Mis à jour 19-02-2010 18:07
Anne Rice : "L'écriture n'a pas de prix"
A l'occasion de la parution de son nouveau roman fantastique, "L'Heure de l'ange", l'écrivain Anne Rice a dialogué avec les metronautes.

Anne Rice, auteur de romans fantastiques.
Bonjour, c’est Anne. Je suis là et prête à commencer le chat.
Julz : Bonjour Anne Rice. « Entretien avec un Vampire » était-il votre premier livre ? Comment l’idée d’écrire sur ce type de sujet vous est-elle venue ?
Oui, Entretien avec un vampire était mon premier livre. Cela a commencé sur un coup de tête. Je me suis posé la question de savoir ce que ça faisait de rencontrer un vampire, de l’écouter raconter ses secrets, ses pouvoirs, ses projets d’avenir en tant qu’immortel. C’est ainsi que j’ai commencé à écrire. Au début, j’ai écrit une nouvelle. Puis, j’ai réécrit cette nouvelle. Et au bout de trois ou quatre réécritures, l’histoire a commencé à se construire comme un roman. J’ai donné des noms à mes personnages, je leur faisais faire toutes sortes de choses. Progressivement, j’étais passée de la fantaisie à ma réalité et je pouvais évoquer les choses qui me touchaient personnellement : le chagrin, la douleur, les notions de bien et de mal, la peur de la mort. Voilà, vous connaissez toute l’histoire.
Maureen : Avez-vous toujours aimé les atmosphères gothiques ? Depuis l’enfance ?
Oui. Quand j’étais enfant, j’aimais déjà cela. Mais je ne savais pas de quelle façon exprimer ce penchant, même si j’en ressentais le besoin.
En 1934, j’ai vu un film en noir et blanc qui s’appelait « La fille de Dracula » et que j’ai trouvé captivant. Le film se déroulait dans l’atmosphère d’un Londres brumeux et sombre. C’était une comtesse torturée qui voulait exorciser sa nature de vampire. J’ai été très frappée par ce film et je ne l’ai jamais oublié. En grandissant et en commençant à écrire, j’ai voulu retrouver cette atmosphère de mystère.
Lolsdaka de Paris : Bonjour Anne ! Je suis musicien et je m’intéresse beaucoup à votre démarche artistique. Ecoutez-vous de la musique en écrivant ? Si oui, quel genre de musique ? Quels artistes ? Merci !
Je n’arrive pas à écouter de la musique en écrivant parce que je suis concentrée sur le rythme de mes phrases, de mes paragraphes. Je murmure ce que j’écris à voix haute et les mots ont une rythmique propre selon moi.
Mais la musique m’inspire avant et après les phases d’écriture. Lorsque je suis fatiguée, j’ai besoin de rêver et d’écouter toute sorte de musique. Des morceaux de violon, particulièrement ceux de Beethoven, Brahms et Bartok. J’aime l’opéra, surtout Puccini, Verdi et Bizet. Le Carmen de Bizet est un de mes préférés !
Cette musique me remet en forme. Mais en écrivant, j’ai besoin de calme.
Si on m’offrait la possibilité de devenir un vampire, je crois bien que j’accepterais.
Cath : Avez-vous travaillé directement sur l’adaptation de vos livres au cinéma ?
Pour « Entretien avec un vampire », j’ai écrit le script. Je suis très reconnaissante au producteur David Geffen de m’avoir invité à le faire moi-même. Le directeur, Neil Jordan, a ensuite réécrit le script et après cela, je ne suis plus intervenue dans l’adaptation.
Angellore : Bonjour Anne. Vous êtes mon auteur préférée. J’aimerais savoir quels sont les auteurs qui vous ont influencée pour écrire « Les chroniques des Vampires » ?
Pour « Les Chroniques des Vampires », les auteurs européens m’ont, sans aucun doute, plus influencée que les auteurs américains. Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Gustave Flaubert m’ont inspirée. J’ai aussi été très influencée par les Sœurs Bronte, en particulier « Jane Eyre » de Charlotte Bronte mais aussi « Wuthering Heights ». Les auteurs russes, les excès, l’exploration spirituelle sans borne de Tolstoï et de Dostoïevski ont aussi nourri mon inspiration. Mais certains auteurs américains m’ont aussi influencée comme Ernest Hemingway. Je suis vraiment une auteure européano-américaine. J’ai peu de choses en commun avec les auteurs américains d’aujourd’hui.
