"Dès 5 ans, Malika est repérée pour ses dons exceptionnels. Pour elle qui tient les comptes de la famille, les jeux de maternelle sont… enfantins. Comment s’épanouir dans un milieu sourd et aveugle à ses talents ? Avec une mère persuadée que « précoce » est synonyme de « grossesse précoce » et qui refuse que sa fille saute une classe. Trop mature pour ses copines, trop singulière pour les adultes, Malika cultive sa différence. A 13 ans, son destin bascule, lorsqu’elle se retrouve isolée dans une chambre d’hôpital. Entre la vie et la mort, elle découvre Nietzsche et la philosophie qu’elle expérimente avec un enthousiasme qui déborde parfois. Ecrit à deux voix par des enfants de la banlieue, La Petite Malika est un roman plein de fraîcheur et de drôlerie qui évoque avec délicatesse la difficulté de grandir."
Découvrez en avant première quelques extraits.
5 ans
Dès mes premiers pas, maman m'avait appris à ranger les chemises bleues avec les chemises bleues, les jeans avec les jeans, les chaussettes avec les chaussettes. Et aussi les verres à la place des verres, les assiettes à la place des assiettes, les couteaux à la place des couteaux et tout plein de trucs dans le genre. Alors quand à la maternelle, le monsieur avec les grosses lunettes m'a demandé de mettre les boules de couleurs dans les fentes correspondantes, j'ai trouvé ça fastoche. En une minute j'avais fini ce qu'il appelait mon exercice. J'ai eu le temps de jeter un coup d'œil autour de moi, les autres enfants galéraient. Kevin pleurnichait sa maman vu qu'il arrivait à rien de rien.
Le monsieur s'est gratté le menton, en répétant « intéressant, très intéressant » les sourcils froncés comme si Marge Simpson s'était soudain aplati les cheveux. Puis il m'a soumis à des activités bizarres, des tests qu'il disait.
— Combien il y a de doigts là ?
Je répondais huit quand il me montrait huit doigts, sept quand c'était sept. Rien de bien glorieux, quoi.
[…]
Le monsieur aux grosses lunettes m'a ensuite introduite auprès d'une dame aux plus grosses lunettes encore. Elle avait une blouse blanche et s'est présentée comme un docteur de la tête. Je lui ai juré que j'avais pas de poux et elle m'a corrigée.
— Pas sur ta tête, dans ta tête.
— M'ouvrez pas la tête, ça fait trop mal. C'est arrivé à mon doudou un jour et y a plein de coton blanc qui est sorti !
[…]
— Qu'est-ce qu'elle a encore fait, notre Malika ?
— Rien madame Touil, nous pensons que c'est une enfant précoce. À cinq ans, elle a les facultés intellectuelles d'une gamine de dix ans.
— Rassurez-moi, elle ne va pas tomber enceinte !
Maman avait lu dans Voici que la sœur de Britney Spears avait eu un enfant à un âge précoce et elle angoissait sévère.
9 ans
À cette époque, le frigo était souvent vide mais maman se débrouillait toujours pour qu'il y ait à manger à table. Pour subvenir à nos besoins, elle faisait des ménages à l'autre bout de la région. Elle revisitait l'alphabet à l'envers en empruntant le RER C, le RER B, puis le RER A. 2h30 de transport à l'aller, 1h30 au retour. L'écart de temps pour parcourir une même distance tenait dans les errements des lignes SNCF qui fonctionnaient toujours mieux dans le sens Paris-banlieue que l'inverse. La banlieue c'est plus facile d'y aller que d'en sortir.
[…]
Une loi de la physique moderne énonce que tout corps plongé dans un train de banlieue est soumis la théorie de la relativité des horaires.
13 ans
Un jour j'ai eu la maladie. Ça a commencé par une visite médicale de routine puis une anomalie. Des examens, des réexamens et des ré-réexamens. Le médecin a chuchoté le gros mot en ajoutant que quand même à mon âge, c'était incroyable. Même avec le traitement, j'avais de sérieuses chances d'y rester. Tout le désespoir du monde s'est abattu sur ma mère. J'étais triste de sa tristesse alors j'ai pleuré. On m'a hospitalisée sans me laisser le temps de dire au revoir à mes camarades. Ma mère me répétait qu'il fallait que je reste courageuse avec les larmes aux yeux. Va être courageuse dans ces conditions.
[…]
Lors de ma traditionnelle consultation, le docteur Martin a, lui, prononcé un aphorisme dont il ne mesurait pas les conséquences.
— Allez ma petite Malika, tout ce qui ne te tue pas te rend plus forte.
— C'est beau ce que vous dites là.
— C'est de Nietzsche, un philosophe allemand.
— Trop fort, ce Will Smith.
J'avais confondu Hitch, le séducteur joué par mon acteur préféré avec Nietzsche.
N'empêche que j'étais quand même séduite.
[…]
Ce n'était pas drôle tous les jours, j'ai continué à souffrir. Mais de moins en moins. Puis plus du tout. J'avais des flèches à mon arc grâce au docteur Martin. Un jour, le docteur m'a dit que je pouvais rentrer chez moi. Paraît que j'étais une anomalie à la Kuhn. Je n'étais pas morte. Et j'étais plus forte.
22 ans
Au milieu de ce capharnaüm, une silhouette immobile. La perspective de trois quarts dos donnait à voir un vieil homme le visage taillé à la serpe, arc-bouté sur sa canne.
Le chapeau mou s'effritait sur les bords, la veste élimée datait d'avant ma naissance, le pantalon en velours remontait trop haut sur la ceinture et tombait trop bas sur les mocassins à glands usés. Malgré sa posture courbée, il dégageait cet indicible charisme qui émane des chibanis, ces vieux de la vieille qui ont tout vu tout connu sans se plaindre.
[…]
Les chibanis m'apprenaient le bonheur simple. Les deux vieux se sont battus pour régler le café que je me proposais de payer. Pas question pour eux de déroger à leurs principes malgré leur situation précaire. Quand il a fallu rentrer, j'étais heureuse de mieux connaître papy, un homme dont les succès ne lui avaient pas fait oublier d'où il venait.
Mabrouck Rachedi, Habiba Mahany, "La petite Malika". Ed. J.C Lattès. 16,50 euros. Le 15 septembre en librairie.
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