'effectifs de l'éducation nationale, et l'absence de financement des associations, vous obtenez une rupture sociétale complète. Ainsi, dès leurs plus jeunes âges, les jeunes de 10-12 ans commencent à traîner avec les grands, qui, malgré leurs jeunes âges, ont déjà un passé délictuel important.

Les grands servent-ils de référence ?
Bien entendu. En matière de réussite ; ils n'ont que ce modèle de « grand » gagnant de l'argent facile via les trafics illicites. Comment retourner par la suite dans des réalités d'écoles, d'études et de travail ?

Les trafics illicites continuent-ils à se développer ?
Bien sûr, et le cannabis tient toujours le haut du pavé. Il faut signaler que la faiblesse des peines encourage également le trafic Il faut savoir que ce sont de vraies petites fortunes qui se créent. D'ailleurs, les trafiquants des quartiers sensibles ont aujourd'hui tellement d'argent liquide qui circulent, qu'ils commencent à investir ailleurs.

Ainsi, on sait aujourd'hui que l'argent du cannabis finance des opérations immobilière principalement au Maghreb. Mais cette rapide manne financière, offre également la possibilité de se diversifier dans les stupéfiants. Par exemple, beaucoup se mettent à revendeurs de la cocaïne, notamment en raison de la démocratisation de sa consommation et du prix du gramme ( environ 60 euros contre 150 il y a cinq ans).

Existe-il une échappatoire possible à ce cercle vicieux que vous décrivez ?
Il y a deux discours. D'une part le discours officiel qui en permanence met en avant le rôle du tissu associatif. Mais s'il existe sur le terrain des associations, qui font un travail exemplaire de suivi, il existe également des personnes moins scrupuleuses, qui aidés par la facilité de déclarer une association obtiennent des fonds pour des activités pas forcément avouables. On retrouve parfois des associations proches des milieux islamistes tels le Tabligh ou le GSPC.

N'avez-vous pas l'impression que l'on achète le silence des quartiers en fermant les yeux sur les trafics ?
Bien sûr, et ce même au niveau politique. Certains hommes politiques de premiers rangs avaient mis en avant « l'utilité sociale » du trafic de stupéfiants. Aujourd'hui, on est simplement arrivé à la limite de la théorie du chaos acceptable. De temps à autre, il y a des tensions dans certains quartiers, mais la république les tolère. Pour une raison simple, une cité où il y a du trafic est une cité calme. Personne n'a intérêt à ce que la Police viennent rôder.

Que vous inspire la recrudescence d'actes de violences contre les forces de l'ordre ?
La tension est palpable. Il y a une volonté délibérée des jeunes de « célébrer » ce fameux anniversaire du 27 octobre. Cela deviendra probablement comme la Saint Sylvestre à Strasbourg, ou chaque année, ou tente de battre un record de voiture brûlée. De plus, cette volonté des jeunes de reprendre les affrontements est en partie dopée par la pression médiatique qui suit chaque acte de vandalisme.

D'un point de vue du comportement de ces jeunes, qu'observez-vous sur le
terrain ?

La grande nouveauté, c'est que les actions sont minutieusement préparées. Les cibles sont soigneusement choisies, les plans d'actions très structurés et la détermination totale. L'objectif est simplement de chasser définitivement les rares représentants de l'état dans ces quartiers, c'est-à-dire la Police et les Pompiers. Les jeunes ont fait leurs armes l'an dernier, ils ont travaillé leurs techniques de guérilla urbaine, ils ont observé les forces de l'ordre. Mais au-delà de l'observation des policiers, ils ont surtout compris comment la police ripostait et jusqu'où celle-ci pouvait aller, suivant ainsi les directives gouvernementales. En clair, pas de bavures. Alors que de l'autre côté, il y a le désir de blesser, voir de tuer.

Comme Policiers et comme citoyen au contact de ces jeunes, quelles solutions souhaiteriez-vous voir mis en oeuvre ?
Il faut rétablir le dialogue et la présence policiers sur le terrain, comme le propose certains policiers dont le syndicat Action Police. Sur le principe, il faudrait une police de proximités, mais pas comme celle que nous avions connue, mais une police davantage tournée vers les réalités du terrain. Il existe des exemples dont on pourrait s'inspirer, comme les expériences tentées à New York par Rudolph Giuliani, ou bien comme souhaite le faire la direction de la police Marocaine : des fonctionnaires qui sont connus et reconnus de tous, mais qui à des pouvoirs de coercition. L'objectif est de connaître les individus. Lorsque cela est le cas, il y a un rapport humain qui s'installe et c'est là que tout se joue. Dans l'humain.

*Le prénom a été changé pour protéger l'anonymat de la personne interrogée.

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