J'ai encore de nombreux livres différents à écrire et des expériences de structure et de style à tester. J'adore inventer des "trucs" nouveaux".

Bonjour aux métronautes.

Jessica : Bonjour Mr.Werber ! Comment, pourquoi et dans quelle mesure avez-vous choisi de vous inspirer du mythe de Cassandre (qui voyait l'avenir mais n'était jamais cru) pour votre prochain roman ?
Le Mythe de Cassandre est un mythe sublime. C'est le drame de dire la vérité et de ne pas être écouté car tout le monde s'est habitué aux mensonges. Et que finalement les mensonges sont confortables alors que les vérités sont souvent gênantes. Savoir qu'il y a plus de 2000 ans une jeune fille a connu ce problème m'a donné envie d'actualiser ce mythe avec une jeune fille moderne. Elle aussi prénommée Cassandre. Elle a 17 ans, elle voit le futur et personne ne l'écoute. A bien y réfléchir notre monde est déjà plein de Cassandre....

Peuple des Dauphins : Bonjour M. Werber avez-vous déjà ressenti le complexe de cassandre ?
... Certes. Je crois qu'il n'y a plus que les écrivains de science fiction qui s'autorise à penser le futur. Les politiciens, les scientifiques, les philosophes ont renoncé de peur d'être ridicule. Aldous Huxley, Orwell, mais aussi Pierre Boule, René Barjavel ont montré des futurs possibles. J'ai essayé de prolonger cette tradition. Dans "les fourmis" j'avais annoncé "la réconciliation nécessaire avec la nature" et dans le père de nos pères le fait d'assumer que nous sommes des animaux comme les autres. Dans "l'empire des anges" en 1998, j'annonçais les Boeing qui risquaient de percuter les tours buildings (c'est la première scène). Mais c'est probablement dans "le papillon des étoiles" que j'annonce la nécessité de penser à une arche de Noé pour sauver l'espèce. La cassandre de mon dernier roman est évidement inspirée de mes propres visions et de mes propres craintes et espoirs. Mais je crois que nous sommes tous capables de voir le futur, il suffit de s'y autoriser.

Aurélie Dubois-Lombard : Monsieur Werber, tout le monde sait qu'en conséquence de votre succès, comme beaucoup d'écrivains de bestsellers, vous êtes obligé de publier un livre par an par votre maison d'édition. Cela ne joue-t-il pas sur la qualité et l'intérêt de vos livres?
C'est moi qui ait décidé de faire un livre tous les ans (mon éditeur me pousse à prendre mon temps) je crois qu'il faut se fixer des rendez réguliers avec les lecteurs pour rester connecté. Personne ne m'oblige à le faire si ce n'est mon plaisir d'écrire et je l'espère votre plaisir de me lire. En fait, j'écris deux romans par an, mais je n'en publie qu'un. L'autre reste au congélateur peut être pour plus tard. Mon rythme naturel de production est de deux livres par an. Je crois aussi à la régularité. J'écris tous les matins de 8h à 12h30 et plus j'écris, plus j'ai d'expérience, plus je peux aller directement a l'émotion sans être ralenti par la technique. Un peu comme un pianiste qui fait ses gammes. J'aime bien aussi l'idée que les gens savent qu'il va y avoir un livre à une date précise. Cela me permet de communiquer sans passer par les médias.

Cass : Oui mais justement dans le "papillon "il n'y a rien qui a pu sauver l'espèce... Tout est un éternel recommencement... Donc vous ne voyez plus d'espoir pour l'avenir ?
Je suis pessimiste sur le court terme et optimiste sur le long terme. En général l'humanité n'a jamais été raisonnable. Toutes les erreurs qui pouvaient être faites ont été accomplies et personne n'a pu les éviter. Un peu comme les enfants, l'humanité apprend par l'erreur et par la douleur, mais elle évolue et elle sait, je l'espère, ne pas recommencer sans cesse les mêmes bêtises.

Mathieu59 : Ce roman fera t'il l'objet de suites pour éventuellement une autre trilogie ou une autre sorte de suite ?
En fait vous le découvrirez, Cassandre a un prénom mais aussi un nom. Katzenberg. Elle est donc connectée à Isidore Katzenberg du "Père de nos pères" et de l'"Ultime Secret". C'est un livre "cousin" des deux premiers, même si on n'y voit pas Isidore et Lucrèce. Par contre j'ai en préparation un polar scientifique avec Isidore et Lucrèce pour l'année prochaine.

Nolo : Il parait que vous montez un mouvement littéraire “La Ligue de l’Imaginaire” ... Quel va être le manifeste ?
L'idée est de réunir des auteurs qui privilégient la qualité de l'histoire. Nous sommes dix auteurs à défendre cette autre vision de la littérature. Leurs noms? Maxime Chattam, Patrick Bowen, Henri Lovenbruck, Oliviers Descosse, Erik Wietzel, Laurent Scalese, Franck Thilliez, Eric Giacometti, Jacques Ravenne. Le projet de la Ligue est de proposer une autre littérature que celle qui est issue de "la pensée unique littéraire parisienne" et de privilégier le plaisir des lecteurs plutôt que les luttes d'influence entre maison d'édition.