Ary : Comment expliquez-vous que vos livres inspirent les musiciens ?
Je n’en suis pas sûre, mais si c’est le cas, je suis très honorée.
Je pense que je m’efforce de créer des personnages héroïques qui ont une charge émotionnelle importante. L’attrait des musiciens a peut-être à voir avec l’atmosphère de mes livres, le fait qu’ils ressemblent à des opéras. Ce ne sont que des suppositions.
Karena : Quelle est votre conception de Dieu ?
Dieu est omniscient. Il est amour et miséricorde. Dieu connaît les réponses que nous ne pouvons connaître. L’univers me parle de Dieu, de son amour infini. Et lorsque nous sommes confrontés aux horreurs de la guerre et de l’injustice dans le monde, aux terribles méfaits du XXe siècle, je crois tout de même en Dieu. Dieu sait pourquoi ces choses arrivent. Parfois, je pense que ma foi et mon ethique sont utopiques.
Justine : Je suis fascinée par les anges par les anges et les vampires mais je n’ai pas la moindre imagination. Où trouvez-vous votre inspiration ?
On ne peut vraiment dire où on trouve l’inspiration, lorsque l’on est auteur. On peut tourner autour du sujet mais on ne peut vraiment savoir. Moi je me réveille en inventant des histoires dans ma tête. Lorsque je lis le New York Times, les histoire me viennent à l’esprit. Je ne pense qu’en histoires. Pourquoi ? Personne ne le sait ! C’est comme un mélange chimique qui se fait dans mon esprit. Je ne peux m’arrêter d’inventer des histoires, mes rêves éveillés sont constants et denses. Je me parle à moi-même en déambulant dans mon appartement. Je suis sur scène constamment dans ma tête.
Justine : Quel conseil donneriez-vous à un jeune écrivain ?
Les jeunes écrivains doivent avant tout écrire. On devient écrivain en écrivant. Ils ne doivent pas se décourager. Si vous vous arrêtez quelques temps, recommencez. Conservez tout ce que vous écrivez. Cherissez votre style, votre musique à vous. Les premiers temps, vous sentirez les influences dans votre travail mais continuez à forger. Ayez confiance en vous. Le monde pleure les voix originales et pourtant, lorsqu’un jeune écrivain se lance, il est réprimé pour son originaluté. Les gens lui disent : « Bien, on a lu ton histoire, mais on ne comprend pas ce qu’elle signifie ». Il faut persister, sans se décourager. Ne changez pas, simplement parce qu’on vous critique. Si les gens ne vous comprennent pas, changez de public. Rappelez vous qu’être critique est très facile. N’importe qui peut le faire. Alors l'écriture, elle, n'a pas de prix. Persistez. Ecrire exige de l’energie et de l’opiniâtreté. Vous devez vous dire : « Je suis un écrivain ». Peu importent ceux qui tentent de vous ridiculiser ou de vous décourager. Rappelez vous que le monde a besoin d’écrivains. Si vous n’êtes pas le classique de demain, qui le sera ?
Garel : Avez-vous aimé l’adaptation d’ « Entretien avec un Vampire » ? Qu’est-ce que vous en avez pensé ?
C’était moi qui avait écrit le script et j’ai quand même été emportée par le film. J’ai eu du mal à croire qu’ils aient réussi à être aussi fidèle au livre et j’ai trouvé le livre d’une beauté incroyable. J’étais tellement émue lors de la première projection que je ne voulais pas sortir de la salle. J’ai éclaté en larmes et je n’ai pas pu m’arrêter de pleurer pendant un bon moment. Quand Claudia est morte, dans le film, c’était comme si j’étais auprès d’elle. J’étais dépassée par l’émotion. Je n’ai pas revu le film depuis des années, il est trop puissant. Je n’avais pas prévu qu’il me ferait autant d’effet, je suis très reconnaissante. Je trouve que, malgré les années qui passent, le film n’a pas été égalé par les autres du genre.
Popup : Vous êtes l’auteur vivant le plus lu dans le monde. Comment expliquez-vous cela ? Pensez-vous que les gens ressentent le besoin de voyager dans des mondes fantastiques et sanglants ?
