Je vous remercie beaucoup pour cette occasion d'échanger sur des sujets qui me tiennent à coeur.
Franck : Avez-vous une influence en tant que fonctionnaire européen ? Quel est votre rapport exact avec la région ?
Les fonctionnaires européens n'ont pas une influence très grande sur les discussions de paix entre Israël et Palestine comme sur le Proche-Orient en général mais la politique de bon voisinage que développe l'UE, fondée sur le dialogue politique, la construction d'une zone de paix et de prospérité partagée devrait permettre à l'Europe d'avoir un rapport durable sur la région.
Pol : En quoi consiste votre livre exactement ? Quels sont les éléments de résolution du conflit que vous suggérez ?
Mon livre est une réflexion sur l'Europe et qui pose la question de savoir si l'Europe peut partager et transmettre sa propre expérience de réconciliation. Toute l'histoire de l'Europe a été marquée par d'innombrables conflits, y compris des conflits qui ont pris une dimension mondiale. Je crois en conséquence qu'il est urgent de découvrir les ingrédients qui ont permis à l'Europe de s'arracher à son histoire de violence et de construire la paix. Ce que je suggère dans mon livre, c'est de dire que certains ingrédients de la réconciliation en Europe et en particulier la réconciliation entre la France et l'Allemagne pourraient être partagés avec d'autres pays en particulier avec Israël et la Palestine.
Juju : La visite de Joe Biden avait attisé l'espoir des deux côtés mais une fois de plus, on revient au point mort. Que s'est-il passé ?
La visite de Joe Biden s'est passée effectivement dans un contexte très tendu. Du côté d'Israël, l'annonce de nouvelles constructions de colonies de peuplement à Jérusalem-Est a jeté un froid dans la relation avec les Américains. Mais il ne s'agit là que d'un épisode parmi d'autres, qui ne devrait pas empêcher les partis de revenir bientôt à la table des négociations.
Vivien : Comment expliquer que l'Etat israélien annonce de nouvelles constructions à Jérusalem pile au moment où les négociations de paix sont relancées. On en vient presque à croire qu'Israël a un intérêt quelconque à ne pas faire la paix ?
Ce que je suggère dans mon livre, c'est de dire que certains ingrédients de la réconciliation en Europe et en particulier la réconciliation entre la France et l'Allemagne pourraient être partagés avec d'autres pays en particulier avec Israël et la Palestine.
Il est en effet un petit peu surprenant que l'annonce ait été faite juste au moment de la visite de Mr Joe Biden. Cela peut créer des doutes sur la volonté de faire la paix. Mais il y a là également beaucoup de jeux médiatiques dans lesquels il ne faudrait pas trop rapidement tomber.
Juju : Si les Américains ne parviennent pas à intervenir, que peut l'Europe ?
Sur ces questions, l'Europe n'a pas beaucoup d'influence elle non plus, ce qu'elle peut faire de son côté, c'est d'inciter malgré tout les partis à reprendre les négociations et de se concentrer sur les dossiers concrets à résoudre. C'est ce que l'Europe ne cesse de faire dans ses contacts avec les partis impliqués et tous les pays du Proche-Orient.
Galak : Les rapports entre l'Europe actuelle, qui n’a pas de vraie tête, et les Etats Unis d'Obama lui permettent-ils d'espérer jouer un rôle autre que de gesticulation au Proche-Orient ?
Il est vrai que, jusqu'à présent, l'UE a manqué de visibilité et d'unité et c'est pourquoi le nouveau traité européen de Lisbonne a prévu de créer un service diplomatique européen qui permet davantage de coordonner les points de vue des Etats membres et de parvenir petit à petit, à une voix unique sur la scène internationale. La construction d'une politique extérieure de l’Union européenne est un chantier majeur qui est en plein cours d'élaboration et qui devrait permettre à l'UE d'avoir une présence accrue sur les grands dossiers internationaux. Cette présence accrue et cette voix unique devraient en priorité profiter aux pays du Proche et du Moyen-Orient.
Jacques : L'Europe pourrait aider la population de Gaza, certes, mais au risque de renforcer le Hamas ?
Concernant la population de Gaza, l'UE est très attentive pour s'assurer que son aide arrive effectivement à la population qui en a besoin et ne profite en rien au Hamas. C'est pour cela que, dans l'aide importante de l'Europe, un effort très particulier est fait pour atteindre directement les populations et non pas renforcer des structures contestables comme celle du Hamas.
Morane : Comment expliquer que la Cisjordanie parvienne tout doucement à se reconstruire, à poser de nouvelles bases économiques alors que Gaza continue de sombrer dans le chômage et dans une situation catastrophique ?