Jessica : Je vous suis sur Facebook depuis quelques mois, et j'adore savoir en temps réel ce sur quoi vous travaillez, où vous en êtes dans votre roman, les doutes, les questions qui surgissent parfois... L'ambiance de votre page est positive, pleine d'idées et d'humour de la part des internautes comme de la vôtre. A l'heure où Internet est diabolisé par nos dirigeants, ne pensez-vous pas au contraire que c'est un merveilleux outil, et qu'il nous rend un peu notre liberté ?
Je pense qu'Internet est le futur et qu'il ne faut pas en avoir peur. Toute innovation peut entrainer des dérives, un marteau sert à construire une cabane ou à fracasser un crane, le nucléaire sert à éclairer une ville ou à la détruire. Les outils ne sont ni maléfiques ni bénéfiques, mais comme disait Rabelais : "science sans conscience n'est que ruine de l'âme". Il faut éveiller les consciences afin de ne pas utiliser cet outil pour répandre des mensonges ou entretenir la haine. On en revient à un problème d'éducation. C'est dans les écoles que se jouent les vrais enjeux du futur. Il faut changer les mentalités, pas les outils.

Nicolas : Bonjour Mr Werber. D'où vous vient l'inspiration pour écrire vos romans? Comment faire pour toujours se renouveler tout en gardant la même façon d'écrire?
Ce qui me nourrit, c'est l'angoisse. Chaque matin en lisant le journal je suis inquiet pour l'avenir de nous tous. J'ai peur que tout aille mal, alors j'écris pour imaginer des chemins qui aboutissent à des solutions. Je crois que tout ce que nous avons de bien actuellement a été un jour imaginé par un de nos ancêtres. Donc c'est à nous d'imaginer des futurs agréables afin que ceux-ci puissent un jour exister. L'imagination est la solution. Par chance quand je suis face à mon ordinateur cela se déverse à flot. Je n'ai (je touche du bois) pour l'instant jamais eu l'angoisse de la page blanche. Mon souci est plutôt de sélectionner les bonnes idées dans le flot cérébral matinal.

Ayumi : Beaucoup de personnages dans tes romans ont le même nom de famille, notamment "Nemrod". Ont-ils réellement un lien de parenté ?
J'aime bien l'idée que tous mes livres soient connectés entre eux. C'est la raison pour laquelle mes personnages ont des noms de familles similaires d'un livre à l'autre: Katzenberg, Nemrod, Wells, Pinson, etc... En fait j'ai envie d'inventer une écriture "fractale" c'est à dire que tout ce qui est en petit dans le livre est lié a quelque chose de plus grand dans un autre livre et que partout on retrouve tout. J'aime bien cette notion de mise en abyme, de vertige de l'histoire dans l'histoire. C'est un peu comme si je faisais de la physique quantique littéraire. Très amusant.

Vivien : Bonjour, pour rebondir sur votre dernière réponse, je suis jeune enseignant de technologie, quel conseil donneriez-vous à un enseignant débutant dans cette idée de construire l'avenir avec les jeunes ?
Les laisser sortir des idées comme elles viennent en leur proposant de ne pas se juger entre eux et de ne pas avoir peur d'être ridicule. Leur proposer d'aller de plus en plus loin dans l'originalité exprimée verbalement puis ensuite (puisque vous être enseignant en technologie) très vite expérimenter en fabriquant des objets ou des œuvres. Après la phase abstraite libre, il est important de teste la phase concrète et de canaliser son énergie.

Polly : Que répondez-vous à la critique que vous écrivez toujours plus ou moins le même livre ?
Je pense que mes deux recueils de nouvelles ("l'arbre des possibles" et "Paradis sur mesure"), ma pièce de théâtre ("nos amis les humains"), et mon livre de poésie ("le livre du voyage") sont la preuve qu'au contraire je n'arrête pas de chercher à faire de nouvelles expériences dans le fond comme dans la forme. Le fait d'inventer des personnages et des problématiques originales me permet aussi de ne pas me répéter comme les pauvres auteurs autobiographiques réalistes qui ne font que raconter leur vraie vie. J'ai l'impression que mon imagination n'a aucune limite et mes personnages peuvent vivre des aventures vraiment hors du commun. J'ai encore de nombreux livres différents à écrire et des expériences de structure et de style à tester. J'adore inventer des "trucs" nouveaux". Et j'ai plutôt l'impression d'être copié par les autres, plutôt que de me copier moi même.

Joe : Revenons à ce livre qui vient de sortir aujourd'hui. Sans le déflorer, peut-on encore une fois s'attendre à une fin à laquelle on ne s'attendait pas ?
Bien sûr. "Le miroir de Cassandre" est construit comme un tour de magie. Je crois que surprendre est la première politesse d'un écrivain. Tout est fait pour vous tenir en haleine, l'histoire policière comme la grande histoire d'amour que Cassandre va connaitre avec Kim, l'informaticien coréen. Le dénouement a été longuement préparé pour terminer en apothéose. Mais c'est vous qui me direz ensuite sur Facebook ou sur mon site bernardwerber.com ce que vous en pensez. Voilà pourquoi je privilégie la communication internet, c'est le meilleur moyen de savoir si la fin vous a plu et si cela a fonctionné sur vous.

