Bonjour à tous. Je suis journaliste et auteur de "Donateurs, si vous saviez..." (Ed. Bertrand Gobin). Ravi de dialoguer avec vous.
Oliv : Que révèle votre enquête ?
Beaucoup de choses ! En ce qui concerne l'AFM (organisatrice du Téléthon), la polémique lancée il y a une semaine par Pierre Bergé, si elle est critiquable dans sa méthode, met malheureusement l'accent sur beaucoup de choses exactes.
Fred : Beaucoup de choses exactes ? C'est à dire ?
En ce qui concerne les réserves financières, sur lesquelles j'ai enquêté, elles sont effectivement importantes à l'AFM : de l'ordre de 140 millions d'euros. Le problème n'est pas tant leur montant que leur augmentation année après année. Cela prouve qu'il y a des excédents. Or les donateurs ne donnent pas pour que leur argent soit placé en bourse !
Mais ce n'est qu'un exemple. On parle moins de la politique salariale de l'AFM, très généreuse. Laurence Tiennot-Herment, sa présidente, touche 5 800 € bruts par mois, bien qu'elle soit présidente d'une association et donc, en principe, bénévole. La loi l'autorise, et d'autres assos procèdent aussi de la sorte (les Restos du Coeur par exemple). Mais qu'arrivera-t-il le jour où la présidente décidera de s'augmenter de 30 % ? Qui dira non, puisque c'est elle qui préside le conseil d'administration ?
" Si les gens ne font aucun sacrifice sur leur salaire en entrant dans une asso dédiée à la recherche et aux malades, il y a un problème "
Didier : J'ai lu quelque part que 82% des fonds récoltés par le Téléthon vont aux missions sociales de l'organisation et que le reste est consacré aux frais de gestion et de collecte. Vrai ou faux ?
C'est exact. Le problème, c'est que le terme "missions sociales" est ambigu. Exemple : construire et exploiter un centre de conférences pour organiser des colloques scientifiques, comme l'a fait l'AFM avec le Génocentre, cela entre dans les "missions sociales", alors qu'il serait tout à fait possible de louer des salles ou de se les faire prêter. Les termes sont parfois trompeurs et dissimulent la réalité...
Kiki : N'est-il pas nécessaire que les membres soient rémunérés pour pouvoir se consacrer entièrement à leurs oeuvres de charité ?
On peut effectivement rémunérer des dirigeants ou des cadres salariés d'asso, cela n'est pas choquant en soi. La question, c'est "comment et à quel niveau ?" A l'AFM, les trois plus hauts cadres salariés (je ne parle pas de la présidente) touchent 8 700 € bruts par mois en moyenne. C'est très élevé. Si ces gens viennent du privé et ne font aucun sacrifice sur leur salaire en entrant dans une asso dédiée à la recherche et aux malades, il y a un problème...
Amed : Quelles sont les associations autres visées dans votre livre, en dehors du Téléthon /AFM ?
Le but de mon livre est de décrire l'envers du décor à travers plusieurs exemples : l'AFM, les Restos du Coeur, le Secours Populaire ou la Croix-Rouge notamment. Les donateurs ont droit à la transparence et ils doivent la réclamer. C'est l'un des objectifs du livre de les inciter à le faire.
Yo : Ce que je trouve vraiment moche dans les propos de Bergé c'est que cela ressemble à une rivalité Sida contre Myopathie ! Et ils nuisent finalement à toutes les causes en même temps ! Il s'est tiré une balle dans le pied non ?
Vous avez raison. Autant, sur le fond, cette polémique pose de vraies questions. Autant elle est critiquable sur la forme. Ce n'est pas comme cela qu'on récupèrera des donateurs pour le sida, une cause qui en a bien besoin. C'est symptomatique d'une concurrence qui s'est développée entre les assos. Pourquoi, par exemple, mettre toutes les campagnes de dons (Restos du Coeur, Téléthon, Sidaction, Banques Alimentaires) en même temps, en fin d'année ? C'est contre-productif et cela favorise les polémiques...
