Comment est née votre collaboration ?
Jean-Louis Tripp : C'était en 2003. On se connaissait depuis des années et partageait le même atelier à Montréal. Il finissait son "Peter Pan", je travaillais sur "Parole d'ange". On s'est aperçu qu'on était complémentaire. Lui aime commencer. J'aime finir. L'encrage et les retouches finales ne sont pas trop son truc. Moi, c'est l'inverse. On a eu l'intuition de travailler ensemble pour se décharger du fardeau. C'est une démarche inédite puisqu'au final, il ne s'agit ni de son dessin à lui, ni du mien, mais de celui d'une sorte de dessinateur virtuel.
Regis Loisel : Quand il m'a dit: "qu'est ce qu'on fait, on passe à la réalisation ?", j'étais pris au piège (rire). Mais il nous fallait trouver une histoire. Nous n'avons pas franchement le même univers… On a longuement discuté puis je lui ai parlé d'un scénario que j'avais qui s'appelait à la "Capra". Une histoire qui se déroulait dans un petit village français mais Jean-Louis tenait à ce que ça se passe au Canada.
Comment fonctionne votre duo techniquement ?
Régis Loisel : On travaille seul en tant que dessinateur. Je commence chaque planche et lui redessine par-dessus, à partir de ce crayonné. Il redécalque mes contours avec sa main et son interprétation puis finalise… Ce qui m'intéresse moi, c'est l'aspect narratif, la mise en scène, la direction d'acteur. Ce qui me soule, c'est d'ancrer le dessin. Jean-Louis préfère la "direction photos". Ca donne une sorte d'hybride. On se chicane rarement. On a remisé nos égos aux vestiaires dès le départ.
Jean-Louis Tripp : On discute beaucoup. Régis s'occupe de la mise en scène, choisit le cadrage, je m'occupe de l'ambiance. Je transvase les codes graphiques de Régis dans mes codes. A Régis le dessin, l'énergie, la mise en scène, à moi les ambiances, l'ombre et la lumière, les expressions. On écrit le scénario et les dialogues ensemble. Chacun enrichit le registre de l'autre.
Pourquoi ancrer cette histoire dans l'époque de la "grande noirceur" au Canada?
Regis Loisel : Il fallait que ça se passe dans un monde sans électricité, un cul de sac… La route se termine à Notre-Dame-des-Lacs. A l'époque, l'Eglise menait le monde…
Jean-Louis Tripp : A l'époque, l'église catholique tenait le pays en maintenant un couvercle moral rigide. Au départ, l'idée de Régis se passait en France. Je lui ai proposé de la transposer au Québec, parce qu'on y vit et qu'on avait besoin d'une petite communauté très isolée. Et puis surtout, l'intérêt du Québec, c'est la langue. Je voulais créer une sorte de Pagnol québécois…
Une langue charnue, très imagée…
Jean-Louis Tripp : Oui, il a fallu trouver un niveau de langage satisfaisant… Au Québec, il y a beaucoup d'anglicisme traduit en français, de nombreuses expressions "d'ancien" français et d'autres issues du langage maritime. Pour dire "je me casse", on dit "je prends le bord" par exemple. Il y a là une façon d'appréhender le monde radicalement différente. Vu d'ailleurs, on se rend compte que les français sont un peuple "dans leur tête". Ils ont une vision du monde très cérébrale, très cartésienne… Les québécois sont plus émotifs.
Régis Loisel : On écrit le texte avec notre québécois – Jean-Louis est plus à même de le parler que moi – puis Jimmy Beaulieu s'occupe d'adapter les dialogues, de retravailler les textes pour que le lexique utilisé soit compréhensible par les lecteurs français et québécois. C'est une langue très poétique, parfois aussi un peu lourde… Mais j'aime beaucoup les expressions : "niaiser", "c'est pas des farces", "il a la mèche courte" quand on parle de quelqu'un qui va exploser… Ca donne de la saveur à l'histoire.
Vous aviez au départ signé pour trois tomes… L'histoire, les personnages ont-ils peu à peu pris plus d'ampleur que prévu ?