Je ne sais pas pourquoi je suis si lue. Si ce n’est le fait que je suis un écrivain américaine et européenne, dont la voix porte peut être assez loin dans le monde. Je n’en sais rien. Je pense vraiment que les gens adorent voyager dans des réalités fantastiques et sanglantes. Le fantastique nous permet d’explorer nos émotions et nos peurs les plus profondes et nous offre un endroit sûr – un film ou un livre – pour le faire. On a besoin de ce lieu sûr pour explorer l’aspect le plus sombre de notre nature. Pour ce qui est du sang, selon moi, la plus grande littérature est sanglante.
On est obsedés par la mort, entourés par la violence et cela s’insère dans notre imagination, nos romans, nos hisstoires, notre poésie, nos films, nos opéras. Tout ce qui compte, c’est la façon dont on explore la violence et la mort. Le sang peut symboliser beaucoup de choses. Le sang peut être rédempteur, eucharistique, symbole de menace, de souffrance, de destruction. Tout cela est à explorer. Nous sommes des créatures de chair, de sang, d’esprit et de cœur.
Boboune : Comment définiriez-vous vos lecteurs ?
Impossible de définir mes lecteurs. L’audience comprend tout type de personnes, des hommes, des femmes, des jeunes, des enfants, des plus âgés.
Je ne vois pas quel peut être leur point commun. Il y a ceux qui pensent que les histoires de Mayfair Witch sont les meilleures, d’autres qui préfèrent les Chroniques des Vampires. Pour mes livres plus récents, « Christ the Lord », « Out of Egypt », « The Road to Cana » et pour le dernier, « L’Heure de l’Ange », j’ai une audience toute nouvelle. Certains sont remplis de colère, d’autres sont sagaces et m’envoient des retours merveilleux, d’autres font de l’humour, d’autres encore sont très sérieux.
Le seul point commun de mes lecteurs, c’est qu’ils aiment les personnages que je crée. J’en suis très reconnaissante.
Fantasy.fr : Bonjour Anne, Merci beaucoup pour ce chat. Que pensez-vous de l’explosion des histoires de vampires ?
Je ne suis pas surprise du tout par cette explosion. Le concept des vampires est rempli de significations : un être humain qui est aussi immortel, un monstre qui peut aimer ses victimes, une figure potentiellement tragique qui dépend de la vie des autres et qui pourtant supprime la vie des autres. Tout cela est très intéressant !
Donc il n’est pas surprenant qu’un certain nombre d’auteurs utilise ce concept pout inventer de nouvelles histoires. Je pense qu’on ne va pas tarder à lire de plus en plus d’histoires et à voir des opéras sur ce thème. La dimension tragique des vampires revient de plus en plus. L’idée qu’il soit humain et inhumain, parmi nous et pourtant dans un monde à part. C’est une métaphore de l’ « outsider » qui réside en chacun de nous.
Irène : Préferez-vous les anges ou les vampires ?
Maintenant, je préfère les anges, largement ! Je n’ai jamais aimé aucun livre ou film à propos d’anges donc j’ai voulu créer mes propres anges.
Les anges et les vampires ont beaucoup de choses en commun. Ils sont surnaturels et apparaissent comme des êtres humains. Mais les vampires sont limités, alors que les anges détiennent un mystère infini.
Mon défi, dans « L’Heure de l’Ange », consistait à créer des anges intéressants. Dans la suite, il y aura un nouvel ange et le défi consiste à transformer ces anges en figures vraiment célèstes tout en les rendant concevables pour mes lecteurs.
Lola : De quoi parle votre nouveau livre ?
« L’Heure de l’Ange » raconte l’histoire de Toby O’Dare, un jeune tueur qui, à force de prendre la vie, finit par perdre son âme. Jusqu’au jour où un ange lui offre une chance de se racheter en travaillant pour le bien plutôt que pour le mal.
Sorcière : Le titre de votre livre est étrange. Pensez-vous qu’il y a une heure de l’ange, un moment dans la vie où l’ange apparaît ? Est-ce l’enfance ou la vieillesse ?
Très bonne question ! Je crois que le titre croise plusieurs choses. Et oui, sous un certain angle, il signifie qu’il est temps, pour un ange, de venir à Toby, qu’il est temps pour Anne Rice d’écrire sur les anges et qu’il est temps d’écouter ce que les anges ont à nous dire. Mais dans ce roman, « L’Heure de l’Ange » fait référence à la façon dont les anges voient notre planète. Leur vision du monde qui leur permet de voir tout se produire simultanément. Ils peuvent prendre Toby au 20e siècle et le déplacer jusqu’au 30e siècle pour y faire le bien. C’est ma réponse à la spéculation théologique sur la façon dont le temps apparaît, depuis le ciel. L’idée selon laquelle, depuis le paradis, tout arrive en même temps. Nous sommes victimes de la linéarité du temps mais Dieu et les anges voient cela différemment.