Les assos ont développé un "marketing de guerre" ces dernières années. Elles considèrent les dons comme un "marché à conquérir", elles parlent de parts de marché... Elles embauchent par exemple des recruteurs (salariés de prestatatires extérieurs) de rue pour forcer la main aux donateurs. Ce sont des méthodes dépassées...
Albin : J'ai parcouru votre livre dans une librairie et j'ai eu l'impression que vous étiez surtout choqué par les méthodes utilisées par les assos pour convaincre les donateurs, moins par les pratiques financières. Vrai ou faux ?
Les deux aspects sont abordés dans mon livre. Je parle des méthodes de collecte, mais aussi beaucoup de l'utilisation qui est faite de l'argent. Sur la question des réserves financières, par exemple, l'AFM n'est pas un cas isolé : le Secours Catholique a environ 100 millions d'euros de réservées placées. La raison ? Ces grandes assos collectent souvent davantage d'argent qu'elles ne peuvent en utiliser (parce que leurs moyens humains sont limités, par exemple...). Au lieu de dire aux gens "arrêtez de donner !" elles continuent à faire des campagnes de communication et placent cet argent. Je le répète, ce n'est pas une bonne stratégie. Il faut un discours clair sur les besoins.
Frédoudou : Est ce que vous pensez qu'un système entièrement public de financement aux associations serait plus efficace (avec une hausse du financement et de la recherche évidemment) que les démarches traditionnelles (soutiens privés, événementiels) ?
A mon avis, un système entièrement public entraînerait d'autres dérives. Les exemples abondent, y compris dans le secteur associatif. Car il n'y a pas que les dons, il y a aussi les subventions de l'Etat et des collectivités, qui sont souvent distribuées de manière opaque ou clientéliste. Le débat n'est pas, à mon sens, "public contre privé". Quel que soit le système, il faut de la transparence et des contre-pouvoirs. C'est surtout cela qui fait défaut. Et le contre-pouvoir le plus efficace, dans le cas de la générosité privée, c'est celui des donateurs. Il faudrait qu'ils s'organisent. Pourquoi pas des associations de donateurs comme il existe des associations de consommateurs ?
Xoxo : J'ai l'impression que dans votre livre, vous évoquez surtout le fait que les asso collectent par des prestataires et que de ce fait, elles dépensent de l'argent pour cela. Mais si les asso ne collectent pas, ou ne suscitent pas l'appel au don, pensez-vous que les français donneraient spontanément? Proposez-vous d'autres méthodes pour générer de la générosité?
Elles doivent continuer à appeler les Français à donner, mais de manière intelligente, économe et respecteuse. Organiser un événement comme le Téléthon, pourquoi pas ? Mais il faut arrêter de jouer à outrance sur l'émotion, arrêter de culpabiliser les téléspectateurs parce que leurs enfants sont en bonne santé. Il faut aussi diversifier les ressources. L'AFM tire 85 % de ses ressources du Téléthon. Forcément, cela crée une énorme pression qui rend possible tous les dérapages. Ils peuvent très bien développer d'autres formes de collecte.
Mel : Pierre Bergé dit qu'il n'accuse personne de détourner de l'argent. Qu'en dîtes vous ?
A ma connaissance, et après avoir enquêté, il n'y a pas de détournement d'argent. Il y a eu dans le passé, à l'AFM, quelques "détournements" dénoncés par la Cour des Comptes. Exemple : une maison achetée par l'association pour une ancienne directrice générale. Mais c'est de l'histoire ancienne.
Grutz : Comment avez-vous mené votre enquête ? Certaines infos doivent être top secrètes non ?
J'ai privilégié le "travail de fourmi" ! Cela suppose d'éplucher les comptes, d'aller interroger un maximum de responsables et anciens responsables "poussés vers la sortie", voire de se faire embaucher "pour de vrai" par un prestataire qui embauche des recruteurs de rue (ONG Conseil). C'est long et fastidieux, mais c'est la meilleure façon d'avoir des infos authentiques.
Prof : Je ne suis pas choquée d'apprendre que les organisations caritatives investissent l'argent qu'on leur envoie. Pourquoi faudrait-il l'être? Par contre, je suis choquée par le nombre de papiers, blocs cadeaux, cartes, impressions d'adresses etc... que je reçois tout au long de l'année de ces organisations et qui passent directement à la poubelle. Mon argent dépensé pour rien.