Il y a d'énormes différences entre la Cisjordanie et la bande de Gaza et si l'on note effectivement pour la Cisjordanie un redémarrage de l'économie notamment, on ne voit rien d'équivalent à Gaza, qui est à la fois empêchée de tout contact extérieur mais aussi soumis à de fortes tensions intra-palestiniennes, elles-mêmes alimentées par la fermeture hermétique qui caractérise la bande de Gaza.
Ghjuvà : M. Philippe, la stratégie du gouvernement israélien, ou devrais-je dire, des gouvernements israéliens, est claire : pratiquer autant que faire se peut la politique du fait accompli. C'est ainsi qu'hier nous avons appris, sans surprise, qu'une autorisation pour la construction de 1600 logements supplémentaires dans une colonie avait été délivrée. Cette stratégie a un but tout aussi clair : rendre totalement impossible la constitution d'un État palestinien viable, déjà sévèrement entamée avec la partition Cisjordanie / Gaza. Ainsi, ne pensez-vous pas qu'il est temps pour la communauté internationale de réorienter sa propre politique en considérant la solution à deux États d'ores et déjà dépassée et en appuyant la création d'un État binational, revendication première de l'OLP et préconisée par un groupe d'experts palestiniens il y a quelques temps ?
Dans l'état actuel des territoires palestiniens très découpés et morcelés, il est difficile de croire à la viabilité d'un Etat palestinien d'où des propositions côté Palestinien de revenir à un Etat unique, "bi-national" dans lequel cohabiteraient Israéliens et Palestiniens. Cette solution est totalement exclue du côté israélien, il faut alors revenir à une solution de deux Etats viables, vivants côte à côte, mais ce qui suppose que la question des colonies de peuplement soit résolue.
Didier : Kouchner proposer d'aider à créer un Etat palestinien tout de suite, est-ce réaliste ?
La proposition de Mr Kouchner de créer un Etat palestinien tout de suite a pour avantage de souligner l'urgence de trouver une solution politique. Mais on peut se demander si les conditions pour un tel Etat sont déjà remplies. En particulier, il est nécessaire de créer l'unité entre Palestiniens et d'avoir autorité unique sur la Cisjordanie et la bande de Gaza. Une fois cette unité crée, la question pourra être reposée en terme plus concret.
Jacques : Concrètement, que proposez vous comme solutions dans votre livre ? Pouvez-vous être plus précis ?
Dans mon livre, je me suis beaucoup inspiré de la réconciliation franco-allemande. Ce qui est intéressant dans cette réconciliation, c'est qu'elle a pu se produire une fois que, du côté allemand et du côté français, on s'est rendu compte que celui d'en face avait aussi une famille, une histoire et qu'il avait le droit de vivre malgré toutes les horreurs produites par les guerres successives entre Français et Allemands. Le 1er enseignement de la réconciliation allemande, c'est le besoin de changer le regard que l'on porte sur l'adversaire. Une fois ce regard changé, l'expérience de l'Europe nous montre qu'il y a des méthodes de réconciliation et de paix. Parmi celles-ci, il y a l'idée forte qui a servi à construire l'Europe, c'est que les pires rivalités peuvent être transformées en atout. Je pense en particulier au fait que l'Europe a été construite sur un changement fondamental, c’est-à-dire en transformant le charbon et l'acier, qui étaient les fondations de la guerre en mécanisme de coopération et sont devenus les fondements de la paix. Les deux principaux éléments de la guerre en Europe (charbon et acier) sont devenus la base de la construction de l'Europe. Cette première étape a permis de dépasser des intérêts nationaux étroits et ainsi de favoriser l'intérêt général. En outre, des institutions communes ont été créées pour dialoguer et échanger, et on a mis en place des règles communes pour dépasser les différends.
La situation entre Israéliens et Palestiniens est très différente qu'entre Allemands et Français mais le principal enseignement de la construction de l'Europe est de témoigner que les guerres peuvent être transformées en coopération, enseignement qui mérite d'être pris en compte. Il vient nous affirmer que la violence peut-être régulée entre pays traditionnellement ennemis et que cette régulation de violence peut même aboutir à la paix. Ce que je propose dans mon livre, ce ne sont pas des solutions toutes faites mais de dire et c'est ce que prouve l'expérience européenne, que deux pays ne sont pas condamnés à la violence à jamais et peuvent écrire ensemble une histoire nouvelle faite de concorde et de paix.
Mais cela suppose de changer le regard sur celui qui est perçu comme un ennemi. C'est une tâche longue et difficile, mais la réconciliation au sein de l'Europe qui était à l'origine de la violence, nous montre que c'est possible.
Lothar : L'Europe a-t-elle une vision commune de la question israélo-palestinienne ? Peut-elle être un médiateur crédible ?
Oui je pense que l'Europe pourra devenir un médiateur crédible entre Israéliens et Palestiniens, car elle a partagé avec eux son expérience la plus forte qui est son expérience de réconciliation et de paix. Et je dirais même que l'Europe a besoin de devenir ce médiateur en raison de ses responsabilités très lourdes du passé, en particulier sa politique coloniale qui a découpé le Proche-orient, mais aussi sa responsabilité extrême dans le cas de la Shoah.