Fantasy.fr : Est ce que vous vous rappelez de votre première rencontre avec le fantastique ? (Un livre, un film , une bande dessinée…)
J’ai d’abord rencontré le fantastique avec le cinéma. Le premier film que j’ai vu était Hamlet avec Lawrence Olivier et je me rappelle encore de la scène du spectre , que ma mère m’avait expliqué pour que je comprenne. J’ai vraiment adoré. Puis après j’ai évidemment vu « La Fille de Dracula ». J’ai aussi beaucoup aimé.
D’autres film ont suivi comme « Tales of Hoffman » qui a été un film crucial pour moi, très fantastique , rempli de symboles et de beauté.
Je pense que j’ai plus souvent rencontré le fantastique dans les films que dans des livres. Mais je l’ai aussi trouvé dans les mythes grecs. En revanche, je n’ai jamais aimé les contes nordiques.
Lyris13 : Prefereriez-vous être un vampire ou un ange ?
Je préfererais, bien-sûr, être un ange qu’un vampire. Mais si on m’offrait la possibilité de devenir un vampire, je crois bien que j’accepterais. Être immortel. Savoir ce qui va se passer dans l’ère où je vis. Tout cela est très attirant. Mais les vampires sont des créatures imaginaires. Aujourd’hui je crois vraiment aux anges, même si je ne pense pas qu’on puisse en devenir un. Peut-être qu’on leur ressemble après la mort, mais on ne devient pas comme eux. Ils ont leur histoire à eux, une histoire magnifique qui reste un mystère délicieux pour moi.
Pourquoi Dieu n’offre pas de rédemption aux anges mauvais ? Pourquoi les anges « bons » ne s’écartent jamais du bon chemin ? Que ressentent les anges quand ils pleurent, étant donné tout ce qu’ils savent ? A quoi pensent les anges pendant leurs allées et venues ? Toutes cela est incroyablement séduisant ! Oui, bien-sûr, j’aimerais devenir unu ange si l’on m’y invitait. Qui le refuserait ?
Emmab : Votre nouveau livre sera-t-il une saga ? Comme ceux que vous avez écrits sur les vampire ou les sorcières ?
Oui, « L’Heure de l’Ange » est le premier d’une longue série. J’ai déjà écrit une suite, « The Dybbuck », qui sortira en novembre aux Etats-Unis. Je travaille actuellement sur un troisième tome. Toby semble destiné à voyager dans le passé pour faire le bien autour de lui, mais peine également à gérer sa propre vie au 21e siècle.
Je n’avais pas vraiment prévu une telle saga avant de l’écrire. Mes précédents livres se sont aussi transformés en saga sans que ce soit prévu. Là, j’ai exposé le fil de l’histoire qui sera déroulé tout au long des livres suivants. C’est un superbe projet. Il y a encore plein de livres que je rêve d’écrire autour du personnage de Toby O’Dare, et plus largement autour des anges. Et une dernière question.
Fantasy.fr : Quels sont vos prochains projets ?
Précisément, mes prochains projets concerneront Toby O’Dare et les anges.
Néanmoins , j’ai d’autres romans historiques qui prennent forme dans mon esprit.
Comme toujours , je m’intéresse aux « outsiders », aux bannis de la société, aux aliénés qui parcours les marges de notre monde et le contemplent avec un regard bien à eux.
Modérateur Metrofrance : Le chat va bientôt prendre fin. Avez-vous quelque chose à ajouter , Anne Rice ? Un aspect qui n’a pas été évoqué ?
J’aimerais simplement vous dire que j’ai été ravie d’être avec vous. Je vous remercie de votre invitation. C’était un plaisir de répondre à vos questions. Internet s’est développé tellement rapidement que nous ne mesurons pas à quel point c’est merveilleux mais il nous réunit et nous permet d’échanger de façon approfondie. J’invite tout le monde sur ma page Facebook et sur mon site Internet. Dieu vous bénisse et veille sur vous.
Bonnes feuilles : "L'Heure de l'Ange"
Découvrez le premier chapitre de "L'Heure de l'Ange", le nouveau livre fantastique d'Anne Rice.