Vous avez raison, cela fait partie des pratiques contestables, voire horripilantes quand on reçoit tous ces "cadeaux" dans sa boîte aux lettres. Cela pose aussi un autre problème, d'ordre éthique : ces produits sont fabriqués pour la plupart en Asie dans des conditions déplorables pour les salariés locaux. Des associations dites humanitaires ne doivent pas encourager cela. Concernant les investissements et les placements, là encore, c'est une question de dosage. Cela doit rester raisonnable et sans risque, ce qui n'est pas toujours le cas. Le Secours Catholique a été épinglé il y a quelques années pour avoir perdu beaucoup d'argent (10 MF de mémoire) sur des Sicav ayant perdu de leur valeur.
Jonathan Jeremiasz cogérant d'ONG Conseil : Comment pouvez-vous parler avec autant d'assurance et si peu de nuance d'un sujet aussi complexe que la collecte de fonds de rue pour ONG, après n'avoir observé qu'une seule formation et ensuite réalisé 4 heures 45 de travail sur le terrain, et ce au cours de la période d'essai d'une équipe ? Par ailleurs, au-delà de l'expression-choc "forcer la main", pouvez-vous préciser un peu votre propos ?
Premièrement, je n'ai pas réalisé 4 h 45 sur le terrain, comme vous le répétez partout, mais une journée entière. Avec les deux jours de formation, cela fait trois jours complets de présence chez ONG Conseil. C'est amplement suffisant pour comprendre vos méthodes. Forcer la main, selon moi, c'est par exemple culpabiliser un étudiant en lui indiquant qu'il a toujours les moyens de faire un prélèvement mensuel, même si'l n'en a pas envie. C'est aussi tout faire pour récupérer son RIB, quitte à aller dans l'agence bancaire la plus proche, comme je l'ai fait, alors que cette personne a surtout envie de rentrer chez elle. Vous étiez d'ailleurs vous-même, si mes infos sont bonnes, opposés à ces méthodes lorsque vous étiez recruteur de rue chez Greenpeace. Pourquoi les avoir reproduites chez ONG Conseil ? Est-ce la pression du résultat, lié au coût de vos missions, très élevé pour les assos qui sont vos clients ?
Jonathan Jeremiasz cogérant d'ONG Conseil : Pourquoi n'avez-vous jamais pris la peine de nous proposer de nous rencontrer au cours de ce "travail de fourmi" ? Et pourquoi, depuis la sortie de votre livre, vous semblez esquiver notre proposition de débattre avec vous de ce sujet passionnant ?
Quand on lance ce genre d'enquête, il y a deux façons de procéder. Soit on rencontre tout le monde, y compris vous, on recueille des infos, on tente de gratter la "langue de bois" en interrogeant des personnes extérieures. Soit, et c'est la méthode que j'ai choisie, on va directement sur le terrain pour prendre l'info à la source. Concernant le débat, je n'y suis pas opposé, la preuve !
Caribou : Après avoir lu, on n'a plus du tout envie de donner, non ?
Alors là, non ! Je ne peux pas vous laisser dire ça ! A aucun moment, dans le livre, je ne dis au lecteur "arrêtez de donner". Je milite pour un don responsable, des donateurs qui se renseignent, vont fouiller dans les infos fournies par les assos, les rapports de la Cour des Comptes, etc. Ensuite, ils pourront interpeller directement les assos sur ce qui va et ne va pas. C'est comme cela qu'on fera avancer les choses. Ce n'est pas forcément facile, cela demande du temps. D'où l'idée de s'organiser en associations de donateurs.
Snoopy : Et vous, à titre perso, vous donnez à quelles assos ?
Je ne conseille aucune asso car c'est à chacun de choisir en fonction des causes qui lui tiennent à coeur, des bénévoles qu'il connaît éventuellement, des infos dont il dispose. En ce qui me concerne, oui, je donne, mais je ne vous dirai pas à qui ! Cela reste un choix personnel. Mon but est de donner des infos et d'inciter les gens à les chercher par eux-mêmes. Pas de distribuer des "notes" aux uns et autres.
















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