Ainsi je crois profondément que l'Europe a, malgré son histoire, franchi un pas de géant en bâtissant la paix et l'unité sur son continent. Elle ne pourra aller jusqu'au bout de son histoire sans la paix au Proche-Orient. Porter en elle la paix du Proche-Orient devient une condition de son propre accomplissement. Ceci suppose que l'Europe découvre son propre trésor de réconciliation dont elle est loin d'avoir exploité tous les filons de sa propre réconciliation et de partager de toute urgence cette expérience avec Israël et Palestine.
C'est essentiel pour l'Europe, pour la stabilité du monde car ce conflit est une matrice de bien d'autres conflits qui les dépassent mais serait également une matrice de réconciliation si la paix progressait dans cette région. Matrice qui servirait le Proche-orient mais aussi source d'inspiration pour d'autres continents.
David : Ne pensez vous pas que l'Europe a perdu de sa crédibilité auprès d'une des parties, Israël, à l'époque de Chirac principalement et a du mal à la retrouver?
En effet, l'Europe doit effectivement retrouver toute sa crédibilité dans la région et je crois que, si elle cherche vraiment à partager sa propre expérience de la paix et de construction de l'unité du continent, elle pourra, avec les nouveaux instruments de politique étrangère dont elle va disposer (politique étrangère commune) reprendre de l'élan dans la région mais surtout redonner du sens à sa propre construction. C'est en faisant à la fois le saut d'une politique étrangère unique et d'y insuffler toute son expérience de réconciliation qui permettra à l'Europe de retrouver toute sa crédibilité dans la région.
Lepreu : N'est-il pas temps de convoquer une grande conférence internationale et de décider à la place des belligérants ? Pourquoi continue-t-on, 50 ans après le début du conflit, à faire confiance aux acteurs dans la poursuite de la paix? Les occidentaux peuvent-ils imposer la solution ?
Je crois que seuls les Palestiniens et les Israéliens peuvent écrire ensemble la paix. Personne d'autres ne peut le faire à leur place. La parole de paix doit se dire entre eux, entre eux ils doivent oser un avenir différent et eux-mêmes doivent prendre conscience que la violence n'a pas forcément le dernier mot. Cela dit, pour les aider à construire la paix, une force d'interposition pourrait peut-être dégonfler le contexte de violence qui règne entre les deux parties et qui ressemblent un peu à une bulle spéculative qui prend en otage tout effort de paix et de réconciliation.
Bergesdulac : La diplomatie peut-elle apporter la paix dans cette région tellement marquée par la guerre ? La Seconde Guerrre Mondiale a été achevée par la capitulation militaire, non pas par la diplomatie... Vos propositions sont-elles prises en compte ? Avez-vous des feed-back ?
Je n'ai pas de réponse facile à cette question à savoir est-ce que la diplomatie peut apporter la paix. Mes propositions n'ont pas encore été discutées mais ce que je souhaite absolument partager, c'est que l'expérience européenne notamment entre les deux peuples qui s'appelaient des ennemis éternels, Français et Allemands, ont pu sortir de la violence et entrer ensemble sur un terrain nouveau. Entre Israéliens et Palestiniens c'est différent, mais ce qui a permis à la réconciliation européenne de prendre corps, c'est à partir du moment où, de part et d'autre, on se rendait compte que celui d'en face à une famille et une histoire et qu'on peut envisager un avenir différent. Ce qui était le plus fondamental dans la réconciliation franco-allemande, c'est le changement de regard de l'un sur l'autre. Je ne vois pas pourquoi ce changement de regard ne pourrait pas se produire entre Israéliens et Palestiniens qui change la façon de percevoir les choses et permettre d'ouvrir un chemin nouveau, un chemin parsemé de difficultés et d'embûches, mais qui permet de s'acheminer vers la réconciliation et la paix.
Moderateur metrofrance : Le chat touche à sa fin. Souhaitez-vous ajouter quelque chose, Bernard Philippe ? Un aspect qui n'aurait pas été évoqué ?
Nous devons absolument redécouvrir l'Europe, qui est très souvent critiquée comme une construction bureaucratique, une construction très pesante. Elle doit, malgré tout, continuer à témoigner de cette nouveauté exceptionnelle de pouvoir se réconcilier après des siècles de violence et de conflit. Ceci dans un monde instable, doit nous rappeler l'enjeu capital de l'Europe et nous donner l'envie de nous bagarrer pour la paix car il n'y a rien d'autre qui puisse donner de chance, de force à une ambition.
Si vous souhaitez poursuivre le dialogue, n'hésitez pas à m'écrire à cette adresse : leprixdelapaix@gmail.com
















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