Depuis lundi et jusqu’au 16 septembre, La Havane accueille le XVIe sommet des pays non alignés. Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, et soixante chefs d’Etat et de gouvernement sont annoncés. Façades repeintes, front de mer (le Malecón) orné de plantes vertes, policiers plus nombreux : voilà pour l’anecdote. Mais l’essentiel est que cinquante-trois pays d’Afrique, trente-huit d’Asie-Océanie, vingt-quatre d’Amérique latine, un d’Europe (la Biélorussie) viendront discuter d’un projet qui prône le multilatéralisme, le renforcement de l’ONU, le désarmement nucléaire complet, la coopération sud-sud. En clair, le sommet évaluera la capacité de cent seize pays non alignés à contrer une certaine hégémonie unipolaire et à freiner les appétits géopolitiques du Nord industriel.

Pour les Européens, qui ont de Cuba une vue singulière et décontextualisée, ce défilé empressé de chefs d’Etat paraîtra surréaliste. C’est oublier le prestige dont jouit l’île caribéenne en Afrique depuis que 350 000 Cubains, conduits par le Che, y ont combattu les armées colonialistes, accélérant la fin de l’apartheid, avant de repartir en emportant pour tout butin les cendres de 2 000 de leurs soldats tués. C’est ignorer que l’Amérique latine voit en Cuba l’orgueilleux verrou qui bloque les prétentions de Goliath sur son “arrière-cour” en dépit de toutes les menaces, dont ce plan de “transition démocratique pour Cuba”, publié le 10 juillet par les Etats-Unis, rajout aux 450 pages rédigées par Colin Powell en 2004 pour décrire le fonctionnement de l’île sous protectorat US. C’est ne pas avoir appris que des centaines de milliers de Latino-Américains ont été arrachés à l’analphabétisme par des enseignants cubains, qu’autant ont été gratuitement opérés de problèmes de vue dans l’île et que ces prestations sont proposées aux pauvres des autres continents.

Les 500 journalistes attendus noteront que La Havane, en resserrant ses liens avec plus de 100 pays, veut desserrer le blocus qui l’étrangle depuis 1962 en violation des résolutions réitérées de l’ONU. Par un facétieux retournement de l’histoire, Cuba, dite agonisante en 1990 après l’effondrement de l’URSS, est l’organisatrice d’une rencontre internationale sur l’avenir d’une partie de la planète, tandis que son leader historique, prématurément enterré par Miami en juillet, déclaré perdu par mille Diaforus délivrant à distance un fatal diagnostic, “el Comandante” qui a échappé à 600 attentats, promet de recevoir bientôt ses visiteurs distingués. Fidel Castro les accueillera-t-il debout ou assis, en survêtement ou en treillis vert olive ? La réponse à cette croustillante énigme est facultative pour mesurer l’impact réel que pourrait avoir, y compris en Europe, le XVIe sommet des pays non alignés.