Vivien : Vous revenez d'un séjour (cf. facebook) pouvez-vous nous parler de ce voyage, nous donner vos impressions, vos découvertes etc...
Les coréens sont géniaux. Ils se donnent un mal fou pour réussir et ils le méritent. La Chine est plus extravagante, j'ai rencontré dans les Alliances Françaises des gens formidables qui sont les fantassins de la francophonie. Ils mériteraient d'être plus connus.

Olivier : Qu'est-ce qui vous a poussé, depuis vos débuts, à écrire des livres à la porté de tous ? J'entends par là, un style simple et compréhensible de M. et Mme Tout le monde ?
Je ne crois pas à l'art "savant". Je ne crois pas à l'art "élitiste". Mozart, Victor Hugo, Jules Verne écrivaient pour le peuple. Il est beaucoup plus difficile de plaire à toutes les générations et tous les profils sociaux que de satisfaire un petit groupe de mandarins qui fonctionnent en vase clos avec leurs règles rigides. Pour moi l'art doit être populaire. Et pour plaire au plus grand nombre l'auteur doit avoir une énorme rigueur: ne pas ennuyer, ne pas faire de phrases longues, ne pas utiliser de mot vocabulaire qui oblige le lecteur à prendre un dictionnaire. C'est en étant clair et simple qu'on touche au vrai sens d'un art. Un peu comme en nourriture, je n'aime pas les longues cuissons et les sauces lourdes qui font illusion. Je préfère le vrai gout naturel des aliments frais.

Clemthai : Vous accordez beaucoup d'importance à l'intrigue dans vos romans. Comment vous y prenez-vous pour la construire et combien de temps cela vous prend-il? Jusqu'à quel point détaillez-vous votre plan avant de vous lancer dans l'écriture?
Je dessine la structure géométrique de mes histoires. C'est la colonne vertébrale sur laquelle je vais placer mes organes (les grandes scènes coup de théâtre) et mes muscles (les scènes d'action et les dialogues). Parfois ces structures cachées sont très compliquées (comme pour "les fourmis" ou j'ai utilisé le plan de la cathédrale d'Amiens) parfois cela ressemble à une spirale ou à un cercle (comme pour "le papillon des étoiles").

Caroline27 : Mais les gens passent leur temps à se juger, et la peur d'être ridicule est paralysante, comment s'en affranchir ? Et vous, avez-vous réussi à ne pas juger les autres et à ne pas être affecté par leur jugement?
Il faut avoir un peu confiance en soi et ne pas être influencé par les ricanements de ceux qui ne font rien et se contentent de critiquer. Au final ce seront toujours ceux qui œuvrent qui gagnent. Ceux qui jugent ne produisent rien. Comme disait Sacha Guitry "vous avez déjà vu un enfant dire : quand je serais grand je voudrais être critique professionnel"? On ne se rappelle même plus des noms de ceux qui ont dénigré la tour Eiffel. Pourtant à l'époque de sa construction ils étaient tous unanimes pour dénoncer cette "horreur".

Gwadafan : Bonjour M. Werber, après les hommes vus par les Fourmis, après les hommes orientés dans leur vie par les Dieux, après les hommes filmés par les Extraterrestres, vous nous fournissez une nouvelle analyse des humains et de leur futur à travers les yeux d'une Autiste ! Bravo pour votre inventivité et vos multiples réflexions qui nous font nous-mêmes réfléchir ! J'ai lu que votre prochain projet de roman traiterait de la civilisation perdue des Sumériens... Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Trop tôt. Mais en effet l'un des principes de mes livres est d'offrir des visions originales dont nous n'avons pas l'habitude. Il faut prendre du recul. Pour comprendre un système, il faut s'en extraire. C'est le principe de la théorie du mathématicien Gödel. Je tape vite, désolé pour les fautes d'orthographe.

Copainklat : Vous évoquez souvent les problèmes de nos sociétés, de notre planète, notamment les questions d'organisation sociale et d'environnement. Avez-vous déjà travaillé en partenariat avec des militants associatifs ou politiques ?
Oui. J'ai été approché par plusieurs groupes écologistes. Mais pour l'instant ma vision personnelle n'entre pas en phase avec leurs plans politiques. Pour moi il est nécessaire d'arrêter la croissance exponentielle démographique. C'est la clef de tout. Nous ne pourrons pas être 10 milliards et laisser la planète intacte. Tous les animaux s'autorégulent, il n'y a que l'homme qui au nom de raisons bizarres trouvent normal de tout envahir et tout détruire.

Merci à vous tous.

Le miroir de Cassandre, Albin Michel 632 p ; 22,90€