Régis Loisel : Certains personnages ont pris corps, sont devenus plus intéressants… Ca permet aussi d'apposer des sentiments que le héros ne pourrait pas endosser. J'adore le duo que forme Noël et le curé, c'est le plus rigolo, j'ai beaucoup d'affection pour eux. Il y a aussi Gaétan…
Jean-Louis Tripp : Au départ, nous n'avions définis que quelques personnages : Marie, Serge, Noël… Les personnages saillants : le bossu, l'idiot, l'asocial, le curé. Il a fallu s'attaquer à définir ce village, en faire le plan, les familles… Quand on a eu cette galerie, on a commencé à raconter l'histoire et on a été dépassé. Beaucoup ont pris de la chair et chacun maintenant réclame sa part.
L'homosexualité, l'émancipation de la femme… Ces thèmes faisaient-ils partie du scénario initial ?
Régis Loisel : Avec Jean-Louis nous ne sommes pas partis avec la même idée de Marie. Moi je voulais qu'elle soit dans le don de soi, sa tâche était de donner du bonheur. Jean-Louis voulait qu'elle apprenne à dire non, qu'elle s'émancipe. Il me disait que j'en faisais une sainte… Donc heup va y que je te la couche (rire). On a cherché un compromis. Les choses se sont donc faites par accident (cf. tome 4). Il n'y a pas d'acte volontaire, c'est plutôt de l'ordre de l'abandon.
Jean-Louis Tripp : L'histoire contemporaine du Québec est marquée par la révolution tranquille des années 67-68. D'un coup les québécois ont décidé que la mainmise des curés suffisait. "Ca va faire"… Ils ont donc décidé d'arrêter tout simplement d'aller à l'église et le pouvoir de l'Eglise est tombé. C'est un peu ce qu'on raconte à travers Marie. C'est Marie qui va conduire l'émancipation du village, à travers une sorte de chemin initiatique avec des accidents, des épreuves… On avait en partant, le point de départ et d'arrivée, le reste vient de nos discussions.
L'histoire fonctionne beaucoup par ellipses.
Jean-Louis Tripp : L'art de l'ellipse, c'est l'art de la BD.
Régis Loisel : Oui, il y a beaucoup d'ellipse, de silence. Le lecteur participe vraiment à l'histoire, il fait le cheminement lui-même et il retrouve la piste. On ne le perd pas.
Est-ce que vous appréhendez de clore Magasin Général ?
Régis Loisel : Je n'ai pas hâte d'en finir avec cette histoire, mais hâte de reprendre d'autres projets. J'éprouve toujours autant de plaisir avec cette histoire, mais le rythme est très soutenu. Il faut les placer, tous ces personnages (rire) ! Là, j'ai commencé le tome 6, j'ai fait sept pages, que Jean-Louis attend…
Jean-Louis Tripp : En principe, on devrait clore à sept tomes. Et on sera content, parce que ça fait cinq ans qu'on travaille dessus. Sept, lorsqu'on achèvera. C'est bien. Je travaille sur un scénario pour après, nous avons tous les deux d'autres projets.
Est-ce que cette collaboration a changé votre façon de travailler ?
Jean-Louis Tripp : Pas dans le sens où on pourrait le penser. Je vais vers un dessin beaucoup plus simple. Si je devais dessiner tout seul Magasin Général, pour avoir ce niveau de richesse graphique, je serai en surchauffe totale. Je n'ai plus envie de connaître cet état. Avec Régis, on se contient mutuellement, tout se fait naturellement. On a envie de continuer à raconter d'autres histoires ensemble… Ce qui est chiant après, c'est de les dessiner (rire).
Régis Loisel : Moi, ça n'a rien changé à ma manière de travailler. Mais Magasin Général m'a amené à faire des personnages contemporains. C'est une super expérience, on s'entend très bien. On prend un panard pas possible à faire le scénario… Mais c'est vrai que c'est plus lourd après de les dessiner.




































